CASTELVETRO JUGE RONSARD
des princes vivants, les deux poetes y ont inegalement reussi, car Ronsard approche davantage de la perfection et observe mieux les convenances. Ce jugement plutot bref, cherchons-en l’analyse et, pour ainsi dire, les considerants principaux dans les critiques a la fois pedantes et detaillees que Castelvetro adresse a Caro. Quels reproches fait-il a son compatriote? Si obscure lui semble la canzone de Caro qu’elle est souvent comparable a une devinette. Par exemple, le poete vient de nommer les Farnese et les Valois; bientot il se permet une allusion dont on ne peut dire si elle s'applique aux uns ou aux autres. Ailleurs, un meme mot est pris, tour a tour, au sens propre et au sens figure, ou bien il sert a designer ici le contenant, la le contenu. Plus loin, Caro donne a un vocable un sens qu’il n’a jamais regu hors de son esprit: comment imaginer que par Flore il entende Florence? Enfin il vous trouble et vous embrouille, lorsque successivement il designe un seul et meme personnage par deux termes empruntes l’un a la mythologie l’autre a la botanique.
Au manque de clarte s’ajoutent des fautes de jugement. Caro veut rehausser le prestige des Franqais, mais il choisit si maladroitement son epithete qu’elle est plutot propre a les ridiculiser. Il fait a une femme des compliments qui pourraient passer pour une injure. Il attribue a des hommes des exploits imputables aux dieux de la fable, mais sans proportions avec les forces des mortels les plus puissauts. Sa pensee est parfois incoherente : il represente un meme personnage comme le fils de Jupiter et comme Jupiter lui-meme.
Si done, aux yeux de Castelvetro, Ronsard l’emporte sur Caro e’est que le poete frangais possede l’art de faire entendre sans ambages les pensees d’abord soumises au controle de son jugement \
1 Ragione d’alcune cose segnate nella canzone, d’Annibal Caro, passim.
La superiorite du bon sens, ne voila-t-il pas aussi 1’avantage que Torquato Tasso reconnait a Ronsard sur Caro, lorsqua son tour il examine leurs deux poemes, et qu’il constate plus de tact et de mesure chez l’ecrivain francais?1
Cedant a des scrupules religieux qui lui sont alors habituels, l'auteur de la Gerusalemmc reproche aux deux emules un defaut commun: l’emploi de la mythologie pour celebrer des princes chretiens. Mieux vaut laisser dans l’oubli les divmites paiennes ; toutefois, si on les en tire, il convient, tout au moins, de faire clairement entendre qu’elles n’eurent jamais de realite et de les discrediter. Cette precaution, Ronsard seul a su la prendre. Il diminue et il tourne en derision la puissance de Jupiter. Il evite de pousser trop loin la ressemblance entre lui et le roi de France. Compare-t-il les fils de ce pretendu dieu et ceux de Catherine? Il donne l’avantage a ces derniers. Ronsard, ajoute le Tasse, l'emporte encore sur Caro quand tous deux rapprochent Marguerite de France et Minerve. Le poete italien seul laisse entendre que, si elle eut comme ancetres des rois illustres, elle en aura d'autres pour epoux et pour fils. Alors pourquoi invoquer cette princesse sous le nom d’une deesse qui fut vierge?
Les autres temoignages recueillis nous fournissent une indication precieuse sur le genre d’originalite qu’on attribuait a Ronsard au dela des Alpes.
1 Torquato Tasso, 7 dialoghi a cura di Cesare Guasti, vol. hi. — Le dialogue qui nous interesse est II Cataneo, o vero de gli Idoli. Il date de 1585.