RONSARD CONTINUATEUR DES ANCIENS
disent Sperone Speroni, Bernardino Baldi, Ansaldo Ceba, Jacopo Gaddi.
Ne soyons pas surpris si le Ronsard « italianisant » frappe moins l’attention des Italiens que le Ronsard continuateur des Grecs et des Latins. Qu’etait le premier a leurs yeux? Un des plus brillants sans doute, mais un des innombrables disciples que les grands artistes de la Peninsule, Petrarque surtout, comptaient dans le pays meme et a letranger. Au contraire, le second remplissait, du moins avec une partie de ses tentatives, un des voeux cherement caresses, mais non pleinement realises par les humanistes italiens.
L'ltalie deja si riche en chefs-d’oeuvre litteraires, mais comme fatiguee de suivre toujours les memes voies, avait fait, au xvie siecle, ce reve de se rajeunir en composant non plus seulement des romans chevaleresques a la maniere de Bojardo et de l'Arioste, des canzoni et des sonnets comme ceux de Dante et de Petrarque, mais encore des poemes heroiques ou lyriques completement ou en partie conformes aux modeles grecs et latins. Ces deux tentatives n’eurent pas le meme succes. Si Giangiorgio Trissino, Luigi Alamanni, Giovambattista Giraldi, Lodovico Dolce, Bernardo Tasso ne realiserent pas leur projet d’enrichir l'ltalie d’un poeme narratif de type plus ou moins classique, Bernardo parvint a rendre le sien assez attrayant et YAmadigi trouva des lecteurs 1. Le fils de ce Bernardo, Torquato, encore tout jeune, publia, en i562, un Rinaldo, ou on a pu voir la veritable aurore de 1’epopee classique: c’est l’annonce d’un chef-
1 Voir notamment Francesco Flamini, II cinquecento ( Storia letteraria d' Italia scritta da ma societa di professori, Milano, Fr. Villardi). pp. 158, suiv, — H. Hauvette, Luigi Alamanni (1495-1556). Sa vie et son anivre, Paris, 1903, chap. V et VII.
d’ceuvre epique, la Genisalemme libcrata1 2. Au contraire, les brillants espoirs qu’avait eveilles Ronsard de doter enfin la- France d’un « long poeme », avaient abouti, en 1572, a une epoque incomplete, qu’il ne poussa pas au dela du quatrieme livre. En ce domaine, l’ltalie n’avait vraiment rien a envier a la France'. Aussi ignore-t-elle, ou peu s’en faut, la Franciade. Bernardino Baldi en parle sans l’avoir jamais lue 3. Ne la pretend-t-il pas, en effet, ecrite en vers heroiques ou alexandrins ? 4 Seul Ansaldo
1 Voir Fr. Flamini, II cinquecento, p. 510-51 1..
2 Voir l’excellent livre de Gustave Cohen. Ronsard sa vie et son oeuvre, chap. x.
a II dit dans un sonnet consacre a Ronsard :
Or chi diria che Scita
Fosse or d’ingegno il Greco, e Greco il Gallo ?
E pur e ver, ne ci e menzogna o fallo.
Ebbe Grecia il suo Omero, Omcro addita
Non cicco or Francia altera il gran Ronsardo.
Ce sonnet a ete publie, pour la premiere iois, par Guido Zaccagnini, dans son Bernardino Baldi nella vita e nclle opere. Seconda edizione corretta e notevolmente ampliata con appendice di versi e prose inedite, Pistoia, 1908, p. 274.
4 Ronsard avait, sans doute, ecrit, en 1565, en son Abrege de Vart poetique frangois: « Les Alexandrins tienuent la place en nostre langue, telle que les vers heroiques entre les Grecs et Latins, lesquels sont composez de douze a treize syllabes, les masculins de douze, les feeminins de treize ». Mais Ronsard ajoutait : « Si je nay commence ma Franciade en vers Alexandrins, lesquels j’ay mis (comme tu sgais) en vogue et en honneur, il s’en faut prendre a ceux qui ont puissance de me commander et non a ma volonte : car cela est fait contre mon gre, esperant un jour la faire marcher a la cadance alexandrine : mais pour cette fois il faut obeyr . (Ronsard, CEwvres, t. VII, pp. 58 59). Est-ce cette promesse qui troubla les idees de Baldi? Elle ne se realisa jamais. Voir G. Cohen, Ronsard, sa vie et son oeuvre, p. 233, — Ronsard, CEuvres . t. VII, pp. 70, 75, 76, t. VIII, p. 129.
