LES SOURCES COMMUNES DES DEUX POETES
Chiabrera1. De meme, les decouragements imaginaires, les interpellations a la Muse et les autres artifices ayant pour but de susciter l’interet ou de le reveiller, d’amener le poete a prendre elegamment conge de ses auditeurs : autant de procedes que les deux auteurs modernes trouvaient deja chez Pindare et parfois chez Plorace 2 3. De meme, pour telles de leurs communes metaphores, de leurs communes epithetes, de leurs communes comparaisons. Telles autres portent la marque d’Homere, ou tout simplement celle d’un poete neo-latin, de Navagero, par exemple !.
2°) Mais, comme le disait un peu prosaiquement Moliere,
Quand sur une personne on pretend se regler,
C’est par les beaux cotes qu’il lui faut ressembler.
Or, les maitres anciens cites plus haut possedaient certain tact d’a-propos qui manque souvent a Chiabrera comme a Ronsard.
Ainsi, Pindare lui aussi aimait beaucoup les fables mvthologiques. Mais il etait d’autant mieux venu a les accueillir
1 Laumonier, Ronsard poete lyrique, pp. 306 et suiv.
2 Laumonier, Ronsard poete lyrique, pp. 327 et suiv., 375 et suiv.
3 Rapprocher les mouveemnts lyriques de Ronsard et de Chiabrera de ceux de Pindare, Pythiqucs, debut de II et IV, VI ; Isthmiqu.es, I (debut), II str. 3; Nemecnnes III (debut), IV str. 6, VI str. 2, X str. 2; Olympiques, II et X (debut), I ant. 1, VI str. 2, VIII ant. 4.
Pour les comparaisons avec la foudre, la lumiere, le lion, voir Iliadc, II, III, XVII, XIX, XX,
Pour la comparaison d’un jeune homme avec un pin ou un arboscello, voir Naugerii Lusus, n° 41 « Omen Parcarum de puero recens nato ».
Rapprochez les metaphores de Ronsard et de Chiabrera des metaphores de Pindare Nemeennes III, str. 2, IV str. 5 et 9, V ep. 3; Olympiques, II, str. et ant. 5, VIII str. 5, etc.
qu’elles se rattachaient aux croyances religieuses de spn temps. D’ailleurs, celles qu’il insere dans ses odes offrent un rapport plus ou moms apparent, mais, en tout cas, certain, avec le pays, la ville, la famille, les talents du personnage auquel il consacre son chant. On ne saurait accorder le meme eloge a Ronsard ni a Chiabrera. On l'a vu, ils font un usage immodere et illogique des legendes paiennes.
De meme, Pindare ne dedaigne certes pas les periphrases, mais il ne les recherche pas systematiquement et ne les enchasse pas dans ses vers, a contretemps, avec le seul souci d’imprimer a ses odes un air majestueux qui, a bien regarder, n’est que de l’enflure.
Enfin, presque toutes les metaphores rappelees derivent de Pindare. Mais toutes n’avaient pas egalement droit de cite dans l’ceuvre d’un ecrivain du xvi0 ou du xvne siecle. Il devait s’imposer un choix judicieux et garder seulement les transpositions de sens que pouvait saisir sans effort et gouter vivement un lecteur moderne non initie aux secrets de l’archeologie. Ronsard et Chiabrera commirent l’erreur de ne pas faire ce tri indispensable. La fortune les servit bien ou mal selon les cas.
