PENETRATION DES LIVRES FRANQAIS EN ITALIE
Mais ceux-la rneines dont un chaud admirateur avait repandu le nom et le merite, risquaient de n’etre lus qu’a grand’peine \ En effet, les ceuvres de nos auteurs, loin d’arriver vite et regulierernent aux mains de depositaires attitres, ne se vendaient que par exception dans les boutiques des libraires d’ltalie. Ce n’est meme pas a ces derniers qu’on s’adressait, semble-t-il, ordinairement, pour acquerir les travaux de nos auturs, mais a des Italiens ou a des Franqais vivant a Paris ou a Lyon. Nous voyons, par exemple, un conseiller au Parlement et un gentilhomme florentin attache a la Cour de Charles IX puis d’Henri III se charger d ’achats nombreux pour le compte d’un bibliophile de Padoue, d’un erudit et d’un professeur de Rome \
Une partie seulement de leur tache se trouvait ainsi accomplie.
1 Les considerations que nous developpons ici s’appuient surtout sur les lettres ecrites de France par le florentin Jacopo Corbinelli et le frangais Claude Dupuy a Fulvio Orsini et a Gianvincenzo Pinelli, — sur les lettres aussi de Paolo Sarpi a un Frangais que, par precaution sans doute, il designe sous le pseudonyme de Rossi. Voir Pierre de Nolhac, La bibliotheque de Fulvio Orsini, pp. 76, 85, 87 (Bibliotheque de l’Ecole des Hautes- Etudes, 74" fascicule, Paris 1887), Rita Calderini de Marchi, Jacopo Corbinelli et les erudits frangais, Milano, 1914, pp. 74-5, 104, 106, 108, 1-09, hi, 1 13, 120, 126, 127, 129, 145, 153, 158, 161, 163. 168, 190, 206 suiv., 21 1 suiv., 222 et s., 223-4, 260-1, 266-7, 268, 270, 271, 274, 276, 278, — Giulio Bertoni, Giovanni Maria Barbieri e gli studi romansi nel sec. XVI, pp. 48-9, Modena, 1905, — Sccltc lettcre incdite di Fra Paolo Sarpi, pp. 120, 133, — Gualdo, Vita Joannis Vincentii Pinelli, p. 25.
On sait qu’Henri Estienne publia en 1574, a Geneve, un eloge de cette foire de Francfort ou affluaient libraires et hommes de lettres, et ou se trouvait une grande abondance de livres nouveaux. Voir Francofordiense emporium, sive Francofordienses nundinae.
s Nous voulons parler de Claude Dupuy et de Jacopo Corbinelli qui pourvoyaient de livres Gianvincenzo Pinelli, Fulvio Orsini, Marc-Antoine Muret. Voir la note precedente.
II restait a faire parvenir le livre a son destinataire. Parfois, faveur inappreciable mais rare, on obtenait de le glisser dans unc valise diplomatique ferrnee aux regards trop curieux. Quant a le confier a un courrier, quant a le reunir a d’autres objets dans un ballot, ou a l’introduire dans les bagages d’un voyageur complaisant, il fallait bien s’y resigner en general, faute de mieux. Mais alors, a moins de porter 1’adresse d’une personne tres bien en cour aupres des pouvoirs competents et, par suite, a l'abri des soupQons et des vexations, le livre courait de nombreux dangers. D’abord, il pouvait s’egarer sur le territoire francais meme, en des mains indiscretes ou avides. Arrivait-il sans encombre jusqu’aux Alpes ? De serieuses epreuves le menacaient encore, aux frontieres des differents Etats'de la Peninsule. Que de controles tracassiers ! Que d’examens meticuleux, mefiants, interminables, operes par les soins de l'autorite civile ou ecclesiastique, en vue de sauvegarder le bon ordre !
Elle faisait le guet a Venise et un peu partout, mais nulle part sa surveillance n’etait aussi implacable et farouche qu’a Rome* On vous y prenait tous vos livres pour les visiter. « A quoy. nous dit Montaigne, qui parlait par experience, il y avoit tant de longueur, qu’un homme qui auroit autre chose a faire, les pouvoit bien tenir pour perdus; joing que les regies estoient si extra-
Le 14 novembre 1573, un correspondant hollandais faisait a Fulvio Orsini la declaration suivante d’ou il resulte, comme nous nous en doutions, que le commerce de livres etait aussi difficile de Hollande a Rome que de France a Rome : « Il male e che havemo pocha commodita di mandar libri in Italia, massime a Roma, per che li mercanti non li vogliono metter tra lor mercantie per paura del Sacri Palatii [sfc], et la via delle poste costa troppo, oltra che fanno difficolta di ricever pieghi grandi.» Texte cite par de Nolhac dans La Bibliothequc de Fulvio Orsini, p. 58 11. 3-