CHAPITRE V
Admirateurs, censeurs, heritiers de Ronsard
ENTRE 1680 ET LA FIX DU XVIIIe SIECLE
Dans son essai relatif a La critica lettcraria ncl secolo deci moscttimo 1 2, M. Francesco Foffano developpe, e litre autres idees interessantes, celle-ci : l’ltalie du scicento temoigna une bien mediocre faveur aux ecrivains qui avaient fleuri sur son sol depuis le trecento et a leurs modeles grecs et latins. On s’opposait, dit-il, a leur culte ; on leur tournait le dos, pour suivre des voies nouvelles a. Or ce culte qu’on leur refusait, Ronsard, au contraire, l’avait rendu a un Homere, un Pindare, un Anacreon, un Virgile. un Horace, un Ovide, un Petrarque, un Arioste. On sait tout ce qu’il leur doit, a eux et a maint autre poete de 1'antiquite ou de Tltalie moderne. Disciple de tels maitres, il ne
1 P. 160 de ses Ricerclic letterarie, Livorno, 1897.
2 M. Giuseppe, Toffanin, dans son interessant volume L’ credit & del Rinascimcnto in Arcadia, Bologna [1923], p. 24, reconnait, en somme, que si, par leurs theories, les Italiens du seiccnto ne tournaient pas le dos aux classiques, en pratique ils le faisaient bien, Apres avoir cite le passage de M. Foffano, il ecrit en effet : < L’effetto sara stato questo, raa la teoria del secentismo non e che uno sviluppo dell’ aristotelismo cinquecentesco nella pretesa di pcrfczionare il rinascimento, talora a dispetto della tradizion trecentesca che non poteva essere assimilata alia classica. »
pouvait guere seduire ni Marino qui n’a pour lui qu'un mot dedaigneux glisse dans la dedicace de V A done \ ni l’ecole de ce poete maniere.
D’ailleurs les Italiens demeures sensibles aux beautes de la Grece et de Rome satisfaisaient leur gout en lisant Chiabrera, sans remonter a Ronsard. De la l’eclipse a peu pres totale qui semble obscurcir letoile de notre poete, au ciel de la Peninsule, durant une cinquantaine d’annees 1 2, jusqu’en 1680 environ.
Vers cette date, nous allons commencer a trouver Ronsard fort en credit dans des villes d’ltalie, ou nous serons tout d’abord assez surpris d’entendre elever des hymnes en son honneur. Ceux qui les chanteront seront des hommes que nous nous attendions a voir plus au courant des nouveautes de notre litterature que des richesses desormais oubliees de notre vieux patrimoine. C’est un des cas ou ils echapperont a la tyrannie du bon ton fran<;ais dont, par ailleurs, eux ou leur entourage, ils se montreront les serviteurs fideles.
1 L’Adone fut, on lc sait, publie a Paris, en 1623. Dans la Dedicasione a Marie de Medicis, enumerant des hommes de lettres favorises par des Alecenes, Marino dit qu’on vit Charles IX « stimare, onorare e riconoscere oltremodo la virtu ed eccellenza di Piero Ronzardo. »
Guglielmo-Felice Damiani, dans son livre Sopra la poesia del cavalier Marino, Torino, 1899, pp. 40-41, 58, 74, 148, etc, a cru pouvoir faire quelques rapprochements entre Ronsard et Marino. Mais ces rencontres ne nous semblent pas prouver que le poete franqais servit de modele a l’italien.
2 Notons toutefois qu’en 1647, Ghilini, dans son Teatro d’hnomim lettcrati, t. II, pp. 115-116, consacre quelques lignes a Joachirri du Bellay qui « pigliando per guida Pietro Ronsardo, ed imitando nei suoi componimenti la fcrtilita e felicita d’Ovidio, riusci dottissimo poeta 2>.
Voir toutefois l’hypothese que nous formulons plus loin, p. 218.