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LA MORALE DE CHIABRERA

represented, dira-t-on, sous un autre aspect. C'est vrai, mais il faut simplement voir dans ces iceuvres un agreable passe-temps de l’auteur, ou un aimable badinage propre a lui valoir la faveur de la societe elegante et polie.

Toutefois, leur paganisme, pour etfe tout litteraire, n’en fait pas moins penser a Ronsard, dont les poesies legeres ont comme premier et dernier mot: « Vivons et vivons bien 1 ». Les idees suivantes, qui appartiennent a Chiabrera, foisonnent aussi dans les odelettes de Ronsard: notre existence entiere peut s’appeler une seule journee; la mort nous fauche tous, rustiques bouviers ou monarques orgueilleux; le fil de nos jours peut se briser de bien des faqons; eh! bien, profitons de 1’heure presente; pour jouir de la vie, n’attendons pas que revienne le beau temps, il n’est d’ailleurs jamais de longue duree; ce qui arrivera dans mille ans ne doit pas nous inquieter; que le moment actuel, et non un autre, fixe notre esprit 2 !

Mais cette heure precieuse, continue Chiabrera, comment la savourer pleinement? D’abord, en moderant nos desirs qui nous poussent la ou les chagrins abondent et les plaisirs sont rares. « Pourquoi se donner tant de mal? La gloire est de la fumee; la nature n’a besoin que d’un tresor extremement leger » . Done meprisons les richesses et imposons des bornes etroites a notre ambition 3. Ensuite, demandons le bonheur a l’amour, a la campagne, et au vin.

1 Laumonier, Ronsard, poete lyrique, p 560.

2 Delle rime di Gabriello Chiabrera, parte II. Le Cansonette, XXV, LXXIV, LXIV; Le Vendemmie di Parnaso XXXIII.

3 Le Cansonette, XXV. Le Vendemmie, XXXIX.

L’ amour, — On peut dire, sans crainte d'exagerer. que « Ronsard a parcouru dans son ceuvre toute la gamme de l’amour » et qu’au cours de sa vie, il a fait a cette passion une place preponderante. De son cote, Chiabrera declare que sans amour la vie n’a plus de prix :

Questa vaga, e cara \ita,

Che a fuggir si batte l’ali,

O schiocchissimi mc.rtali,

Se d’Amor non e ccndita B di fiel sempre ripiena h

Mais cet amour qu'ils exaltent tant, les deux poetes le con^oivent-ils de la meme maniere? Dans Ylmeneo di Arrnida, Chiabrera nous represente deux jeunes maries folatrant sur l’herbe tendre. L’epoux, d’abord un peu timide, s’enhardit :

Fra Colombo, e fra colomba Non fu mai sitnil tenzone,

Par che suone

L’aria intorno, e’l Cielo, e i venti A1 ferir de’ baci ardenti1 2.

Chiabrera se permet d'aller ici jusqu’au baiser, la quatrieme des cinq etapes de l’amour 3. Jamais il ne s’egare plus loin et ne nous conduit jusqu’au bout de la carriere, c’est-a-dire au « don de merci ». D’habitude meme, il s’en tient au regard et au «parler». Or ce parler ne peut etre qu’aimable et galant, sans liberte excessive, car souvent Chiabrera se donne pour un amou-

1 Le Cansonette, LIV.

5 Id., XII.

3 « Les nobles Poetes disent que cinq lignes y ha en amours, cestadire cinq poincts ou cinq degrez especiaux. C’est a sgavoir le regard, le parler, 1’attouchement, le baiser. Et le dernier, c’est celuy qu’on nomme par honnestete le don de mercy. » Lemaire de Belges, Illustrations des Gaules, I, ch. XXV, fin.

l'amour d’apres chiabrera

reux humble et suppliant, langoureux et transi \ ou encore pour un vieillard a qui de douloureuses experiences inspirent des maximes de sage mefiance envers le fils de Venus 1 2. D’autres fois, il ne semble voir dans l'amour qu’un hommage delicat et honnete rendu a de nobles dames ou demoiselles. Pareillement, ses regards sont discrets. Ils ne savent ou n'osent discerner les formes. Ils sont sensibles seulement aux couleurs; ils ne decouvrent guere qu’un type de femme : elle a des yeux ardents, des cheveux blonds, rarement bruns, des joues veimeilles, une bouche vermeille, des dents eclatantes, une poitrine de neige, des mains blanches ou roses 3. Sur son physique nous ne savons pas beaucoup plus. Chiabrera sen tient aux charmes visibles 4. Ronsard, au contraire, n’oublie jamais, on l’a vu plus haut, les details de la poitrine nue et se permet volontiers des audaces plus voluptueuses, conformes aux aspirations d’un homme qui

1 Le Canzoncttc, IV, V, VII, XV.

. E Id,

* Id. VII, IX, X, XIV, XIX, XX, XLII, XLVII, LI, LXII, LXIII, LXX, LXXXIII.

4 En revanche, ou peut se demander si le Tasse ne doit rien a Ronsard lorsque, dans VAminta, acte I, sc. 1, il prete a Dafne les propos que Ton sait sur l’universalite de l’amour charnel et la legitimite d’un instinct auquel seules des conventions supposees abusives imposent un frein. Sans doute, Ronsard, en exposant, avant Torquato, ces theories paiennes, faisait echo aux Grecs et aux Latins; le Tasse pouvait, a la rigueur, subir, lui aussi, leur influence directe. Mais ne serait-il pas permis de soutenir avec tout autant de vraisemblance, que Ronsard dont on connait les audaces en pareille matiere, encouragea le poete italien a s’eloigner des preceptes du christianisme sur ce point? Ronsard mis a part, on ne voit pas de quel exemple recent Torquato aurait pu s’autoriser. Voir Laumonif.r, Ronsard pobte lyrique, pp. 550 et suiv. Cf. aussi plus haut. pp. 75 et suiv.

ne cache pas son but de franchir les quatre premiers stades de l’amour afin d’atteindre a la fin supreme de ses voeux \

Mais les deux poetes se retrouvent d’accord pour dire et redire carpe florem, pour rappeler la decheance rapide des charmes exterieurs de la femme, pour evoquer l’image troublante des annees qui s’ecoulent semant d’irreparables outrages. « Cueillez, cueillez votre jeunesse », avait dit Ronsard a Mignonne,

Comme a ceste fleur, la jeunesse Fera ternir vostre bcaute

« Vivez », ecrivait-il a une amie :

Vivez, si m’en croyez, n’attendez a demain,

Cueillez des aujourd’hui les roses de la vie

Carpe florem conseille Chiabrera a Clori qui hesite a se marier. Voici le printemps. Bientot helas ! il fera place a l’hiver. Ta beaute, Clori, aura le meme sort.

Quella neve, quel bell’ ostro Che si cara il guardo nostro Riconsola,

Ah che vola,

Ah che l’odiose rughe ha gia con se.

Marie-toi, car a quoi bon l'arbre en fleurs s’il ne donne pas de fruits?

Di bei fiori, in van si vanta Sull’ April tenera pianta;

Ma s’onora In quell’ ora

Che tributo di frutti al mondo da1 2.

1 Laumonier, Ronsard, poete lyrique , 2* partie, section II, chap. II et III.

2 Le Cansonette, XXIX.

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