‹ Ronsard en ItalieChapitre 46 sur 113 · RONSARD ET LA MUSIQUE · texte numérisé non relu

RONSARD ET LA MUSIQUE

io9

mefiait comme d’un piege de Satan1 *. Mais maintenant un catholique avere, le plus grand poete de-la France, un ecrivain celebre en plusieurs pays d’Europe, le Pindare et l’Horace des temps modernes, Ronsard en un mot, loin de dedaigner la musique, s’en montrait enthousiaste. Prie d’ecrire une preface pour un recueil de « six vingts chansons » dediees au Roi, il y disait : « Celuy, Sire, lequel oyant un doux accord d’instrumens ou la douceur de la voyx naturelle, ne s’en resjouit point, ne s’en esmeut point et de teste en piedz n’en tressault point comme doucement ravy : c’est signe qu’il a fame tortue, vicieuse et depravee . . . Au contraire celuy qui luy porte honneur et reverence est ordinairement homme de bien. »

Anime dune telle passion pour la musique, Ronsard en reclamait l’alliance avec la poesie. Le chant, d’apres lui, est le complement necessaire des vers lyriques. « La Poesie, disait-il, sans les instrumens ou sans la grace d une seule ou plusieurs voix n’est nullement aggreable, non plus que les instrumens sans estre animez de la melodie d’une plaisante voix3. »

Prechant d’exemple, il collaborait avec les plus fameux musiciens de son temps. En octobre i552 avait paru la premiere edition de ses Amours, ensemble le cinquiesme [livre] des Odes. A la fin du recueil se trouvaient trente-deux feuillets de musique polyphonique a quatre parties (Superius, Tenor, Contratenor, Bassus). Trois professionnels l’avaient composee, Certon, Goudimel, Janequin. Un amateur s’etait joint a eux: precisement

1 Le Frangais Frangois Perrot ne put publier en Italie sa traduction des Psaumes ; elle vit le jour a Geneve (1581). Notons, en passant, que

Perrot ne parvint pas a faire adopter par les protestants de langue italienne les melodies frangaises des psaumes. Voir Picot, Les Frangais italianisants, t- I, pp. 358 et suiv.

s Ronsard, CEuvres, t. VII, pp. 16 et suiv., p. 17 (Art poet.).

ROXSARD EX ITALIE

Marc-Antoine lVIuret. Un tres vif succes recompensa la tentative. Aussi beaucoup d’autres musiciens marquerent-ils ensuite un veritable empressement pour associer leur nom a celui de Ronsard et leurs airs a ses poemes \

Ce qui les attirait vers Ronsard ce n’etait pas seulement 1 ambition d’unir leurs noms au sien. Ses poemes offraient d importants avantages a leur technique. Suivant sa propre expression, il les mesurait a la lyre. Entendons par la qu’il les organisait pour etre mis en musique. Comment? Nous le rappellerons au chapitre suivant. Bornons-nous, pour l’instant, a noter que les Italiens pouvaient connaitre ce caractere des oeuvres lyriques de Ronsard en les lisant, ou bien en feuilletant les recueils oil elles se trouvaient ainsi adaptees a la musique.

Certains de ces recueils durent parvenir dans la Peninsule avec d’autant plus de facilite qu'ils beneficiaient de la notoriete, pour ne pas dire de la popularite, dont jouissaient en ce pays quelquesuns des « musiciens de Ronsard ». Nommons, en particulier, Arcadet, Orlande de Lassus, Filippo del Monte : leurs collections d’airs sur paroles italiennes s’editerent ou se reediterent tres frequemment, de l’autre cote des Alpes, dans la seconde moitie du xvi9 siecle1 * 3.

En outre, Orlande - — tout comme Ma'-c-Antoine Muret, lui

1 Voir Charles Comte et Paul Laumonier, Ronsard ct les musiciens du xvie siecle ( Revue d’histoire litteraire de la France, 1900, t. VII), — Julien Tiersot, Ronsard et la musique de son temps ( Sammelbdnd der internationalen musikgesellschaft. Viertcr Jahrgang 1902-1903. Leipzig).

a II suffit pour s’en convaincre, de recourir a l’oeuvre d’EMiL Vogel, Bibliothck der gcdrucktcn wcltlichen Vocahnusik Italiens aus den Jahrcn 1500-1700. Berlin, 1892.

Les recueils d’Arcadet ne comptereut pas moins de trente-six editions publiees en Italic dc 1539 a 1600, ceux de Filippo del Monte soixante-huit pour uue periode plus courte (1564-1600), ceux d’Orlande de Lassus une cinquantainc en quarante-cinq ans (1555-1600).

ORLANDE DE LASSUS

aussi un musicien de Ronsard — etait personnellement connu en Italie.

Quand il fit, a Paris, en 1571, un sejour des plus brillants, il etait au service du due de Baviere et habitait, en general Munich. Mais, grace a son talent precoce, il avait, durant son adolescence et sa premiere jeunesse, sejourne une dizaine d’annees, en Sicile, a Milan, a Naples, chez le due de Gonzague et chez le marquis de la Terza, puis finalement a Rome, oil il dirigea, environ dix-huit mois, le choeur, a Saint-Jean-de-Latran. Retourne en son pays natal, le Hainaut, puis fixe en Allemagne, il ne perdait pas contact avec 1’Italie. Il y retourne en i562, 1S67, 1S74, 1578, 1 585. Grace a de puissantes lettres d’introduction, il hante de grands personnages dans la Peninsule, le due de Mantoue, le due de Ferrare, le Pape. Mais il frequente aussi beaucoup les musiciens et le monde qui s’interesse specialement a eux, car il a requ pour mission de recruter des chanteurs et des instrument tistes pour la chapelle de son souverain \

Peut-on penser qu’en Italie, oit il etait si connu, toutes ses compositions, n’aient pas penetre, y compris celles qu’il avait editees a Paris sur des vers de Ronsard?

N’est-on pas fonde a croire qu’il evoqua volontiers devant ses hotes italiens des souvenirs fort honorables pour lui? Non seulenient il avait collabore avec le grand Ronsard, mais avant meme d'unir son nom a celui du musicien, le poete ecrivait, des i56o, dans une preface adressee au roi Francois II: « De present le plus que divin Orlande semble avoir seul desrobe l’harmonie des cieux pour nous en rejouir en la terre surpassant les antiens, et se faisant la seule merveille de notre temps =. »

1 Voir Van der Borren, Orlande de Lassus, Paris, Alcan, 1920, pp. 1 et suiv., 10- it, 17, 22, 28 et suiv., 42, 48, 201 et suiv., 213, 217.

2 Rcnsard, CEuvrcs, t. VII, p. 20.

Page 1