IDEAL DE J. DU BELLAY ET DE LA PLEIADE
bien prendre la peine d'enrichir leur vulgaire par une infinite de beaux escrits, usant en cela de la diligence et discretion familiere a ceux qui legerement n'exposent leurs conceptions au public jugement des homm.es, Pense doncques, je te prie, lecteur, quel pris doivent avoir, en l’endroit de celle tant docte et ingenieuse nation itabenne, les escrits d’un petit magister, d’un conard, d’un badaut et autres mignons de telle farine, dont les oreilles de nostre peuple sont si abbreuvees, quelles ne veulent aujourd’huy recevoir autre chose. »
C’est precisement au contact des Italiens, comme des Grecs et des Latins, que maint Francais s’etait pris a gemir sur l’etat deplorable ou se trouvaient encore, vers i55o, notre litterature et, en particulier, notre poesie 1. Ces mecontents vantent a peu pres tous le merae ideal. Aucun ne l’a exprime en termes plus explicites que Joachim Du Bellay.
Rang social sinon de premiere elevation, du moins sans obscurite et sans dependance genante, noblesse dune ante bien trempee, savoir encyclopedique ou la morale tient sa bonne place : quiconque ne pent se vanter d’avoir ces avantages, doit, selon Du Bellay, s’abstenir d’aborder l’epopee et meme tout genre de poesie 2.
1 Voir plus haut, pp. 65-67.
s S’adressant a l’homme d’elite qui pourrait enrichir le Parnasse frangais d’un « long poeme », du Bellay l'interpelle en ces termes ( Defense et illustration de la langue frangaise, 1. II, ch. v : « Doncques, 6 toy qui doue d'une excellente felicite de nature, instruit de tous bons arts et sciences, principalement naturelles et mathematiques, verse en tous genres de bons auteurs grecs et latins, non ignorant des parties et offices de la vie humaine, non de trop haute condition, ou appele au regime public, non aussi abject et pauvre, non trouble d’affaires domestiques, mais en repos et tranquillite d’esprit, acquise premierement par la magnanimite de ton
La Pleiade ne se borna pas a formuler ce programme ; elle tenta de le realiser et y parvint en grande partie. Aussi Torquato Tasso nous etonne-t-il, quand nous lisons dans sa lettre a Contrari datee de 1572, une confidence fort decevante. Revenant <ie France, le poete gardait une assez mauvaise impression de Fetat des sciences et des lettres en notre pays. Leur medioerite tenait, d’apres lui, a une cause deja signalee par l’auteur de la Defense et Illustration. « Abandonnees des nobles, dit Torquato, ces disciplines tombent aux mains de la plebe \ » II etait bien peu au courant de la verite. Le Parnasse franqais revetait, depuis plus de vingt ans, un aspect tout nouveau. Voila ce que les admirateurs et amis, italiens ou fran<;ais, de Ronsard, n’avaient pu manquer de faire entendre et, parfois, admettre dans la Peninsule.
courage, puis entretenue par ta prudence et sage gouvernement : 6 toy (dy-je) orne de tant de graces et perfections, si tu as quelquefois pitie de ton pauvre langage, si tu daignes l’enrichir de tes thresors, ce sera toy veritablement qui luy fera hausser la teste s>.
Nous pouvons dire que l’auteur de la Defense n'est guere moins exigeant pour tout genre de poete, lui qui cherche dans l’epigramme « le profitable avec le doux », dans l’ode, uniquement des vers ou « apparaisse quelque vestige de rare et antique erudition j>, lui qui veut des epitres c sententieuses et graves », des comedies et des tragedies « restituees en leur ancienne dignite », lui qui reproche a la France de ne produire guere que des ecrivailleurs de condition et d’esprit vulgaires.
Comment s’est-il forme cet ideal? II renveie ses adversaires, dune part, a Homere, Thucydide, Aristote, Theocrite, Virgile, Horae-", Catulle, a Tibulle, Properce, Martial, Salluste, Tite-Live, de L’autre, a Petrarque, Bembo, Sannazar, Luigi Alamanni, Vida, Arioste surtout « que j’oserov, dit-il, fn’estoit la sainctete des vieux poemes) comparer a un Homere et Virgile ».
1 Lcttcre di T. Tasso a cura di Cesare Guasti, t. I., p. 27.