UNE PETITE-FILLE D’HENRI 1\' A FLORENCE
On sait avec quelle force la mode, la langue, la science et les lettres frangaises passerent nos frontieres, sous le regne de Louis XIV et se repandirent au dehors, comment alors « Paris fixa les idees flottantes de l’Europe et devint le foyer des etincelles repandues chez tous les peuples. Tout se faisait au 110m de la France et notre reputation s’accroissait de notre reputation » \ Nulle part peut-etre ce prestige ne commenga plus tot a s’exercer qu’en Toscane, ou des causes d’ordre politique et intellectuel le favoriserent grandement.
En 1661, la princesse Marguerite, fille de Gaston d’Orleans et cousine germaine de Louis XIV, epouse Cosme de Medicis, heritier presomptif du grand-due Ferdinand II a. On rivalise de soins a la cour, a la ville, dans toute la Toscane, pour qu’a son arrivee dans sa nouvelle patrie, Marguerite se sente le moins possible depaysee. L’eveque de Beziers, Bonsi, negociateur du mariage, ne parvient qu’avec peine a contenter le futur epoux, les princes, les courtisans, qui, tous, le sollicitent de leur envoyer d’elegants vetements a la derniere mode parisienne1 2 3.
Une petite-fille d'Henri IV ne peut arriver dans ses futurs Etats sans un imposant cortege de Frangais. Leur nombre
1 Rivarol, Discours sur Vuniversalite de la langue frangaise (1784).
2 Sur ce mariage et sur ses consequences, voir E. Radocanaciii, Les infortunes d'une petite-fille d’Henri IV, Marguerite d’Orleans, Grande- Duchesse de Toscane (1645-1721), Paris, 1902.
s II fallut en garnir un coffre entier pour Mathias de Medicis, charge, il est vrai, de s’avaucer jusqu’a Marseille, au-devant de Marguerite. On n'oublia pas la danse. Certain Blanchet quitta Paris avec la mission importante d’aller euseigner a la famille grand-ducale les « pas » en honneur dans cette ville. Cf. Rodocanaciii, Les infortunes d'une petite-fille d'Henri IV, pp. 30, 44.
depasse en effet cent dix. Les uns sont attaches a la personne meme de la jeune epouse. D’autres composent la suite particuliere des deux grandes dames qui ont entrepris ce long voyage pour representer dignement la mere de Marguerite1 *.
Nous assistons ainsi a une veritable petite invasion fran^aise. Ces sujets de Louis XIV resterent, pour la plupart, quelques annees, en Toscane, empechant Marguerite de s’adapter sans arriere-pensee, a sa nouvelle patrie. Apres deux ans et demi la cour grand-ducale en renvoya une partie contre le gre de Marguerite, ou meme a son insu. Le reste diminua peu a peu. sans jamais s’eteindre, meme quand la princesse obtint enfin de quitter l’ltalie (1673), Pour fuir un epoux accepte a contre-qoeur.
Outre les membres de sa maison astreints comme tels a la residence, maint autre Frangais, au cours de ces douze annees (1661-1673) fit en Toscane des sejours plus ou moins longs, tantot pour lui porter un hommage, tantot pour remplir des missions diplomatiques aupres d’elle ou a cause d’elle 3.
Avec la nouvelle alliance des Bourbons et des Medicis, avec le sejour de si nombreux sujets du Grand Roi a Florence
1 Ce sont la duchesse douairiere d’Angouleme et Madame du Belloy, accompagnee elle-meme de son mari et de son pere (Rodocanacht, ouv. cite.
" I Is ne sont pas moins de cinq en 1664. Un d’entre eux s’appelle le pere Feillet. Cinq mois durant, ce moine feuillant essaie de ramener Marguerite a des sentiments meilleurs envers son epoux. Vains efforts que renouvelle
sans plus de succes, en 1673, l’Eveque de Marseille accompagne de plusieurs gentilshommes frangais. L’annee precedente, Marguerite ayant affecte de se croire tres inalade, Louis XIV lui avait, sur sa demande, ddpeche le medecin Alliot (Rodocanachi, ouv. cite, 2' partie.).
