RONSARD EN FAVEUR A BOLOGNE
la faveur nouvelle reservee a notre litterature? Qui s’attendrait a y observer une curiosite sympathique eveillee par un de nos vieux poetes du xvi0 siecle?
Et pourtant Ronsard compte a Bologne des lecteurs et des admirateurs. Quatre d’entre eux sont precisement des hommes que nous avons deja nommes pour la place qu’ils occupent dans l’histoire du theatre ou de la science : le marquis Giovan Gioseffo Orsi, Pierjacopo Martelli, Eustachio Manfredi et Francesco Maria Zanotti. Un cinquieme, le venitien Francesco Algarotti est plus jeune qu’eux : eleve a Bologne, il commente avec Manfredi et Zanotti des textes de Descartes et de Fontenelle; en meme temps, il apprend, sans doute aupres d’eux, a estimer Ronsard.
Eux-memes, d’ou leur venaient leurs sentiments assez inattendus envers Ronsard? Des ouvrages frangais contemporains ? Feuilletons-en quelques-uns. Perrault, cite par le marquis Orsi, rappelle que « le Cardinal du Perron, homme, en son espece, qui valoit bien Horace, a parle de Ronsard comme d un Poete incomparable ». Mais il constate ensuite que Ronsard est tombe « dans le dernier mepris ». Au lieu de protester, il insinue que les contemporains de la Pleiade ont exagere leurs eloges. « Autrefois, il n’y avait que les savants de profession qui osassent porter leurs jugements sur les ouvrages des auteurs a qui ils donnaient ordinairement beaucoup de louanges, a la charge d’autant \ »
Fontenelle, ecrivain en grande faveur a Bologner voulait bien ne pas oublier que Ronsard « a ete loue de tous les critiques de son temps ». « On peut, ajoute-t-il, lui donner encore aujourd’hui la qualite de prince des poetes franqais qui ont paru
1 Perrault, Parallele des Anciens et des Modernes sur la Poesie, t. Ill, p. 162.
jusqu’a Malherbe. » La restriction exprimee dans ces derniers mots est fort dangereuse, car Fontenelle la commente ainsi : « Ronsard etait assez savant, mais corame il fut le premier en France qui entreprit de faire de grandes pieces de poesie, il ne put donner a ses ouvrages toute la perfection necessaire, l’affectation qu’il avait de faire paraitre de l’erudition dans ses vers a beaucoup contribue a les rendre durs et peu intelligibles \ »
Fenelon, dont l’opinion, nous le verrons, a force de loi aupres d’Algarotti, ecrit : « Ronsard n’avait pas tort, ce me semble, de tenter quelque nouvelle route pour enrichir notre langue, pour enhardir notre poesie, et pour denouer notre versification naissante. » Mais que d’attenuations a cet eloge ! « Ronsard avait trop entrepris tout a coup. Il avait force notre langue..., c’etait un langage cru et informe... ; il parlait frangais en grec... La singularite est dangereuse en tout. » Ronsard a commis un « exces choquant » \
Un autre Francais connait mieux les merites de Ronsard : « On retrouve, dit-il, partout dans ses Odes ces images pompeuses, ces graves sentences, ces metaphores et ces expressions audacieuses qui caracterisent le poete thebain. Il parait meme assez saisi de cet enthousiasme qui entrainait Pindare 1 * 3. » Mais c’est La Motte qui tient ce langage. Or les Italiens ne pretent guere une oreille docile a ce critique ; ils se mefient de lui a raison de sa revolte contre les anciens \ D’ailleurs, en guise
1 Recueil des plus belles pieces des po'etes frangois taut anciens que
modernes, depuis Villon jusqu’a M. de Bcnserade , t. I. A Paris, 1692.
3 Fenelon, Lettre d VAcademie, projet de poetiqu'e. s Odes de M *** avec un discours sur la poesie en general et sur I’ode en particulier, Paris, 1707.
* G. Maugain, Etude sur revolution intellectuelle, pp. 291-2, — Fontenelle et ritalie ( Revue de litt. comparee, ier octobre 1923).