Ces fautes graves, ni Pindare, ni Horace n’en avaient donne le mauvais exemple, mais bien les alexandrins grecs et latins : Aratus, Callimaque, Apollonius, Nicandre, Lycophron, Properce, Ovide, Stace, Claudien, Sidoine Apollinaire. Puis, certains poetes neo-latins de la Renaissance avaient fait revivre une detestable tradition. Les uns et les autres ont ce trait commun : ils font « parade de leur science livresque, et, pour cette fin, ils remplissent leurs ceuvres de legendes, de noms et d’adjectifs rares empruntes a la mythologie, a l’astronomie et a la geographie mythique ». Les uns et les autres nourrissent « cette
RONSARD MODELE DE CHIABRERA ‘ l89
etrange conception que la grande poesie, et simplement la poesie, ne va pas sans une certaine obscurite sibylline » \
Les tendances et les details communs a Ronsard et a Chiabrera se retrouvent done non pas chez un seul et meme de leurs predecesseurs, mais tantot ici, tantot la, tantot ailleurs. En d’autres termes une enquete sur les elements de la poesie lyrique de Chiabrera nous les fait decouvrir ou bien disperses dans les vers de plusieurs ecrivains antiques et neo-latins, ou bien reunis dans ceux de Ronsard. Or Chiabrera, venant apres Ronsard, n’etait plus astreint a butiner en des lieux divers le sue dont il allait former le miel de ses vers, comme il disait lui-meme. II s’imposait un moindre effort, s’il evitait prudemment de trop s’aventurer hors du jardin ou Ronsard avait reuni et tente d’acclimater la plupart des fleurs jusqu’alors cultivees. Chiabrera devait se sentir d’autant plus enclin a prendre ce parti, que Ronsard, bien connu de lui, s’offrait a son esprit avec le prestige d'une renommee acquise grace precisement a des efforts, juges alors heureux, pour adapter l’art ancien a la glorification de celebrites modernes.
Dire que Chiabrera se montra docile a cette tentation au point de renoncer a tout contact avec les auteurs antiques ou neo-latins, ce serait, croyons-nous, aller beaucoup trop loin. On peut toutefois admettre que, sans remonter plus haut, il emprunta directement au poete francais une partie de ses idees generates, de ses mouvements lyriques, de ses figures. Mais l’experience de Ronsard lui servit surtout peut-etre comme moyen de controle pour decider selon quelle methode il composerait ses canzoni et rendrait immortels de nobles compatriotes.
1 Laumonier, Ronsard poete lyrique, pp. 394-395.
C’est encore pour remplir un devoir envers les hommes vertueux que Chiabrera composa des epitafi.
Sous ce nom il a groupe vingt-neuf pieces mortuaires, dont le texte est cense grave sur des tombeaux.
i. — Elies affectent, le plus souvent, la forme de monologues: tantot le defunt lui-meme y parle1, allant jusqu’a interpeller amis ou passants2; parfois il laisse ce soin a un temoin de sa vie3; plus rarement on l’interroge et, grace a des questions adroites, auxquelles il ne repond d’ailleurs pas, on nous renseigne sur lui 4-
Ces cadres sont, il est vrai, identiques on analogues a quelquesuns de ceux ou Ronsard enferme son inspiration funebre5; cependant Chiabrera peut tout aussi bien les devoir aux poetes neo-latins Marullus 6 7, Cotta, Castilione, Flaminius ’, Secundus et surtout au napolitain Pontano, dont la renommee se fonde en
1 Epitafi, 2, 5. 13, 21, 26.
3 Id., 1, 8, 19.
* Id., 3, 4, 6, 7.
‘ Id; 24.
c Ronsard, OEuvres, ed. Laumonier, t. v, p. 263, 268, 278, 287, 296, 302, 31 1 (les deux epitaphes).
' Michaelis Tarchaniotae Marulli constantinopolitani epigrammata et hymni, MDVIII. Y voir l’epitaphium Philippi Marulli.
7 Carmina quinque illustrium poetarum. Florentine, MDLII, p. 92, 98,
0 Joannis Secundi Hagani Opera ovinia, Lugduni, 1821, Funerurn liber u0 49, 14, 16, 19.
LES EPITAPHES DE RONSARD ET DE CHIABRERA l9l
partie sur un recueil de cent dix-huit eloges funebres en vers \ Gardons-nous done de conclure trop vite a un rapport de dependance entre Ronsard et Chiabrera; poursuivons l’analyse des E-pita fi.
