‹ Ronsard en ItalieChapitre 70 sur 113 · CHIABRERA RECONNAIT-IL SES DETTES · texte numérisé non relu

CHIABRERA RECONNAIT-IL SES DETTES

Rome: peut-etre Muret en personne lui montra-t-il le tome III, ou se lisaient les Epitaphes.

On aimerait lire chez Chiabrera une reconnaissance formelle de ses dettes envers Ronsard et la Pleiade. On la cherchera en vain. Ce n’est pas qu’il affecte orgueilleusement de ne rien devoir qua lui-meme. Tout au contraire, il montre assez de zele a se donner des devanciers et a s’autoriser de leurs exemples pour excuser ses audaces. Mais ou se decouvre-t-il des ancetres litteraires ? Ses declarations nous l’apprendront.

S’il emploie des rimes tronquees, il rappelle que Dante fit rimer Feton et Orizzon, au lieu d’ecrire Fetonte et Orizzonte. S’il forme des adjectifs composes, c’est, dit-il, pour enrichir le patrimoine italien de quelques beautes grecques : de la les epithetes ou deux mots se trouvent reunis comme dans Oricrinita Fenice, Riccaddobbata Aurora \ S’il varie la mesure des vers, et s’il rompt ainsi avec la monotonie traditionnelle sur le Parnasse italien, il invoque le precedent d’Archiloque qui, par des nouveautes du meine genre, emerveilla les Grecs habitues depuis six siecles au seul hexametre*. Se reporte-t-il a 1’epoque ou il fit de la poesie l’objet d’une etude approfondie ? Ce sont les Grecs, dit-il, qui lui semblerent avoir le mieux pratique l’art delicat des vers; il suivit done resolument leurs traces et choisit comme modeles Anacreon, Sapho, Pindare, Simonide 1 2 3.

1 Voir YAutobiografia de Chiabrera.

2 Voir le texte cite dans la note i de la p. 197.

3 Voir YAutobiografia.

On ne saurait taxer de mensonges ces confidences de Chiabrera. Elies ont settlement besoin d’etre completees. On trouve des rimes d 'oxytons dans l’ceuvre de Dante, mais a titre exceptionnel, tandis que Chiabrera en fait un usage a la fois habituel et fort habile, il en tire des effets comparables a ceux que Ronsard devait a l'alternance. Certains adjectifs composes sont bien d'origine grecque, mais Ronsard en avait recemment modernise le type. Anacreon, Pindare et les autres poetes cites plus haut furent, nous n’en doutons pas, l’objet dune admiration sincere aupres de Chiabrera et les titres ne lui manquent pas pour les appeler ses maitres, sans doute, mais ses maitres lointains, car, entre lui et eux, se placent, dans le temps, Ronsard et les membres de la Pleiade.

En un mot, Chiabrera ne deguise pas la verite, il se permet seulement des reticences. A respirer l’encens qu’il bride en l’honneur des Grecs, nul ne se douterait qu’il ne les lisait pas dans le texte original. Leur langue ne lui etait pas, en effet, asses familiere. Mais il se garde bien de faire cet aveu. De meme, il ne nomine pas les Franqais qui l’ont aide a mieux comprendre les traductions latines de ces poetes anciens ou plutot de fixer quel parti il en pourrait tirer. A quel mobile obeit-il ? Il se dit peut-etre : « Si eclatant soit-il, le prestige de Ronsard n’est pas comparable a celui d’un Pindare, d’un Anacreon ou d’un Dante, aupres des pedants dont j’ai besoin de conquerir la bienveillance, en leur montrant que mes audaces ont des racines dans le passe. » Mais surtout Chiabrera dut ceder a des considerations d’amour-propre. Il est moins glorieux de passer pour un sous-disciple que pour un disciple direct des grands maitres. Pourtant ses droits a la reconnaissance n’etaient pas negligeables, car il ar ait jete les fondements de la nouvelle poesie lyrique des Italiens.

Page 1