‹ Ronsard en ItalieChapitre 51 sur 113 · LES VERS DE CHIABRERA MIS EN MUSIQUE · texte numérisé non relu

LES VERS DE CHIABRERA MIS EN MUSIQUE

Leur parente avec certains vers lyriques de Ronsard est tout a fait frappante.

a. — Ronsard, non pas toujours, mais d’une maniere generate, soumet ses rimes au principe de l’alternance : il les fait tour a tour masculines et feminines. II obtient ainsi d’importants resultats : les vers feminins, en meme temps qu’ils contrastent avec les autres par leur douceur ou leur mollesse, presentent au musicien et au chanteur la superiority d’etre plus longs d’une syllabe que les masculins ; en outre, leur agencement enrichit la strophe de deux avantages : elle est plus nettement divisee en deux moities (nini+ff, mf+fm, mrnf+nf m f etc.); elle a sa fin mieux mise en relief.

Chiabrera n’avait pas a sa disposition des rimes de genre different. A cette inferiority il supplea en opposant avec habilete les rimes tronche, piane, sdrucciole 1.

a) Soit* les deux quatrains suivants :

O terre fortunee Des Muses le sejour,

Que le del et l’annee Serene d’un beau jour2.

Deh, perche a me non torna?

Chi il tiene ? ed ove sta ?

Quel viso die s'adorna Def fior d’ogni belta?

Notons, de part et d’autre, le partage de la strophe en deux sections egales de deux vers, dont le second contraste avec le precedent, grace, en francais, a l’emploi d’une rime feminine suivie d’une masculine, en italien, a la succession d’une rime tronca a une picma.

1 C’est-a-dire des rimes de mots oxytons, paroxytons.

2 Ronsard, CEuvres, t. II, p. 205, t. VIII, p. 319. — Rime di Gabriello Chiabrera, in questa nuova edizione unite, accresciute, e corrette. In Roma, presso il Salvioni, nella Sapienza, MDCCXVIII, t. II, p. 53. C’est toujours a cette edition que nous renverrons, sauf indication contraire.

b ) Chez Chiabrera, l’opposition apparait plus saisissante lorsqu’a une rime sdmcciola succede une rime tronca, c’est-a-dire quand le vers se termine alternativement par des mots accentues sur la syllabe antepenultieme et sur la derniere 1 :

L'ardeur qui Pythagore En Algypte a conduit Me venant ardre encore Doucement m’a seduit,

A celle fin que j’erre Par le pais enclos De deux mers, et qui serre De Saturne les os.

Non cosi belle aprirono Rose sul bel mattin,

Ne si puri fiorironc, Come qui gelsomin; Aurette non volarono Si fresche in su l'april, Ne rivi mormorarono Mai di suon si gentil.

c ) L’oreille est encore plus f rappee par une rime tronca lorsque celle-ci est precedee non pas d’une, mais de deux rimes sdrucciole 2 :

Toreau, qui desus ta crope Enlevas la belle Europe Parmy les voies de l’eau Hurte du grand ciel la borne, Poussant du bout de ta come Les portes de l'an nouveau.

Si da me pur mi disviano I pensier, che vi desiano,

Che di me nulla non so;

Pero gli ccchi, onde dilettami Amor piu, quando ei saettami Sulla cetra io cantero.

b. — Ronsard compose de quatrains toute une piece de vers ; Chiabrera aussi, bien que ce systeme strophique ne fut pas habituel en son pays.

a) Tantot, le poete italien suit alors le schema abab (voir plus haut A, a)

b) Tantot, il prefere le schema abba, en faveur aussi aupres de Ronsard 3 ;

1 Ronsard, CEuvrcs, t. II, p. 312 ; Chiabrera, t. II, p. 92.

2 Ronsard, t. II, p. 171 ; Chiabrera, t. II, p. 137.

3 Ronsard, (liuvres, t. I, p. 188, — A. Solerti, Gli albori del melodr,, t. Ill, p. 97.

Harsoir, Marie, en prenant maugre toy Un doux baiser accoude sur ta couche,

Sans y penscr je laissay dans ta bouche L’amc en baisant qui s’enfuit de raoy

Se pm rneco mirar non e speranza Vostri bei rai, stelle d’Amore ardenti,

Deh per pieta de’ duri miei tormenti Se ne tolga da me la rimenbranza.

c ) Ma'is la strophe la plus chere a la Pleiade et a son chef etait celle ou les six vers qui la composent se presentent selon l'ordre suivant : aab c c b. L’ltalie ne l’avait pas. Chiabrera la lui donna. Chez lui, comme chez les Francais, elle est .tantot isonterique, tantot heterometrique.

