LES MAITRES DE CHIABRERA
Thebain ne convient-il pas d'en ajouter quelques autres? Plusieurs auteurs du xvie siecle, nous le savons, avaient deja tente de pindariser. Leur exemple demeura-t-il sans effet sur Chiabrera? Ainsi, ccnnut-ii, de prime abord, les tentatives de Trissino et de Luigi Alamanni ? Repondre non serait un peu ose. Mais il est une chose qu’on a du moins le droit d’avancer. Chiabrera ne crut pas que l’un ou l’autre de ces deux ecrivains eut ouvert la voie ou il s’engageait resolument. Le role qu’il se donnait a lui-meme, personne ne lui semblait 1’avoir encore joue en Italic dans des oeuvres lyriques : voila ce qu’on est fonde a conclure de ses declarations tres nettes publiees en 1 586 \
Il ne pouvait, au contraire. lui echapper que Romard avait assume une mission identique au profit de Frangais illustres. Il l’avait meme exercee avec un enthousiasme que nul n’ignorait, pour peu qu’il lut les odes graves du chef de la Pleiade. Ronsard ne laisse, en effet, a personne le soin de souligner l’importance du service qu’il rend a la valeur en la pronant : un des lieux communs
1 Dans la dedicace DcUc Canconi del signor G. Chiabrera, libro I, Genova, 1586, on lit : « La primiera volta che io lessi i versi di Pindaro, posso dire con verita che io sospirai sopra la ventura di molti uomini nostri, perciocche io pensava che, se i principi di Grecia per la velocita nel corso o per la destrezza loro nella lotta meritarono divine lodi da quello cccellentissimo ingegno, i cavalieri d’ltalia per le maggiori prove nei pericoli della guerra maggionr,ente le avevano meritate; ma gfi scrittori de’ nostri secoli hanno solamente di loro detto nelle istorie la verita, e non hanno adoperata la virtu della poesia a fare maravigliose le loro azioni; la qual cosa perche sia avvenuta io non so; certamente per la debolezza dei poeti non puo avvenire : per avventura ne sara cagione lo essempio dei riinatori antichi; e i moderni quasi uomini peregrini averanno stimato pericolqsa cosa uscire di strada calpestata : tuttavia non sono sempre da schivarsi i pericoli, massimamente quando si tentano per l’onore e per la riverenza della virtu. »
auxquels il revient le plus volontiers est le privilege du poete, qui seul dispose surement de l’immortalite ; il croyait, pour sa part, en ouvrir et en fermer les portes a son gre. Il le repete souvent et il contribua ainsi, n’en doutcns pas. a nourrir en l’ame de Chiabrera, lecteur de tons ses vers , l’ambition de participer a cette redoutable puissance.
Nous avons dit lecteur de tons scs vers, car il serait, croyonsnous, absurde de supposer que l'ancien disciple de Muret fit un depart entre les iceuvres de Ronsard, et que deliberement il les ignora ou les negligea toutes, sauf les odelettes de caractere leger. Une telle hypothese, invraisemblable en elle-meme, est encore contredite par les faits suivants.
La comparaison des poemes de Ronsard avec ceux de Chiabrera prouve que l’ecrivain italien mit a contribution lesHymnes de la Justice, du Printemps, de I’Hiver, de I’Or, V Institution pour I’adolescencc du Roy tres-chretien Charles IX, le discours des Miseres de ce temps, deux odes pindariques (Au seigneur de Carnavalet, — la victoire de Francois de Bourbon ), deux odes pindarico-horatiennes (A Bertran Bergier. Le Ravissement de Cephale) \
A ces dettes signalees par M. Ferdinando Neri, nous pouvons faire deux additions.
i. — .Dans une ode a Joachim du Bellay Ronsard voulant manifester en quelle haute estime il se tient lui-meme, evoque le souvenir de Dedale d’apres Horace, puis se laisse aller sans retard a un mouvement de jactance, aux depens du grand poete lyrique latin :
1 F. Neri, Il Chiabrera e la Plciade francese, pp. no et suiv., 158, 165, 172, 176.
Par une cheute subite Encor je n’ay fait nornmer Du nom dc Ronsard la mer,
Bien que Pindare j’imite.
Horace, harpeur Latin,
Estant fils d’un libertin,
Basse et lente avoit l'audace :
Non pas moy de tranche race \
Des pretentions tout a fait analogues s’affirment au debut d’une canzone de Chiabrera en l’honneur de Charles Emmanuel, due de Savoie. Au meme souvenir livresque se trouve associee la raeme affirmation de superiorite sur un poefe ancien. Mais e’est par rapport a Pindare que Chiabrera reclame une sorte de preseance. « Moi, dit-il, je celebre un grand prince et non pas de simples athletes ». II se croit assez heureusement doue pour jouer ce role sans courir aucun danger :
Quando il mel de' lor concenti Presso Dirce i gran Poeti Dier per oro lusinghieri,
Disser sol, come possenti Furo i Greci in fra gli Atleti..
Non euro si basso vanto,
Che se Dedalo m’impenna Di cader non ho temenza1 2.
2. — Parmi les « metiers divers » de Phebus, celui de medecin frappa l’attention de Ronsard et de Chiabrera. Ronsard avait adresse une priere a ce dieu « pour guarir le roi Charles IX ». Chiabrera se la rappela, lorsqu’en faveur de Virginio Cesarini malade, il invoqua l’aide des muses, intermediaires entre Phebus
1 Ronsard, CEuvres, t. II, p. 154.
‘ Cansoni, croiche, VI.
et lui. Le canevas des deux pieces est, en grarde partio, Ie meme. Si Phebus ferme l’oreille a des instances si justes et si pressantes, on le menace de le denigrer, de l’injurier:
Je te dirai maqon,
Un berger, un garqon,
Qui fis paistre les vaches . . .