LA GALLOMANIE A FLORENCE
coincide, en cette ville, une sorte d’expansion francaise. Au palais Pitti s'introduit le ballet de cour en grande faveur, on le sait, aupres de Louis XIV. Dans les salons de l’aristocratie, on danse notre pastourelle, notre gavotte, notre cotillon, notre menuet. Vers i665. les elegants se mettent a porter perruque. Des boucles postiches descendent jusqu’aux tempes des jeunes galants. Plus de ces belles barbes et de ces longues moustaches qu’on admire sur les portraits du xvie siecle : desormais les visages sont rases. Les chaussures n’ont plus la simplicite ni la nudite d’autrefois : elles attirent l’ceil maintenant par leurs garnitures de rubans et parfois meme leurs pierreries. On se donnait ainsi un air francais \
Non seulement les dames florentines chantent des chansons et des vaudevilles franqais, mais « elles traitent tou jours leurs affaires d’amour en franqais » 1 2, ce qui veut dire que les hommes eux aussi comprennent notre langue et s’en servent. On cultive le gallicisme 3. Ce travers est frequent surtout chez les jeunes gens. Un document de 1681 les accuse de considerer avec degout tout ce qui ne vient pas de France, tout ce qui n’exhale pas un parfum francais4.
1 Voir Gaetano I.mbert, La vita fiorentina nel sciccnto secondo memo rie sincrone (1644-1670), pp. 108, 109, 118.
2 Lodovico Adimari, Satire, Amsterdam, 1716.
8 Lorenzo Magalotti avait publie, en 1667, a Florence, une oeuvre fameuse, que recommande, entre autres merites, la purete de la langue. Ce sont les Saggi di naturali esperienze. Au contraire, ses Lettere familiari contre les athees, ecrites, s’il faut en croire les dates qu’elles portent, du 2 octobre 1680 au 2 fevrier 1684, fourmillent de gallicismes.
4 Maugain, Etude sur revolution intellectuelle de I’ltalie de U57 a 1750 environ, Paris, Hachette, 1909, p. 358, n. 2.
Les echanges intellectuels commencent a se developper entre notre pays et Florence. En i65 7, est fondee, en cette ville, la celebre academie du Cimento destinee a favoriser l’astronomie, les mathematiques et surtout les sciences experimentales. Vers le meme temps, une societe dont les reunions se tiennent chez le chevalier de Montmort, se fonde, a Paris, avec un programme analogue. Elle invite le Cimento a correspondre avec elle. Par crainte de donner plus qu’on ne recevra, on hesite, a Florence. Mais void que s’engagent les negotiations, en vue du mariage princier dont nous avons parle. II importe de menager les Franqais ; on ne saurait plus rien leur refuser. Les rapports s’etablissent done entre les deux doctes compagnies l. Parfois, en outre, leurs membres entretiennent ensemble des relations personnelles. Ils lisent les travaux les uns des autres. Ils ne les admirent pas toujours sans restriction. Mais qu’importe? Ces contacts sont profitables aux deux pays 2, a la France surtout, car elle trouve dans ce commerce des occasions propices pour insinuer aux sujets du Grand-Due l’idee quelle s’adonne maintenant ,avec plein succes a l’etude des phenomenes naturels suivant les methodes les plus modernes 3.
1 G. Maugain, Etude sur I’evol. intell. de I’ltalie, chap. II.
2 Voir G. Maugain, Fontcnelle et I'ltalic dans Revue de litterature comparce, octobre 1923. Les contacts sont profitables a la Toscane, car ils font mieux connaitre chez nous la science italienne dont Florence est peut-etre alors le foyer principal et ils contribuent a preparer, en laveur de la Peninsule, tomhee en discredit parmi les Frangais, un retour d’opinion dont, plus tard, Fontenelle sera, comme secretaire de l’Academie des Sciences, le principal artisan.
a C'est dans la correspondance d'un Florentin, sejournant a Paris, que nous lisons la plus ancicnne allusion faite par un Italien a l’avance prise par la France sur la Peninsule durant les deux premiers tiers du xvn* siecle. Nous reviendrons sur ce fait dans notre conclusion.