EMPLOI BIZARRE DE LA MYTHOLOGIE
dire. Eli realite, c'est un passe-partout qu’on s’etonnerait tout autant de voir ailleurs que la. De meme, qui ne connait la metarmorphose de Daphne en roseau ? On ne s’attendait guere a la retrouver dans line priere adressee a Marie de Medicis alors jeune fille, pour la retenir a Florence et 1’eloigner des forets jadis fatales a Daphne Gageons que, malgre l’insistance du poete, Marie n’aura pas redoute le meme sort.
Le lecteur ne jugera-t-il pas puerils les efforts de Chiabrera pour se mettre en scene dans la canzone per VAltczza Sercnissima di Fernando II? Le poete veut celebrer la bonte et la simplicity de ce grand-due. Un autre ennemi declare du faste, c’est, nousdit-il, Phebus : jadis le dieu se depouilla de son diademe etincelant, il en orna son fils Phaeton. Qu’a son tour 1’Altesse italienne veuille bien parer le poete lui-meme de l’edat qu'elle dedaigna noblement. Ainsi arme, Chiabrera s’efforcera de faire penetrer le jour en des esprits obscurs.
L’exemple suivant montre a quelles bizarreries peut se laisser conduire un poete desireux, a tout prix, de trouver des analogies entre ses contemporains et les heros de la fable. Francesco Gonzaga se marie. A cette occasion, Chiabrera lui souhaite les plus enviables prosperites sur terre. II prevoit meme le bonheur qu’aura le prince en l’autre monde : Hercule, ses travaux immortels une fois acheves, a goute un paix sans fin « dans le del serein ou il se repait de nectar a la table des dieux » ; de meme, un jour, Francesco se delectera la-haut « de breuvages eternels ». Ouel echanson peut bien servir a boire aux elus du Paradis chretien ?
On peut, en somme, repeter, a propos de Chiabrera ce qu’on
1 A. D. Maria Principessa Medici. Canzone XIX.
a dit tres judicieusement de Ronsard : ces ornements avaient, sans doute, l’avantage d ’imp rimer aux vers une allure epique, de leur donner plus d’ampleur et d’elevation, de les distinguer enfin de ce que les poetes franqais ou italiens avaient ecrit jusque la dans le genre lyrique. Mais tin exces en ce sens devait paraitre droquant ; et Ronsard eut le tort de depasser la mesure sans opportunity. Chiabrera aussi. Les circonstances qui permettaient, qui necessitaient meme l’insertion du mythe, ayant disparu, non settlement l’usage de cet ornement ne s’imposait plus du temps de Ronsard et de Chiabrera, « mais il n’avait plus sa raison d’etre, a moins que la partie mythique ne fut tres intimement liee au reste de l’ode » \ Or, on l’a vu, il n’en est pas toujours ainsi chez Chiabrera, non plus que chez Ronsard.
Raconter des fables hors de propos, voila certes une faute de gout, mais les presenter en raccourci au point meme de n’y plus faire que de simples allusions, e’est manquer d’egards pour le lecteur et le decourager en mettant son esprit a la torture. Le voile qui recouvre parfois la pensee de Chiabrera, comme celle de Ronsard, ne s’etend nulle part plus epais que sur leurs epithetes mvthologiques. M. Laumonier a cite quelques-unes des enigmes de Ronsard. Elies sont incomprehensibles sans une erudition vaste. Il en est d’indechiffrables pour quiconque n’a pas recueilli les crovances les plus saugrenues de tel ou tel coin de la Grece* * 8. Souvent Chiabrera n’offre pas plus de clarte. Quelle est, par exemple, « l’eccelsa fera, Che i Frigi boschi ordiro » et d’ou sortirent « in memorabile schiera Giu mille duci » ? 3. Ne cherchez pas : e’est le navire dont les flancs por-
1 Laumonier, Ronsard, poctc lyrique, p. 303.
2 Id., pp. 404 et suiv.
8 Per Giovanni de’ Medici ( Quanto Anfitrite).