CEBA ET LA FRAN Cl AD E
Ceba sernble la connaitre autreraent que de nom et y fait une allusion precise. Dans son dialogue intitule II Gonzaga, il conseille au futur poete herolque de « lire Pierre de Ronsard et Guillaume du Bartas, car l’un et l’autre s’approchent de la magnificence grecque au point de pouvoir feconder, eux aussi, la veine de la poesie italienne » \
Heureuse dans ses efforts pour restaurer lepopee du type
Sauf cette erreur et quelque autre la page de Baldi est interessante. Elle nous montre bieu uu aspect du role qu’on attribuait a Ronsard en Italic, l’importance qu’avaient les exemples franqais pour les novateurs italiens, qui tout au moins, les connaissaient ct les discutaient, la grande consideration dont jouissait avec Ronsard, cu Bartas. Voici des extraits de cc texte qui se lit dans La pocsia barbara nci sccoli xv° xvie a cura di Giosue Carducci, Bologna, Zanichelli, i83t, p. 457 : C’est une « lettera premessa al, Diluvio universale », poeme de Baldi. « Da questi [i Tedeschi] e da credere che pigliasse l’invenzionne Pietro di Ronsardo, ancorche da' suoi francesi a lui essa ne venga attribuita; i! quale accozzando due versetti ne fa un terzo che da lui e da’ successori suoi e detto eroico ; nel qual verso egli scrisse la Franciade e moltissime altre cose. II quale uso da’ Francesi e stato abbracciato di maniera che oggi da quelia nazione non si scrive alcuna cosa grave in genere poetico fuori che in questa sorte di verso, come si vede nella sacra settimana di Monsu di Bartas et in altre opere che scrivono i poeti leggiadrissimi di quelia nazione ». Pour expliquer en quoi consiste le vers alexandrin, Baldi cite trois vers de l'liymne de Ronsard a Henri II (vers deja reproduits par Castelvetro et T. Tasso) ; il les commente. II conclut : « Nella nostra lingua non pare che piaccia questo accozzamento di due settesillabi, come non piace il modo di rimare a due a due, come fanno i Tedeschi e i Francesi. E veramente chr paragonera questo nostro di diciotto col francese s’accorgera che, quanto egli s’appressa di tempo all’ esametro, tanto quasi gli s’avvicina di maesta e di grandezza, e supera quel francese di nervo e di pienezza e di grazia ». La lettre est datec de Guastalla, 20 janvier 1602.
1 Jl Gonzaga overo del Pocma hcroico, Genova, 1621, p. 16
classique, l’ltalie le fut moins, pour faire revivre, dans sa langue, le lyrisme des ages paiens.
Sans doute, Bernardo Tasso dans les Hymnes et les Odes qu’il publia, entre 1534 et i56o, au nombre de cinquante-cinq, passe peu a peu de la strophe de dix vers ou de neuf a celle de six ou de cinq; il aime a poursuivre d’une stance a la suivante le developpement d’une idee; il recherche les comparaisons prolongees ; il verse volontiers dans les digressions ; tantot il s’adresse au Destin et a des divinites pa’iennes, tantot il encense des personnages contemporains, ou bien il se laisse inspirer par les evenements de sa propre vie : presque partout il subit l’influence d’Horace qu’en plusieurs occasions il proclame son maitre. En fait, il s’eloigna insensiblement de Petraraue pour suivre le poete latin. Ainsi Bernardo travailla, non sans succes, a introduire 1’ode d’Horace dans la moderne poesie italienne1.
Moins brillantes furent les tentatives des Cariteo, des Trissino, des Alamanni et de quelques autres innovateurs moins impartants.
Cariteo et plus tard Torquato Tasso choisirent des pensees et des sentiments antiques pour en faire la substance de leurs poemes lyriques. Par suite, leurs vers exhalent commelm parfum grec et latin. Mais ces souvenirs classiques, ils les enfermerent dans les stances de la canzone chere a Petrarque : union assez etrange d’une inspiration humaniste et d’une forme creee pour exprimer l’ideal chevaleresque et artistique de l’ltalie medievale !
1 Carducci, Dello svolgimento dell’ ode in Italia ( Opere t. XVI, PP- 377 et suiv.) Voir aussi F. Pintor, Delie liriche di Bernardo Tasso, Pisa, 1899, pp. 168 suiv.
On ne saurait dire que Bernardo Tasso fut le premier qui ait travaille a cette introduction d’Horace (cf. Hauvette, ouvr. cite, p. 232, n. ). Mais, a coup sur, il le fit avec plus de persistance et de succes que Trissino et Alamanni.