AVEUX INDIRECTS DE CHIABRERA
D’ailleurs, si Chiabrera ne fait nulle part l’aveu de ses dettes envers Ronsard et la Pleiade, il n’en a pas moins ecrit quelques phrases qui contiennent des indications fort precieuses pour nous. La preface de ses Maniere dc’ versi toscani (i599) nous apprend qu’il avait les yeux tournes vers la France; notre Parnasse lui semblait posseder des ressources non soupqonnees dans la Peninsule et vraiment propres a faciliter le musicien adaptant des notes a des mots. « Si l’espagnol et le franqais, deux langues tres nobles, ecrit-il, tirent un enrichissement de la variete de leurs vers, ce n’est pas apparemment un bon parti de laisser le toscan avec deux metres seulement \ » De plus, dans son dialogue G cri1 2, il recommande a ses compatriotes la grace, la tendresse de nos poemes legers : pour les comprendre, explique-t-il. nul commentaire, nulle glose ne sont necessaires, a
1 Se la Spagnuola e la Francese lingue nobilissime arricchisconsi per varieta di versi, non par bon consiglio, che la toscana rimanga pur con due maniere ; e qui rammento, che i Greci per seicento anni usarono il verso esametro, e non altro; ma Archiloco facendone udire de’ novelli, trasse quei popoli a scriverne con infinita varieta. Deesi ancora pensare, se e ben fatto, che per le materie di dolcezza, e di tenerezza, sia' verso minore di quelli, che adoperansi nelle materie sublimi (Discorso mis en-tete des Maniere de’ Versi toscani). Ce Discorso bien que signe de Fabri est inspire par Chiabrera (Voir Neri, op. cit., pp. 92 suiv.). On y lit aussi, en parlant des musiciens : « Confessano prontamente, che dalla varieta de' versi si presta loro comodita di piu allettar l’uditore con loro note ».
2 Credo che per vol si leggano poesie francesi; ponetevi in memoria quei loro vezzi amorosi, quelle lusinghe, quelle tenerezze, le quali ognx donna et ogni uomo puo e sa esprimere, e ciascuno, quando sono espresse, le intende agevolmente ; non pigliate voi solazzo in vedere cosi amorosamente rappresentati si fatti scherzi, a’ quali intendere non fa mestiere ne commento, ne chiosa? D’ altra parte cantate ad un drappello di vergini una canzone di Dante o di Petrarca e poi chiedete da loro cio che hanno ascoltato. (Antobiografia, Dialoghi, p. 74).
1’oppose des canzoni de Dante et de Petrarque qu’on ne saurait chanter a des jeunes filles, tant le texte en est malaise a saisir.
A ces dates, quels poemes frangais pouvaient meriter de tels eloges, sinon ceux de Ronsard et de la Pleiade ? N’en doutons pas, c’est a eux que Chiabrera pensait ici.
Un des contemporains de Chiabrera supplea, sans y etre invite, a l’aveu que l’auteur des Maniere di versi toscani n’avait jamais ose faire. II le denonga, de fair le plus innocent, comme un eleve de Ronsard.
Nous connaissons deja ce personnage; c’est Ansaldo Ceba, grand admirateur du poete frangais. On le representait, semblet-il, comme un imitateur de Chiabrera. II protestait : il voulait bien passer pour un disciple, mais non pour l’eleve d’un disciple de Ronsard \ Cette originalite lui tenait d’autant plus a
1 Comme poete lyrique, Ceba, drectement ou non, se rattache, dans une certaine mesure, a Ronsard. Notons que i) Ceba ne semble aucunement voir l’importance que Ronsard attachait au principe de l'alternance des rimes et l’application qu’il en faisait (cf. F. Neri, II Chiabrera, p. 193 et n. 1), — 2) Ceba est frappe d’une partie des avantages que Ronsard et la Pleiade tiraient de l’heterometrie des strophes et de l'agencenient des rimes dans la strophe, — 3). Le type de stophe prefere par Ceba en frangais et en italien ( Le bon Pierre de Ronsard, Ancor io che con tal brama ) correspond exactement a un type en honneur aupres de Ronsard (Bel aubespin verdissant ) et de la Pleiade (cf. Laumonier, Ronsard poete lyrique, p. 690, n. 1), — 4) Ses strophes isometriques de vers de huit pieds avec des rimes conformes au schema aab ccb ( Non e pieta di patria, dans Rime de 1611) out aussi leur correspondant chez Ronsard (Laumonier, op. cit., p. 689) dans les strophes de six vers octosyllabes, — 5) l’alternance pratiquee par Ceba de deux systemes strophiques dans une meme ode (cf. plus haut, p. 105) se trouve chez Ronsard, mais avec une toute autre maitrise artistique (cf. F. Neri, op. cit., p. 190).
ANSALDO CEBA DENONCE CHIABRERA l99
cceur qu’elle interessait, avec sa vanite d’ecrivain, ses pretentions aristocratiques. Ouand on fremit d’orgueil patricien, au souvenir d’un parent jadis ambassadeur et de deux autres assez recemment doges a Genes, quand on se croit hauteur de chefsd’oeuvre epiques superieurs a la Jerusalem dcUvree, on n’aime guere payer tribut a un Chiabrera, chetif gentilhomme occupant une place modeste dans la hierarchic nobiliaire, poete estime, mais que personne n’a jamais songe a elever au meme rang que Torquato Tasso 1 *.
Si nous voulions mettre sur les levres de Ceba le commentaire de quelques-uns parmi ses mots les plus significatifs, nous le ferions ainsi parler : « Chiabrera n’a pas eu lieu de realiser l’accord entre la muse lyrique des anciens Grecs et celle de notre age, puisque Ronsard avait deja ete 1’ouvrier de cette harmonieuse adaptation \ Chiabrera a suivi un sender qui cotoie d’une part la route grecque, de l’autre, le chemin francais 3. Cette voie mitoyenne il n’a meme pas ete le premier Italien a s’y engager. Je ne crains pas en effet de revendiquer comme miens quelquesuns des types de strophes employes par mon compatriote 4. »
1 G. Barrili, Gabriello Chiabrera, dans Nuova Antologia du i octobre 1897, P- 4i i-
8 Id., p. 409.
3 Dans ses Rime, Roma, 1611, p. 289, Ceba dit a Chiabrera:
Tu ben nobili voci al ciel sospigni Tra la via greca e il bel cammin francese 1 Ceba ( Rime de 1611, p. 26), Ceba dit a la « Bella figlia di memoria », -dans une ode precisement de structure franqaise :
Ma chi sciolto dal furore de Vamore
asa teco i modi tniei ,
Si sovcrchio homai t’offende chc li rende
vile assai pin ch’ io n. n fei.
Ceba etait-il sincere? Peut-etre, mais alors, victime d’une apparence, il se trompait. Sans doute, ses Rime publiees en i59 6, contiennent la canzonetta Vedovetta , superposable a la Damigella de Chiabrera publiee seulement trois annees plus tard (i599), mais nous l’avons dit deja : les pieces contenues dans les Maniere dc’ versi toscani ne datent pas de 1599 1 Chiabrera les avait composees dans sa jeunesse; il les reunissait en recueil, une fois parvrenu a l’age mur1.
Mais a cette erreur pres, Ceba avait raison : Chiabrera avait bien frequente l’ecole francaise.
1 F. Neri, Il Chiabrera, pp. 186, 187, n° 1