ESTIME DE REDI POUR RONSARD
N’exagerons pas l’importance des emprunts faits par Redi a Ronsard : simples ornements pour la plupart, et dont le dithyrambe pouvait, a la rigueur, se passer. Mais le point important, c’est que Redi tienne tant a s’abriter, pour ainsi dire, derriere le poete frangais, a le prendre comme garant. II lui manifeste vraiment de notables egards. Tantot Ronsard est la seule autorite qu’il invoque \ Tantot il lui fait une place a cote des plus fameux auteurs ; il mele son nom a ceux d’Homere, des poetes de l’Anthologie, de Xenophon, d’Horace, de Catulle, de Lucain \ Parfois meme, Ronsard regoit un traitement de faveur par rapport aux anciens. C’est le cas au debut meme du commentaire, dans la premiere note \ Elle est destinee a illustrer les vers qui ouvrent le poeme. Sans retard, Redi nous avertit que « beaucoup de poetes latins et grecs ont donne a Bacchus le titre de dompteur de l'lnde... ». Mais il ne les nomme pas, tandis que, devenant plus precis, il ajoute: « C’est ainsi que Ronsard appelle Bacchus dans YHymne de la France. » Puis il transcrit un court fragment de cette piece de vers.
Ces differents temoignages d’estime, dira-t-on peut-etre, sont a coup sur probants. Mais ils s’appliquent a un bien petit nombre des ouvrages de Ronsard. Ne faut-il pas meme en conclure que Redi connut le poete francais seulement comme un chantre du vin? Mefions-nous de cette impression.
Les poemes de Ronsard auxquels renvoie Redi et dont il cite des extraits ne sont pas plus de cinq: YHymne dc France , l’ode
1 Redi, Opere, t. I, p. 217.
2 Redi, Opere, t. I, pp. 219-220, 222-223, 229
3 Redi, Opere, t. I, p. 35.
« Boi Vilain », YHymne de Bacchus, le Discours du Verre, la Gayete qui commence ainsi :
Assez vrayment on ne revere
Les divines bourdes d’Homere \
Mais si les quatre derniers sont proprement bachiques, le premier contient toute sorte d’eloges de la France et Redi n”a pu y trouver qu’une epithete convenant a son dithyrambe. Voila une- premiere preuve qu’entre les iceuvres de Ronsard, Redi ne connait pas settlement celles qui celebrent le vin. On peut en donner une seconde. Bacchus ayant applique le mot « mignon » a un satyre, Redi ecrit une petite dissertation sur ce terme. On y lit notamment cette remarque : « Ronsard a dit mignanne a une femme gracieuse, jolie, aimee. En d’autres cas, il s’est aussi servi de antic, m’ « amie » 1 2. Or, aucun des cinq poemes cites ne contient l’une ou l’autre de ces appellations. Redi les a lues ailleurs chez Ronsard.
II nous reste a expliquer comment Redi fut amene a connaitre si bien Ronsard trepasse depuis un siecle et « trebuche » des hauteurs oil l’avaient eleve ses contemporains.
Peut-etre Ronsard, entre en Italie a la fin du Cinquecento, n’v etait-il jamais tombe dans un eomplet oubli, en depit des apparences : sa memoire s'y perpetuait obscurement ; enfin un admirateur la ravivait de sa propre initiative.
Un de nos compatriotes ne pouvait-il aussi avoir vante, de vive voix, le chef de la Pleiade a Redi? Mais lequel? Un de ceux que le mariage de Marguerite d'Orleans attira en Toscane?
1 Ronsard, CEuvres, t. VI, p. 8x ; t. IV, p. 360; t. II, p. 432; t. Ill, p. 315; t. II, p. 36.
2 Redi, Opere, t. I, p. 317.