‹ Ronsard en ItalieChapitre 68 sur 113 · ERUDITION ET OBSCURITE · texte numérisé non relu

ERUDITION ET OBSCURITE

taient les Argonautes voguant vers la Toison d’or. S’il est relativement facile a un lecteur cultive de saisir que le « gran Tonante » et les « gemelli Ledei » sont Jupiter, Castor et Pollux, que « il cavalier che di Medea fu sposo » s’appelait Jason : en revanche, on peut, sans rougir, rester interdit, quand on vous demande soudain qui fut le « nipote sovrano d’Eaco e d’Oceano », qui « la stirpe d’Assaraco », qui la « Licaonia figlia », qui les « ninfe Ocnee », qui le « biondo Arcier », qui « Tioneo » \ Chiabrera eut ete bien a vise de mettre au bas de ses pages des notes revelant que ces expressions designent dans son esprit : Achille, les Romains, Callisto, les femmes de Padoue, Apollon, Bacchus.

Ces fagons de s’exprimer sont, nous l’avons dit, habituelles a Ronsard lui aussi. II en a parseme ses odes pindariques ou pindarico-horatiennes. On y voit apparaitre le chantre svnyrnean (Homere), le vieil Ascrean (Hesiode), la voix Dircee (Pindare), V auteur AEnien (Virgile), le sang Hcctorean (Francus et sa lignee), les filles de VOlympien devant qui « sonne » le Cynthien (les Muses et Apollon), 1 ’Atijienienne chargee sur 1 ' e chine Thracienne (Orythie enlevee par Boree), la chaste Cyprienne (Venus Urania), la Grecque amour euse et le Pasteur cstranger (Helene et Paris), le Thebain veneur (Hercule), les freres d’Hclene (Castor et Pollux), les flies d’Aclielois (les Sirenes), le noir enfant de VAurore. (Mernmon) 1 2.

Les periphrases. — Plusieurs de ces dernieres expressions pourraient s’appeler des periphrases. Chiabrera cultive ces

1 Per Giov. de’ Medici ( Benche tra’ monti et Quanto Anfitrite), Per Emmanuel Filiberto, Per Niccola Orsino, A D. Maria Medici ( Febo s’infiamma), A Don Ferdinando Gonzaga, Per Francesco Maria della Rovere.

Laumonier, Ronsard poete lyrique, p. 405.

figures avec un soin qui ne semble pas, a vrai dire, tou jours malheureux. On ne saurait, en effet, condamner sans appel des, vers corarae ceux oil, evitant de nommer par leurs noms le prmtemps et l’hiver, il depeint la saison ou

. . . .invermiglia April vergini rose In sul mattin ridenti,

et le temps oil -»

. . . .il Ciel sotto l’Aquario verna,

E col gel frena i rivi Rapidi fuggitivi \

Ces descriptions rapides evoquent, apres tout, dans nos memoires, des souvenirs precis de choses ayant fait sur nos sens des impressions agreables ou penibles- Mais quel motif, sinon le besoin immodere de fuir la banalite, quel attrait sauf le desir de se distinguer, peuvent inspirer a Chiabrera la plupart de ses periphrases ? Pour lui les cinq mots Di Pier la mansueta grcgge signifient les catholiques. Se revolter eontre l’Eglise c’est Del Cielo a Pietro invidiar le chiavi1 2 * * *. Quand vous rencontrez dans une canzone heroique l’expression Gli inospiti campi d’Anfitritc, traduisez par la mer. Le poete la designe autrement lorsqu’il considere non plus les dangers mais l’etendue de l’onde salee :

Quanto Anfitrite gira Sul carro ondisonante 8.

1 Alla Serenissitna Gran Duchessa di Toscana, Canz. I.

2 Per Carlo di Lorena duca d’Umena: Canzoni XL et XLIII.

Alla Sercnissima Gran Duchessa di Toscana Canzone I.

5 Per Emmanuel Filiberto Canzone X, Per Giovanni de’ Medici. Can¬

zone XIII.

PERIPHRASES RECHERCHEES

Ecrire le detroit dc Gibraltar serait s’abaisser a tine vile prose. Combien plus relevee doit paraitre la circonlocution

....la dove Nettun Libia diparte Dalla gran terra Ibera \

Un navire, c’est un cavo Pin1 2.

Laissons au vulgaire la locution « de jour et de nuit ». Developpons la meme idee avec lenteur et majeste en deux vers conime les suivants :

O che nel mar si bagni O che dall’ Ocean Febo risorga 3.

Ne disons pas plusieurs jours se sont ccoules, mais

Febo sul carro adorno,

Scotendo il freno d’oro,

Fatto ha piu d’un ritorno Alio stellante Toro4 5.

