‹ Ronsard en ItalieChapitre 80 sur 113 · QUI A FAIT CONNAITRE RONSARD A REDI · texte numérisé non relu

QUI A FAIT CONNAITRE RONSARD A REDI

L’hypothese n’a rien d’absurde. Toutefois, ne l’oublions pas: la plupart appartenaient, de loin ou de pres, au monde de la Cour, oil, deja du temps de Balzac, les partisans de Ronsard n’abondaient pas \

Mais Redi n’avait pas besoin de ces intermediaires. Dans certains livres de sa bibliotheque il lisait sur le grand poete des pages assez flatteuses pour ne pas negliger dedaigneusement ses poemes, le jour oil un heureux hasard les lui offrirait sur quelque rayon poudreux. II a, par exemple, l’occasion de nous renvoyer a deux ouvrages d’Estienne Pasquier, les Recherches dc la France, les Lettres d Ronsard sur l’origine et l’antiquite de la poesie franqaise1 2: dans l’un et l’autre, le nom du chef de la Pleiade est entoure d’egards et d’honneurs.

Enfin, le Francais le plus cher a Redi, le plus estime de lui, est certaineiuent l’abbe Menage qu’il n’hesite pas, un jour, a qualifier de « grand homme » 3 4. Leurs premieres relations remontent a i655 \ Ensuite ils ne cessent d’echanger des lettres, de se faire don de leurs ouvrages, de s’adresser des compliments chaleureux en prose et en vers, de ne parler l’un de l’autre qu’avec force superlatifs flatteurs 5. Quand Menage prepare ses

1 Dans son XXXI0 Entretien (CEuvres, Paris, 1854, t. II, p. 457), J.-L. de Balzac ecrit sur Ronsard: « L’Universite et les Jesuites tiennent encore son parti centre la Cour et contre l’Academie. »

■ Redi, Op ere, t. I. pp. 163, 272.

3 Redi ( Lcttere , t. Ill, p. 31) ecrit a la poetesse Borghini, le 23 juin 1691 : « Monsu Menagio... questo grand’ nomo.»

4 Le 22 fevrier 1685, Redi {Letter e, t. I) rappelle a Menage qu'ils sont de vie'ux amis de trentc ans.

5 Voir notamment, outre les lettres deja citees de Redi, celles qui se lisent dans les Lcttere, t. I, pp. 44, 135, t. II, pp. 5, 6, 7, 20, t. Ill, pp. 90, 91, 101. Voir aussi dans les Mescolancc de Menage, son elegie latine « ad Franciscum Redium » et YIncanto amoroso, scherzo poetico del

Origini della lingua italiana, Redi lui communique plus d’un document utile* 1. A peine l’ouvrage imprime parvient-il a Florence, Redi transmet a l’auteur les impressions de la Crusca: « Chacun demeure stupefait qu’un Franqais, sans etre jamais venu en Italie, ait pu penetrer tant de finesses, tant de secrets si caches de la langue toscane 2. » Redi partage ce sentiment, car il se refere souvent aux Origini3 * *. II ne fait pas moins grand cas des Origincs de la langue frangaise \ II cite aussi, a l'occasion, les Observations de Menage sur Malherbe et ses Observations sur la langue frangaise 6. Or, il trouvait, dans ces deux derniers outrages, des jugements dont l’ensemble est bien loin de constituer un verdict impitoyable contre Ronsard. Sans doute, Menage ecrit : « Je ne suis pas de ceux qui meprisent Ronsard jusqu’a l’effacer tout entier. Je suis encore moins de ceux qui l’adorent jusqu’a lui dresser des autels 6. » Mais l’ivraie une fois rejetee, le bon grain lui semblait encore abondant. S’il blame severement Ronsard d’avoir emplo)^e des fables « qui ne sont connues que des savans, et qui ne se trouvent que dans les Scholiastes » 7, en revanche, il lui attribue le merite d’avoir

signor Francesco Redi al signor Egidio Menagio, gentiluomo franzese. Voir enfin dans les Opere de Redi, t. I, p. 322, VEucharisticon de Menage a Redi a propos du Bacco in Toscana et, p. 321, les reflexions qui le precedent.

1 Voir les Lettere, t. II, p. 6; t. Ill, pp. 89-90.

2 Redi, Lettere, t. Ill, p. 91.

a Redi, Opere, t. pp. 53, 57, 73, 94, 102, 120, 128, 138, 150, 304.

1 Id. pp. 57, 102, 115, 128, 180, 317, 321.

* Id. pp. 98, 179.

