LA ROCHE-POSAY A ROME
choisi par Henri III, devenu roi de France, pour aller sa'luer, en son nom, le pape Gregoire XIII et « luy rendre l’obedience filiale a cause de son avenement a cette couronne » . Cette mission remplie, La Roche-Posay reste environ cinq a ns a Rome (1576i58i) comrne ambassadeur ordinaire de son souverain.
La Pleiade n’etait point etrangere a La Roche-Posay- Les membres ou les amis de cette ecole ont souvent leurs noms meles a l’histoire de notre diplomate. « Des ses jeunes ans, nous dit son biographe Andre du Chesne, il estudia en l’Universite de Paris, qui pour lors fleurissait sur toutes les Academies de 1’Europe, et y fut auditeur de deux tres sqavants personnages » : Adrian de Tournebu, vulgairement dit Turnebe, et Jean Dorat, poete et professeur du roi. Dorat fut merae, quelque temps, precepteur particulier du jeune Louis, puis Joseph Scaliger le remplaca. Lorsque l’ancien eleve de ces illustres maitres restes ses affectueux correspondants, vint representer le roi aupres du Saint-Pere, « Marc-Antoine Muret, l’un des plus celebres orateurs de son temps, fist la harangue en latin, qui se void imprimee parmy ses autres Oraisons ’» .
1 Andre du Chesne, Histoire genealogique dc la maison des Chasteigners de la Rochepozay, livre III, cap. VII. « Des ses jeunes ans, nous raconte son biographe, il avoit acquis la cognoissance des bonnes lettres. Cela fist qu’il en aima et continua toujours depuis l’entretien, mesme parmy ses plus grandes charges et occupations. Et n’y a aucun de son temps, qui selon sa qualite favorisast ou affectionnast davntage non seulement les sciences, mais aussi les sgavants hommes. Car il fist tant d’estime de Joseph Scaliger son maistre, qu’il le retint l’espace de trente ans en sa maison ou ce docte personnage instruisit ses enfans. Et apres. il prist soin de luy procurer de Rome et d’ailleurs les livres les plus rares qui luy pouvoient manquer. Il contracta pendant son ambassade de Rome une familiarite estroite avec Marc-Anthoine Muret, le faisant loger proche de son Hostel. » — On orthographic aussi Chasteignier de la Roche-Posay.
On sait que Ronsard, lui aussi, suivit l'enseignement de Dorat ; des liens etroits l’unissaient, en outre, a Joseph Scaliger et S, Marc-Antoine Muret. II fut done, tout au moins, l’ami des amis de La Roche-Posay. II y a plus. II a consacre des epilaphes a deux freres de ce personnage, Antoine et Roch; le premier avait peut-etre ete son condisciple \ Enfin, disons mieux encore : Ronsard etait apparente a cette famille et il entretenait des relations tres cordiales avec l’ambassadeur ; Andre du Chesne l’affirme et on peut aussi le conclure du message dont Muret chargea La Roche-Posay pour le poete, en i58i 2.
Ni la culture necessaire pour bien apprecier Ronsard, ni Ies relations propres a repandre en Italie le nom et la gloire du poete ne faisaient defaut a La Roche-Posay. Ce « gentilhomme studieux » pratiquait, a Rome, « la frequentation de plusieurs personnages doctes et lettrez. Entre lesquels il prit particulierement habitude avec le cardinal Sirlet, avec Vincentius Laureus, qui fut depuis cardinal, avec Seraphin de 1’Oliviere, depuis aussi cardinal, avec Fulvius Ursinus, remain, avec Christophe Clavius, jesuite, et avec Petrus Victorius florentin. » La Roche-Posay, « quand il estoit hors d'affaires », emrnenait parfois a Tivoli, Muret et l’un des erudits cites plus haut \ Un soir de i58o ou de i58i, il reunit autour de sa table, a Rome, le merae Muret, Michel de Montaigne et divers savants dont sans doute quelques italiens. La conversation, nous le savons, porta, en partie, sur Amvot et