2. — Ces poemes donnent sur le mort les details les plus divers et les plus circonstancies : il avait tel non: ou prenom ; Florence, Savone, Lucques, Cosenza ou Cesena fut sa patrie, mais sa famille venait d’ailleurs; il vecut a Genes ou bien sur les bords de l’Arno ou du Tibre; il fit telles etudes; il connut ou non la richesse; il fut eveque d’Urbino ou ambassadeur du pape pres du roi de Perse, ou bien encore on le destina, des l’enfance, a Mars et « il prit a Malte le blanc signe de la noble croix » ; il voyagea beaucoup, parcourant l’Arabie et FEthiopie ; on enumere ses talents et ses vertus ; on ne cache pas qu’il fut d’abord nralheureux en amour ou qu’il s’engagea bien a tort en d’odieuses contestations ; il mourut a son vingtieme printemps, ou bien septuagenaire, octogenaire, ou tres exactement a soixantesept ans ; il fut tourmente par la goutte ; il succomba douloureusement a la pierre ou a l’hydropisie ; on le soigna mal ; autrement il eut resiste davantage.
Cette abondance de particularity relatives a un rnort, elle apparait deja mainte fois chez Ronsard2. Mais, avant lui, qui avait montre pour elle un gout marque? Nul, a coup sur, parmi les poetes neo-latins cites plus haut. Le chef de la Pleiade n’avait, a cet egard, aucun devancier plus recent que Stace.
1 Joan Joviani Pontani carminum qua quidem extant pars secunda. Basilqae 'MDXXI, pp. 147, 151, 154* 157, 1(42, 163, 164, 165, 167, 175, 184, 188, 189, etc.
5 Ronsard, CEuvrcs, ed. Laumonier, t. v. p. 264 suiv., 268 suiv., 278 suiv., 287 suiv., 298, 31 1.
Dans les Stives on lit, en effet, plus d’un eloge funebre que soutiennent des allusions nombreuses et nettes a des faits reels. Encore faut-il ajouter que, pour fabriquer de la poesie, Stace, habile et grandiloquent improvisateur, abuse des recettes cheres aux rheteurs et orne trop volontiers sa matiere historique et archeologique d’oripeaux empruntes a la mythologie. Au contraire Ronsard et Chiabrera presentent ce trait commun d’atteindre parfois, dans leurs pieces funebres, a une simplicity voisine de la nudite b
Ou’ils aient, tous deux, subi une meme influence, nous l’avons admis. Qu’au lieu d’une, ils en aient ressenti, directement, deux tres diverses, a savoir celle des poetes neo-latins et celle de Stace, il n’y a non plus aucune absurdite a le penser, meme si la seconde s’est exercee sur eux selon une commune mesure et avec des nuances analogues. Toutefois n’est-il pas tout aussi vraisemblable et, a coup sur, plus simple, d’admettre que Chiabrera procede de son aine, Ronsard, bien connu de lui ? Cette hypothese apparait d’autant plus plausible qu’un troisieme caractere des pieces funebres de Chiabrera n’a pas, croyonsnous, d’antedecent poetique, si ce n’est dans l’oeuvre de Ronsard.
3. — Le poete italien oppose volontiers la vie celeste a la vie terrestreb « Cessez, dit-il, cessez de pleurer vos inorts sous le faux pretexte qu’ils ont perdu prematurement un bien enviable : la vraie vie est au Paradis, dans la paix eternelle. Pour s y preparer, il faut attribuer a la richesse, a la naissance, aux honneurs, a la science, leur valeur relative, pratiquer la vertu,
1 Voir, par exemple, dans les CEuvres de Ronsard, les t. V. pp. 302, 305, t. VI p. 334. Chez Chiabrera on n’a que l’embarras du choix.