Des periphrases de ce dernier genre se lisent frequemment dans les odes de Ronsard, en accord parfait sur ce point avec Joachim du Bellay. L’auteur de la Deffense et Illustration preconisait, en effet, l’emploi de « l’antonomase » consistant a designer « le nom de quelque chose par ce qui luy est propre... » 11 citait comme exemple cette phrase : « Depuis ceux qui voyent premiers rougir 1’Aurore, jusques la ou Thetis re^oit en ses ondes le fils d’Hvperion », pour « Depuis 1’Orient jusques a l’Occident » s. Revenons a Ronsard. C’est lui qui

1 Canzone XI :. Per Emmanuel Filiberto,

2 Id.

3 Per Cosmo Medici allora infermo.

4 Per Francesco d'Este.

5 Defference et illustration de. la langue fr. II., chap. IX., cf. Laumonies, Ronsard poete lyrique, p. 317.

ecrivait aussi la longue horreur de Mars ou le Martial or age, pour la guerre ; les files des nucs, pour la pluie ; eviter la rive noire, pour survivre ; rucr a tcrre la vaillance des guerrieres, pour vaincre les Amazones; devaler dans la barque infernale, pour mourir; les plaines salccs, les campagnes vertes ou les campagnes humides , pour la mer\

En faisant un usage immodere de telles circonlocutions, Ronsard obeissait a ce prejuge que les « excellents poetes nomment peu souvent les choses par leur nom propre ». II corrigeait, il est vrai, cette affirmation en ajoutant ce conseil sur l’emploi des periphrases : « il en fault sagement user; car autrement tu rendrois ton ouvrage plus enfle et boufi que plein de majeste » \ De son propre aveu, il y avait done une mesure a garder. Il l’a trop souvent depassee. Ses expressions maintes fois pedantesques et obscures font regretter le terme precis qu’elles remplacent ; elles indigent, en effet, au style une allure roide et guindee. Chiabrera, quand il suivit la merne methode, prit Iui aussi un air plus pretentieux que noble, plus affecte que seduisant.

Metaphores. — D’apres Ronsard la parole de Mnemosyne est empennee, le vers du poete est aile. Chiabrera se permet un volar gentile. Il dit : Io volo, ou bien

Spiega di penna d’oro Melpomene cortese ala veloce1 2 3

1 Voir dans le xer livre des Odes, les Odes I, IV, VII, X, XI, XIII, (' CEuvres , t. II).

2 Ronsard, CEuvres, t . VII, p. 77-78.

3 Per Francesco Maria della Rovere, Per Giovanni Medici (Sc del- Vindcgno) Per Emmanuel Filiberto, — Ronsard, CEuvres, t. II, pp. x 22, 177, etc.

LES METAPHORES

Les eloges lyriques de Ronsard sont un bateau qu’il fait passer par les filers d’un renom. Ceux de Chiabrera aussi, car il declare a Ferdinand II de Toscane

Nel mar delle sue lodi apro le vele1.

Les memes eloges sont, suivant le poete franqais, un breuvage emmielle que boivent les oreillcs, une rosee qu’il verse sur les keros, un nectar dont il les abreuve, des fleurs qu’il cueille dans les champs de la Grace et dont il fait une couronne. Chiabrera choisit sur l’Helicon aurea corona inimica di morte; il distille mista con biondo mel, dolcc rugiada. Apollon, dit-il,

. .. .perch e dolce io dica Di mel m’empie la bocca2.

Toutes ces metaphores se comprennent sans longue reflexion. Les suivantes, au contraire, surprennent et laissent d’abord hesitants des hommes dont la pensee n’est plus familiere, comme celle des contemporains de Pindare, avec les courses de chars, le maniement du disque ou du javelot et tout un ordre d’idees etrangeres a notre civilisation.

Ronsard dirige Ig charrcttc des Muses. Chiabrera dit a Carlo Emmanuele de Savoie,

Sferzo il caro delle Muse Tutto carco de' tuoi pregi3.

Ronsard se presente volontiers a nous comnie un archer. Il darde ses hymnes. Son « trait, par le ciel galopant », atteint la gloire de son heros \ De raeme, Chiabrera vise et ne manque

1 Ronsard, CEuvres, t. II, p. 155.

2 Voir dans le i*r livre des Odes les odes I, II, IV, VI, VII, X ( CEnvres , t. II).

3 Ronsard, CEuvres, t. II p. 9 7, — Chiabrera, Canzoni, V.

1 Ronsard, CEuvres, t. II, pp. 98, 100, 104, 155, etc.

pas le Temps ravisseur et pillard ; apres une premiere fieche, il peut en lancer une seconde, son bras ne faiblit pas : entendez qu’il se sent la force de celebrer deux fois de suite un meme heros. Ses traits ne tuent pas forcement les rivaux d une juste gloire; ils se bornent parfois a « f rapper d’admiration » le public. II demande a Phoebus « saette acute, pungenti » \

Ronsard veut laver la victoire dans tes ondes de son Loir. Chiabrera se vante d’avoir sauve de l’oubli la gloire d’Amedee de Savoie,

Quando al fonte d’Ippocrene Dolcemente io la lavai =.

Ces elements divers, dira-t-on qu'ils s’imposaient a Ronsard et a Chiabrera, car ces deux poetes les trouvaient reunis chez leurs communs devanciers ? Nous repondrons en rappelant d'abord deux faits, puis en degageant de la une consequence.

i°) Chiabrera, nous le reconnaissons, n’avait pas besoin de

Ronsard pour enrichir ses canzoni du contenu moral et des mouvements lyriques dont nous avons fait l’analyse. II lui suffisait de lire Pindare. « L?un des traits qui caracterisent le mieux les odes du poete grec, ce sont les sentences. » Elies en sont presque inseparables et expriment precisement des verites generales proches de celles qu’on releve chez Ronsard et

1 Per Emmanuel Filiberto, Per Francesco Maria della Rovere, Per D. Virgino Orsino ( L'arco ch’ io soglio ), Per Giov. Medici ( Quanto Anfitrite).

2 Ronsard, (Euvres, t. II, p. 117, — Chiabrera. Per Carlo Emmanuello difensore della Provenza.

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