8 Les oeuvres de Francois de Malherbe avec les Observations de M. Menage et les Rcmarques de M. Chevreau sur les poesies. A Paris, 1723, t. Ill, p. 349.

7 Id-, p. 353- Menage ajoute : « Au lieu d’acquerir la reputation de docte, [Ronsard] a acquis celle de Pedant. »

LA CIVILISATION FRANgAISE A BQLOGNE

impose 1’alternance des rimes et compose le premier des odes francaises; il fait de lui un des modeles de Malherbe; il lui accorde une grande autorite en matiere de langue ; il cite volontiers des vers extraits des Amours ou des Odes, des preceptes empruntes a la preface de la Franciade et a YAbrege dc l’ Art poetique \

A la fin du xvne siecle et dans les premieres annees du xvm°, la penetration intellectuelle de la France se fait de plus en plus complete et plus intense dans les etats du Grand-Due de Toscane. En meme temps, elle s’observe sur d’autres points de la Peninsule : dans l’ltalie meridionale, ou les cartesiens doivent livrer de vigoureuses batailles aux jesuites contre lesquels Pacal leur fournit des armes1 2; a Venise, ou parait la traduction de taut de romans ou d’autres livres frangais, et ou Fardella s’efforce de repandre la metaphysique de Descartes 3. Mais Bologne surtout se laissa prendre au charme de la civilisation francaise.

1 Id. pp. 74, 166, 172, x8o, 186, 200, 261, 347. Voir aussi Observations de M. Menage, 2” ed., Paris, 1675, chap. XVII, p. 38 et seconde partie, Paris, 1676, chap. LIV. p. 161.

Void des cas ou Menage ne partage pas l’avis de Ronsard, sinon, du rnoins, avec des reserves: Les CEuvres, de F. Malherbe, t. Ill, pp. 173, 221, 228, 359.

M. Fuchs n’a pas tenu compte de ces divers textes de Menage, dans son etude de la Revue de la Renaissance, t. VIII et IX, intitulee Comment le xvii* et le xviii' siecles out juge Ronsard.

2 G. Maugain, Etude sur revolution intellectuelle de I’ltalie, pp. 155 et suiv.

3 Id., pp. 210 et suiv., — A. Albertazzi, Romanzieri e Romanzi del cinquecento e del seicento, p. 187, — G. Maugain, Document i bibliografici e critici per la storia della forluna del Fenclon in Italia, passim.

Ni plus ni moins qu’a Florence, le vetement, la coiffure, la mode, en un mot, y subissent des changements graves dont les moralistes rendent la France responsable. Cette sorte d’invasion cut, dlt-on, pour premier agent, le comte Filippo Marsigli, en i69o. Elle est confirmee par la presence de neologismes tels que les suivants, egares en des documents bolonais de 1703, 1705, 1707: sottanini con tre falbala, manto col falbala intorno al collo, disabiglie (deshabille) per Testate, giustacore (justaucorps), coppe (coupe, genre de voiture) \

Comme a Florence, mais trente ou quarante ans plus tard qu’en cette ville, il se trouve, a Bologne, des savants pour suivre avec interet le mouvement scientifique frangais. L’Universite de Bologne. sur laquelle les Malpighi et les Montanari avaient deja jete un lustre si admirable dans la deuxieme moitie du xvii* siecle. conserve, apres eux, une renommee tou jours croissante, grace au fameux Istituto delle Science fonde en 1712 par le comte Ferdinando Marsigli, grace aussi a Guglielmini, a Eustachio Manfredi, a Francesco Maria Zanotti, tous trois professeurs eminents. Ces savants sont trop curieux des progres de la science pour perdre de vue leurs confreres etrangers. Notre Academie des Sciences qui, en i699, a regu, avec un caractere officiel, une organisation solide, est Tobjet de leur attention generalement bienveillante. Plusieurs d’entre eux en font partie. Presque tous lisent avec soin YHistoire ct les Mcmoires que publie la docte compagnie parisienne. Quelques-uns meme v

1 Lodon ico Frati, La vita privata di Bologna dal secolo XIII al XVII. pp. 45 et suiv., — II sctteccnfo a Bologna, pp. 18, 287, 297. — Sur les premiers contacts entre Bologne et la France, au xvue siecle, cf. Gabriel Rouches, Un erudit bolonais du xvii* siecle, Carlo-Cesarc M alvasia (1616-1693) ( Archives dc I’Art fraucais, Melanges Lemonnier , nouv. periode, tome VII, 1913).

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