3 Epitafi, 1, 2, 4, 6, 8, 9, it, 12, 13, to, 24, 26, 27.
L’eLEMENT CHRETIEN DANS LES fPITAPHES
n’oublier jamais que le monde est pure apparence, vanite, trahison, mettre son espoir en Dieu tout-puissant. Au lieu de verser des larmes inutiles et injustifiees, priez pour vos trepasses : c’est le seul service que vous puissiez leur rendre1. » Moins frequents chez Ronsard2, ce ton et ces conseils ne manquent pourtant pas dans son oeuvre, il s’en faut merne de beaucoup. Pour s’en convaincre, il suffit de lire des poernes comme les deux sonnets a M. Sorbin sur la mort de Charles IX, les epitaphes de Loyse de Mailly, de Frangoise de Viel-Pont, d’ Andre Blondet, de Charles de Boudeville.
4. — Que nous sommes loin de Pontano ! Non pas certes qu’il s’abstienne resolument de toute allusion a une seconde vie. Qa et la, dans son oeuvre funebre, il insere une formule rapide equivalant au Requiescant in pace3. Mais vient-il a preciser sa pensee et a risquer un developpement ? Son ideal d’outretombe, on s en apergoit rate, il l’a forme beaucoup moins en lisant son catechisme que le VI0 livre de YEneide ou d’autres textes antiques \ On peut en dire autant et plus encore de
1 Ronsard, a vrai dire, fait parfois, lui aussi, une large place aux influences antiques en ses pieces funebres. Voir ses CEuvrcs, t. v, p. 273 suiv., 292, 297. Il n’en reste pas moins qu’il fait a l'inspiration chretienne une part beaucoup plus grande que les poetes neo-latins.
2 Ronsard, CEuvrcs, t. V, pp. 246, 247, 296, 302; t. VI, p. 334, 335, 423,
3 J.-J. Pontani, Canninum qua extant pars sccunda, pp. 144, 149, 151, 152, 160,
* Id., p. 150, 156, 187. Voir aussi les pieces, ou, avec un singulier abus de la preciosite, il joue sur le nom de la morte, pp. 154, 155, 160, 165, 188, 189.
Secundus, Cotta, Flaminius, Castilione : toute preoccupation chretienne leur semble etrangere \
5. — Un autre fait achevera peut-etre de nous incliner a voir en Chiabrera un heritier de la lyre funebre d’ou Ronsard tira tant d’accents fameux en son temps. Pontano et Secundus avaient appele leurs recueils mortuaires l’un Tumuli, l’autre Tuner a. Chiabrera ue suivit pas leur exemple et il prefera le mot Epitafi qui correspond exactement au titre d’ Epitaphes choisi par Ronsard. De plus, M. Laumonier nous apprend un detail non depourvu d’importance. « En i56o, dix-huit epitaphes se trouvaient disseminees parmi les quatre premiers livres des To ernes [de Ronsard] ; elles se grouperent avec quelques autres, en 1 567, pour former une section separee a la suite du troisieme livre des Pocmcs. Cette section resta sans dedicace jusqu’en 1573 ; elle fut dediee a Marc Antoine de Muret en 1578* *. » C’est dire que le savant humaniste franqais se trouva des lors plus interesse au succes des Epitaphes et que ses amis italiens tournerent davantage leur attention vers ce recueil. L’edition des CEuvres de Ronsard, ou Muret se voyait ainsi honore, put arriver dans le pays des les premiers mois de 1578, car l’acheve d’imprime est du 6 fevrier. Chiabrera se trouvait, sans doute, encore a
1 Les autres poetes neo-latins nous offrent bien Qa et la tel ou tel poeme funebre portant le titre d’epitaphium, a cote d'un autre intitule Ncenia, ou simplement in obitum..., mais ils n’ont pas reuni ces oeuvres en un recueil special. Quant a Secundus, certains de ses poemes funebres ont bien comme titre particulier epitaphium, mais le recueil s’appelle funcra.
* Roxsard, CEuvres, t. VII, p. 510.