Isometrique 1:

Gui, nos meilleurs ans coulent Comme les eaux qu? roulent D'un cours sempiternel;

La mort pour sa sequelle Nous ameine avec elle Un exil eternel

(Voir aussi, plus haut, Ac).

Heterometrique a a bs c8 c* bs:

Quand je voy dans un jardin Au matin

S'esclorre une fleur nouvelle,

J’accompare le bouton Au teton

De son beau sein qui pommelle

Ecco riposta selva,

Ove odiosa belva Spavento altrui non da:

Ecco fresca riviera,

Ove anitra ciancera A nuoto mai non va.

Se bel rio, se bell’ auretta Tra l’erbetta

Sul mattin mormorando erra Se di fioii un praticello Si fa bello,

Noi diciam, ride la terra2.

1 Ronsard, CEuvres, t. II, p. 319. — Chiabrera, t. II, p. 67.

’ Ron sard, Gluvrcs, t. I, p. 198, — Chiabrera, t. II, p. 99.

Heterometrique a a b* c4 c 4 b\

Si les dieus Damigella

Larmes d’yeus Tutta bella,

Versent pour la mort d’un homme, Versa, versa quel bel vino;

A cette heure, Fa che cada

Dieus qu’on pleure La rugiada,

Et qu’en dueil on se consomme. Distillata di rubino1 *.

d ) La similitude entre la strophe frangaise et l’italienne est encore plus grande dans l’exemple suivant, oil Chiabrera a tire parti de l’opposition des rimes plane et des rimes tronche

Amis, avant que l’Aurore Recolore

D’un bigorrement les cieux, II faut rompre la paresse Qui vous presse Les paupieres sur les yeux.

Vaghi rai di ciglia ardenti, Piu lucenti

Che del Sol non sono i rai ; Vinti al fin dalla pietade, Mi mirate,

Vaghi rai, che tanto amai

On observera que, dans ces trois strophes heterometriques, les vers plus courts occupent les mimes places, du cote italien et du cote frangais.

c. — Une longue suite des vers a rimes plates (rimati a coppia) n’etait pas conforme a l’usage italien 3 4. Mais Ronsard, ne s'en privait pas, qu’ils fussent ou non divises en strophes. Chiabrera les accueillit aussi tres volontiers. En void deux exemples.

a) Vers plats sans alternance \

A Phcebus luy vouant ses cheveux Duolsi dell’ instabilita.

Dieu perruquier (qui autrefois Occhi, che alia mia vita

Ronsard, CEuvrcs, t. VII, p. 501. — Chiabrera, t. II, p. 331.

1 Ronsard, t. V, p. 213. — Chiabrera, t. II, p. 59.

3 C’est ce que rappelle F. Neri, II Chiabrera c la Pleiade francese, p. 82.

4 Ronsard, CEnvres, t. VI, p. no. — Chiabrera, t, II, p. 143.

Bany du ciel, parmi les bois, D’Admete gardas les toreaux,

Fait compagnon des pastoureaux) Mes cheveux j ’off re a tes autels :

Et bien qu’ils ne soient immortels, Ils te seront doux et plaisans,

Pour estre la fleur de mes ans.

Mainte fille par amitie En a souhaite la moitie Pour s’en tifer : mais je ne veux,

O Phoebus Roy des beaux cheveux, Rien de ma part te presenter Dont quefqu’un se puisse vanter :

Car c’est toy qui n'as desdaigne De m’avoir seul accompagne,

Quand premier je m’yvray de l’eau Qui coure sur le double coupeau.

Deste un tempo ferita Piena di tal diletto,

Che io vi offeriva il petto ; Qual novella vaghezza Cangia vostra bellezza Per via, che alia mia vita Or non date ferita,

Piena di tal diletto,

Che io v’offerisca il petto?

Stelle vaghe lucenti, Conforto de’ tormenti, Specchi d'ogni beltate, Dove, dove lasciate La dogliosa mia vita Cui gia deste ferita,

Piena di tal diletto Che io vi offeriva il petto?