1 Ronsard, CEuvrcs, t. V, pp. 273-278, 268-272, — Laumonier, Ronsard, poitc lyrique, pp. 49, 84, no.
* A. du Chesne, Histoire genealogique dc la maison des Chasteigncrs, 1, III, ch. VII, p. 381. En outre, voir H. Longnon, Pierre dc Ronsard (Appendice IV) et, plus loin, dans notre ouvrage,
’ A. du Chesne, Histoire genealogique de la maison des Chasteigncrs, PP- 380-381. , ;
l’eTUDIAXT FRANgAIS EX ITALIE
ses Vies paralleles. Mais Ronsart fut-il oublie? On peut penser que non, car l’auteur des Essais et Muret lui aussi, savaient apprecier le grand poete \ On le verra plus loin pour Muret. Rappelons tout de suite ce passage des Essais (II, xvn) : « Aux parties en quoy Ronsard et du Bellay excellent, je ne les Vreuve gueres esloingnez de la perfection ancienne 2 » . Montaigne n’etait pas homme a eviter les conversations et a dissimulei ses sentiments. II aura plus d'une fois manifesto autour de lui son opinion sur le chef de la Pleiade. Par la, il ressemblait beaucoup, lui lTiomme mur, a un compatriote tres jeune, qu’il coudoya maintes fois en Italie.
L etudiant frangais venait des quatre coins de notre pays, pour affiner, en Italie, ses manieres et completer sa culture. II appartenait a notre noblesse d’epee, mais surtout de robe et a notre bourgeoisie. II frequentait volontiers les maitres d’armes ou d’equitation, il payait souvent un tribut exagere a la galanterie, toutefois il n’ignorait pas le chemin de l’Univcrsite. Il preferait peut-etre Padoue, mais ne dedaignait pas Ferrare, Bologne, Paviq Florence, Rome 3. Son age ne devait guere le preserver d’un travel's que FItalie pretendait propre a notre nation : il etait toujours pret a opposer les choses de « chez nous » aux choses d’outre monts. Comment aurait-il neglige I'occasion d’exalter Ronsard, son modele? Car ce jeune homme composaii volontiers des vers. Veut-on s’en assurer? Qu’on feuillette les deux volumes de M. E. Picot sur les Frangais italianisants du xvie sicclc.
J Montaigne, Journal de voyage, p. 276.
3 Voir Pierre Villey, Les sources et revolution des Essais de Montaigne, p. 208.
a Voir, par exemple, Montaigne, Journal de voyage en Italie, pp. 126, I55, 197. — E. Picot, Les It. en France {Bull. it. 1917).
Que de fois Mathurin Regnier dut jeter a nos etudiants un regard d’envie ! II etait voisin d’eux par l’age, les gouts, l’habitude du franc parler, mais non helas ! par la liberte. Encore tout adolescent, il fut attache a la personne d'un puissant prelat, le cardinal de Joy§use (i 587). Durant dix-sept ou dix-huit ans, il ne quitta presque jamais ce rnaitre jeune et brillant, qui passa une grande partie de cette longue periode a Venise, en Piemont, a Genes, en Toscane, mais surtout a Rome.
Deja quajid il vivait sous le del d’ltalie, Regnier, avait ecrit quelques-unes de ses satires. Or, le juge, a coup sur, le plus competent et le plus sur en la matiere, M. J. Vianey, a pu dire : « Les poesies de Ronsard et de ses disciples furent pour Regnier des dictionnaires de rimes, des cahiers d’expressions, des Gradus ad Parnassum, ou il allait cueillir l’epithete qui lui manquait et l’hemistiche qui lui echappait. Il y puisa a pleines mains. » Eleve dans le culte de Ronsard, il s’est nourn l’esprit de ses poemes ; il n’a pas vu de salut pour l’art en dehors des regies posees par du Bellay. Il ne craignait certes pas de proclamer la filiation spirituelle qui le rattachait a Ronsard, lui qui consacre sa vigoureuse satire IX a f oncer contre les ennemis de la Pleiade, contre ces « resveurs dont la muse insolente, censurant les plus vieux », se montre assez aveugle et stupide pour professer que « Virgile, le Tasse et Ronsard sont des asnes». En.r’erite, Ronsard se trouve en bonne compagnie ! 1
Nombreuses furent done pour l’oeuvre de Ronsard les occasions de passer les Alpes, an xvie siecle; voila ce qu etablissent, esperons-nous, les pages precedentes. Celles qui suivent tacheront
1 J. Vianey, Mathurin Regnier, chap. I et p. 95.
CASTELVETRQ CITE RONSARD
de montrer qu’en fait, Ronsard fut cite, juge, lu, recommande en Italie, a partir de 1 5 59.
