‹ Ronsard en ItalieChapitre 6 sur 113 · LE TASSE EN FRANCE · texte numérisé non relu

LE TASSE EN FRANCE

dont il sollicitait l’avis. On ne voit done pas comment, des 1571-, la Gerusalemme aurait pu designer son auteur a l’admiration reconnaissante d’une elite parisienne et procurer au chantre de Godefroy de Bouillon le libre et cordial accueil de Ronsard deja consacre grand homme. D’autre part, si le Basse a vecu, en compagnie de Ronsard, des heures fortunees entre toutes, d’ou vient qu’il n’en a jamais evoque l’agreable souvenir ? Au contraire, lorsqu’en 1572, il rend compte de son voyage en France a Ercole Contrari, il ne craint pas, on le verra plus loin \ de representer notre pays comme entache d’une ignominieuse bassesse inxellectuelle. A lire ce jugement severe, qui se douterait que la Pleiade etait alors en sa fleur et avait pour chef un « ami » auquel le poete italien avait dit adieu la veille ? Sans doute Torquato a deux fois ecrit le nom de Ronsard dans ses oeuvres, rnais sans l’accompagner de la phrase ou du simple mot que n’eut pas manque de lui inspirer un affectueux retour vers un passe cher a son coeur 1 2. Ronsard se trouvait-il parmi les milliers d’hommes qu’il eut l’occasion d’apercevoir, de coudoyer ou merne de saluer en France? La chose n’est pas impossible. Mais on soutiendrait tout aussi legitimement le contraire : peut-etre, en effet, le Tasse et Ronsard ne sont-ils jamais tombes sous les regards Bun de 1’autre. Aucun document ne permet de preferer la premiere des deux hypotheses et surtout d’imaginer ou, quand, comment la rencontre se serait produite, a supposer qu’elle ait jamais eu lieu.

Le cas de Jacopo Corbinelli n’impose pas a l’esprit un si profond scepticisme. Quand on feuillette les nombreuses lettres que cet exile florentin ecrivit a un illustre bibliophile de Padoue,

1 Lettere di T. Tasso, Firenze, 1854, t. I, p. 27.

2 Opere di T. Tasso, t. IX (Il Cataneo ) et t. X, p. 21.

Gianvincenzo Pinelli, on les trouve riches en details sur cette France oil le proscrit mourut vers 1 589, apres y avoir sejourne environ vingt-trois ans. II ne nomme, a vrai dire, qu’une fois Ronsard ; encore est-ce simplement a propos du prix atteint par une edition de 1 ecrivain frangais, auquel il n’accorde meme pas. en passant, un mot d’admiration ou de sympathie. Mais nous ne possedons pas toute la correspondance de Corbinelli ; la partie qui en est perdue pouvait interesser l’histoire des oeuvres de Ronsard en Italie. D’ailleurs, lors de ses retours dans la Peninsule, oil seuls les Etats du Grand-Due de Toscane lui etaient fermes, Corbinelli eut certainement l’occasion de decrier, ou. plus probablement, de vanter le chef de la Pleiade. II fut en eflfet, de bonne heure, en relations avec des amis de Ronsard : le chancelier de l’Hospital, Denys Lambin, Jean Dorat, Antoine de Raff. Introduit a la cour vers i568, il mallait pas tarder a occuper un emploi assez important \ Il n'ignorait done certainement pas la celebrite et la valeur de Ronsard. Rencontra- L-il le grand poete? Lui fut-il presente? S’entretint-il avec lui? Il n’y a aucune invraisemblance a le supposer.

On pent en dire autant pour beaucoup de ses compatriotes. Capitaines portant des noms brillants comme Orsini, Gonzaga, Farnese ; prelats places a la tete de dioceses frangais, tel le conteur Matteo Bandello qui fut eveque d’Agen; heureux titulaires de benefices ecclesiastiques ; dames d’honneur de Catherine de Medicis; homines de confiance chers a cette reine, Scipione Sardini, par exemple, le type des partisans qui, sans pitie, sucerent le sang francais; magistrats du genre de Renato Birago,

1 Rita Calderini de-Marchi, Jacopo Corbinelli ct les crudits frangais, d'aprts la correspondance inedite Corbinelli-Pinclli (1566-1587). Milano. 1914, pp. 30, 43. 61, 82 suiv., 91, 158, 165, 179.

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