Sia ludibrio d’Admeto infra Pastori...
Si, au contraire, Phebus se montre raisonnable et eompatissant, on redira sa victoire sur le serpent :
Allora udransi celebrare i pregi Dell’ Angue ucciso, incomparabil vanto...
Je dirai que tu es Second des immortels Et qu’en jeune menton Tu fis crever Python Par ta fleche premiere \
Chiabrera connaissait done les hymnes et les odes graves de Ronsard ; il leur devait, en partie, 1’idee de composer des canzoni heroiques ; il leur faisait meme qa et la quelque emprunt de detail. Ces premieres constatations aiguisent notre curiosite. Elies nous encouragent a nous poser le probleme suivant.
Ronsard ne se croyait inferieur a aucun des grands poetes lyriques de l’antiquite. Ses contemporains, loin de trouver ses pretentions chimeriques, s’accordaient a saltier en lui le Pindare
1 Ronsard, CEuvres, t. II, pp. 409-410.
ELEMENTS COMMUNS A RONSARD ET A CHIABRERA l69
et l’Hcrace des nouveaux ages. Ses lauriers lui attiraient done forcement des disciples. Vers lui, comme vers un maitre, tournaient leurs regards les audacieux s’abandonnant au reve de pindariser. Des lors, si sa methode et celle de Chiabrera dans l’ode grave offrent des ressemblances nombreuses et caracteristiques, n’aurons-nous pas le droit de conclure que l’ltalien chercha conseil aupres du grand Vendomois, quand il se demanda selon quel plan et avec quels materiaux il convenait de batir des canzoni heroiques, pour plaire a des Italiens du xvie ou du xvne siecle? Or ces rapports ne sont pas imaginaires-
Nous le savons bieil: au fur et a mesure que nous les exposerons, le lecteur songera aux communs modeles qui durent s’imposer a i’attention des deux poetes. Il se dira: « Ou veut en venir notre auteur, tandis qu’il multiplie ses rapprochements? Ne perdil pas son temps? » « Prenez patience, lui repondons-nous de suite, et ne refusez pas de nous suivre jusqu’au bout. Oui vous dit, que grace a la lecture de Ronsard, Chiabrera, n’a pu, bien des fois, se dispenser de recourir a maint autre devancier? »
Si Ton essaye d ’analyser les canzoni heroiques de Chiabrera, on constate que peu de lignes suffiraient oour resumer les allusions historiques et les verites morales ou sentences contenues en chacune d’elles. Tout le reste, mythologie, epithetes, periphrases, metaphores, mouvements lyriques, comparaisons, servant a faire valoir ce noyau premier bien menu par lui-meme, est vanterie, rhetorique, remplissage plus ou moins discret. Encore faut-il a j outer que les figures dont le poete se sert en guise d’artifices ingenieux, il les emprunte presque tou jours a la civilisation antique- Et que sont les personnages qu’il celebre? Des Italiens ou des Frangais de l’ere chretienne. Il mele done deux societes fort differentes, il impose a l’une le masque de l’autre, il nous fait vivre en un monde conventionnel et faux.
Or, coincidence curieuse : les elements constitutifs des canzoni heroiques de Chiabrera sont tout juste ceux que M. Laumonier arrive a degager quand il decompose les odes graves et, en particulier, les odes pindariques de Ronsard1 2.
Le contenu moral. — Chiabrera aime bien inserer des conseils moraux dans la trame de ses canzoni et rappeler des. verites tres simples comme les suivantes : la vertu est plus digne d’estime que Tor et l’argent, elle se conquiert ou se raffermit par l’effort ; la gloire est la recompense de l’activitd ; une ame bien trempee prouve sa noblesse en meprisant l’opinion du vulgaire et en s’imposant les travaux durs et difficiles ; 1’adversite reste impuissante a dompter un cceur magnanime; les grands, s’ils veulent se concilier sympathie et amour, doivent fttir le faste et cultiver la bonte; les plaisirs de ce mcnde sont de courte duree ; les muses vengent le merite qu’ignore ou meprise le vulgaire, seules elles sont capables de nous sauver de l’oubli 3.
Tantot la sagesse de Chiabrera s’exprime en maximes vives et rapides comme les trois suivantes :
A bella gloria con sudor perviensi.
Virtu nell' opra e nel sudor s’affina.
Per rio successo avverso
In magnanimo cor virtu non langue.
II taciuto valor quasi e viltate 3.
1 Ronsard, poete lyriqitc, deuxieme partie, section I.
2 Voir notamment les canzoni alia Serenissima Gran Duchessa di Toscana, Per Carlo Einmanuello di Savoia conquistator di Saluzzo, Per l’Altezza serenissima di Ferdinando II, Per Francesco Maria della Rovere, Per Emmanuel Filiberto di Savoja (Viva perla de’ fiumi), Per Cristoforo Colombo, Per Giovanni Medici (Se dell’ indegno acquisto, — Quanto Anfitrite), Per Marc-Antonio Colonna, Per Enrico Dandolo, Per Alfonso I d’Este, A Carlo Emmanuele che cesse di guerreggiare, Per Ferdinando I.
3 Per Francesco Maria della Rpvere, Per Giovanni Medici.