C'est Castelvetro qui donna le premier l’exemple, au cours de sa querelle avec Annibal Caro \
Annibal (i5o7-i566) jouissait, en son siecle, d’une renommee que le temps n’a pas tout a fait obscurcie. On lit, il est vrai, plus volontiers aujourd’hui sa belle infidele, la traduction de YEneide, ou sa riche correspondance, que ses poemes lyriques dont un surtout eveilla, lors de sa publication, un sentiment presque voisin de l’enthousiasme. C’etait une canzone en l’honneur de la France et de la famille royale :
Venite a l’oinbra de’ gran gigli d’oro,
Care Muse . . .
Vers la meme epoque, Ronsard ecrivait son hymne a Henri II. L’une et l’autre oeuvre ont, comnie fond essentiel, une comparaison entre les dieux d’un cote, les families des Valois ou des Farnese do l’autre.
Caro habitait Rome. A Modene, sa canzone fut connue de Lodovico Castelvetro (i 5o5 ?-i 5^1), qu’on a nomme le meilleur critique de son temps. II en fut, tout au moins, le plus pointilleux et le plus batailleur. Sans etre aucunement provoque, il se livra contre Caro a des attaques suivies de repliques, de contre-attaques
1 A cette date, un Franqais, Jean-Pierre de Mesraes, s’etait deja servi de la langue italienne pour honorer Ronsard et J. du Bellay « i duo lumi della poesia francesca », dans un capitolo en tcrza rima mis en tete de la traduction des Suppositi, Paris, 1552. Voir E. Picot, Les Frangais itaUanisants au xvP siecle, t. I, p. 303, — Farixei.lt, Dante e la Francia, t. I, p. 385.
et de nouvelles defenses \ Au cours de cette polemique longue et retentissante, Castelvetro vint a parler de Ronsard. Caro, dit-il en 1 559, pretend qu’a la cour de France, on a desire une copie de son ioeuvre. Peut-etre, mais, sans doute, afin de mettre en relief la superiorite de Ronsard 1 2. Plus tard, ce fougueux lutteur ira plus loin : a Ten croire, Caro aurait plagie Ronsard 3. Cette accusation repetee jusqu’a nos jours, manque de justesse: la canzone de Caro fut composee et connue des 1 5 53 ; l’hymne de Ronsard date de i555. Si l’un des deux poetes a imite 1’autre, c’est le Francais.
Mais qu’importe? Retenons, du moins, ceci : en raison merne de sa violence et de sa duree, cette qucrelle servit la fortune de Ronsard en Italie. En voici une preuve entre autres : Castelvetro ava.it cite en francais bon nombre de vers empruntes a l’hymne de Ronsard ; en meme temps, il en donnait une version italienne litterale. Ils n’echapperont — texte et traduction — ni a Torquato Tasso ni a Bernardino Baldi, qui sauront les utiliser \
Pour mieux comprendre ou pour faire passer ces vers en frangais, Castelvetro put recourir a son ami Giovanni-Maria
1 Voir Vincenzo Vivaldi, Una polemica ncl cinqueccnlo c le ccntroversie intorno alia nostra lingua, pp. 47 et suiv.
‘ Ragione d'alcune cose scgnatc nclla canzone d’Annibal Caro : « Venite a l’ombra de gran gigli d'oro ». In Parma 1570, p. 138.
0 Correzioni d'alcune cose ncl dialogo dclle lingue di Benedetto Varchi. Voir dans ledition de Padova 1744, que nous avons sous les yeux la p.58 : € Non niego d'aver nominato il Caro per versificatore, non parendomi d’aver detto male, ma vero di Ini, avendo io provato che egli non era Poeta, essendo la invenzione della sua Canzone stata involata a Pietro Ronzardo, siccome appare, e non trovata da lui. ».
* Voir plus loin, pp. 94, 99.