Abstraction faite de leur longueur, ces deux groupes de dix-huit vers se ressemblent d’autant plus que Ronsard n’applique pas ici le principe de l’alternance. On pourrait, a la rigueur, les diviser, les uns et les autres, en sections rythmiquement egales. Mais ce n’est la qu’un strosphisme virtuel, car de vraies strophes seraient separees les unes des autres par le sens et la ponctuation, comme celle qu’on va lire.

b ) V ers plats avec alternance 1.

Sainct Blaise, qui vis aux Cieux, Comme un ange precieux,

Si de la terre ou nous sommes, Tu entens la voix des hommes, Recevant les voeux de tous,

Je te prie, escoute nous.

Ha lie’ begli ocelli il Sole, Amor nelle parole, L’accorgimento in viso,

Le grazie nel sorriso,

E tutta e leggiadria La bella Donna mia.

Ronsard, t. VI, p. 36, — Chiabrera, t. IT, p, tit.

Ce jourd'huy que nous faisons Perla, che il mar produce,

A ton autel oraisons Simiglia con sua luce

Et processions sacrees I bei denti lucenti ;

Pour nous, nos bleds, et nos prees, Di quei bcgli occhi ardenti Chantant ton hymne a genous, Sono in Ciel simiglianti Je te prie, escoute nous. Due stelle sfavillanti.

d. — On aura observe que, plus dune fois, les strophes f ranqaises ec italiennes citees face a face sont exactement superposables, si du moins dans la mesure des vers, on ne compte pas les syllabes, de part et d’autre, au dela de la derniere accentuee. (A a , b, c, B b, r). Pour atteindre a ce resultat, Chiabrera devait recourir frequemment aux ottonari et aux quadernari, les settls vers italiens dont le dernier accent tonique se trouve a la septieme ou a la troisieme place, comme dans les vers franqais de sept ou trois pieds en si grande faveur aupres de la Pleiade... Ici encore Chiabrera innovait, car ottonari et quadernari etaient non pas ccrtes inconnus a 1’Italie, mais rarement mis au service de sa poesie dart, laquelle avait pour habitude constante de s'en tenir a l’hendecasyllabe, au settenario et au quinario1.

e. — Dans les iceuvres de Chiabrera, comme dans celles de Ronsard, on trouve le type de strophe ab ab cd cd. Seulement il est, dune part, heterometrique (Se per vostro diletto, occhi, mi ardete), de l’autre, isometrique (Ah Dieu ! que malheureux

nous sommes) 2.

Ne nous etonnons pas de telles divergences.

Si Chiabrera se bornait a calquer le dessin rythmique des pieces de Ronsard, son imitation devrait s’appeler un esclavage.

1 F. Neri Fa cle j a rappele a la p. 97 de 7/ Chiabrera. 5 Ronsard, CEuvres, II, 202, — Chiabrera, II. 18.

Mais il n’en est rien; il sait, a l’occasion, prendre des libertes avec le modele qu’il choisit comme point de depart 1.

Type aab ccb.

Tantot le poete italien reproduit fidelement la strophe franqaise, tantot il garde aux rimes la place qu’elles tiennent, mais il modifie la mesure des vers. Ainsi, au lieu de conserver le schema de Damigella ( a a bs c c 4 b6), il batira des odelettes selon les formules a o' b' c6 c5 b~‘ ( Ecco la luce), a a bs c6 cB b5 (V ago d’apprendere), a a b 11 c5 c6 b 11 (. Apertamente ), a d b 11 c1 c' bn ( Rapido piede impiumano). 2 *.

La piece morale Perch e sei lento presente comme une fioriture de ce type aab ccb et plus precisement de l’ode Apertamente. En voici le schema : a 5 a5 b11 c* + d 5 cf bu c5 + ee.

Perche sei lento A1 pentimento,

O forsennato cor? perche ti sviano Vani pensier?

Ecco la morte In sulle porte

E pure oggi da te nulla s’obbliano I rei piacer.

Misero cor, che fai?

Deh ti riscuoti omai ! *

L’ode Se oggidi (II, 127) semblable a l’ode Belle rose porporine (II 98) pour le nombre des vers, leur longueur et leur place, en

1 Voir F. Neri, Il Chiabrera, pp. 59 et suiv.

2 Chiabrera, t. II, 331, 6r, 184, 115, 176.

8 Id., t. II, 183.

differe pour l’ordre des rimes. II n’est plus aab ccb, mais aab bcc, systeme employe par Ronsard seulement dans des odes a rimes plates 1 : si bien qu’il y a ici combinaison de deux systemes fran^ais :

Se oggidi spalma suoi Legni,

Ed i regni

Fa spumar dell’ Oceano,

O se pur l’empio Ottomano Su destrieri

Di grand’ arco arma Guerrieri...

De meme l’ode isometrique Se del Peru I’argento (II, 175). toute comparable a l’ode Ecco riposta selva (II, 67) pour le nombre des vers de chaque strophe, et leur mesure, pour la division de la strophe en deux membres termines chacun par un mot tronque, se distingue en revanche par l’ordre des rimes. II est non pas aab ccb, mais abc abc.

Se del Peru l’argento Tue larghe casse albergano,

E cio di Dio merce ;

Tu fanne il cor contento;

Ma ne comparti al povero;

Si vuol chi lo ti die.

Type abba.

Peuvent etre considerees comme des extensions de ce type les strophes :

1) Vero non e, che il condannato Amor = abba cca (II, 177).

2) Fra mortali alma belta = abba ccca (II, 75), ou l’auteur relie au noyau premier le membre ajoute, grace a l’element commun a;

1 Ronsard, CEuvres, II, 432, VI, 223, 135.

3) Girate, occhi, girate, = abba + cc (11,72) ou la ponctuation etablit une division tres nette entre le noyau premier et les deux vers a rime plate ajoutes:

Girate, occhi, girate A’ miei che tanto pregano,

Gli sguardi, che non piegano Giammai verso pietate ;

Che se da lor si tolgono,

Occhi, a ragionar si dolgono.

Type ab ab.

Nous rattachons a ce type la strophe « Arde il mio petto misero » = ababb \

f. — II est un point sur lequel Chiabrera semble s’eloigner nettement de Ronsard, c’est quant a l’enchainement des strophes. Pour le chef de la Pleiade, cette dependance etait tolerable a une seule condition, « si chaque strophe pouvait se suffire a ellememe en fait de rimes, autrement dit si la rime chainon etait deja precedee d’une compagne dans la meme strophe 2 ». Au contraire, Chiabrera admet qu’une rime isolee dans une strophe y joue le role d’amorce. Toutefois il garde encore ici un souvenir important de son commerce avec les Frangais. Il place cette amorce a la fin de la strophe, dans un des vers tronques dont l’etude de l’alternance franchise lui avait revele la valeur. L’effet est d’autant plus saisissant qu’en general, tous les autres vers de la piece sont des sdruccioli ne rimant pas ensemble : p^: suitje, cette derniere syllabe de la strophe est seule a se reproduire a intervalles egaux :

* Ronsard, Qiuvres, II, 366, — Chiabrera, t. II, 132. 1 P. Laumonier, Ronsard, poete lyriquc, p. 668.

Giocondi son miei spirit!

Per le parole dettemi Parole che non mentcno:

Nella magione altissima Del re di tutti i secoli,

Chi vorra gir, potra.

Su su mortali, frangansi Le reti, che ci tendono I masnadier dell’ Erebo, Fabbricator d’insidie,

E sempre intenti a rompere Le vie della bonta.

Cette variete qu’apportent dans la facture des strophes tantot isometriques, tantot heterometriques, d’une part l’adoption de vers dissemblables par le nombre et la longueur, d’autre part, la succession de rimes masculines et feminines (ou bien sdruc~ dole ecc.) selon des schemas differents, — ce retour regulier de strophes identiques par le metre comme par l’agencemenf des rimes — cette division de chaque strophe en deux parties egales nettement separees l’une de 1 ’autre : c’etaient, pour Ronsard et Chiabrera, autant de moyens de rendre leurs odes plus propres a etre mises en musique h Que de richesses offertes a un

1 Ronsard, CEnvres, t. VII, pp. 47, 60, ecrit: « A mon imitation tu feras tes vers masculins et feminins tant nu’il te sera possible pour estre plus propres a la musique et accord des instrumens, en faveur desquels il semble que la Poesie soit nee ». D’autre part, il recommandait en ces termes l’emploi des vers courts : Ils « sont merveilleusement propres pour la musique, la lyre et autres instrumens : quand tu les appelleras lyriques, tu ne leur feras point de tort, tantost les allongeant, tantost les accourcissant, et apres un grand vers, un petit, ou deux petits, au choix de ton oreille, gardant tousjours le plus que pourras une bonne cadence de vers

Page 1