‹ Ronsard en ItalieChapitre 85 sur 113 · F.-M. ZANOTTI ET ALGAROTTI ADMIRATEURS DE RONSARD · texte numérisé non relu

F.-M. ZANOTTI ET ALGAROTTI ADMIRATEURS DE RONSARD

II en traduit deux autres en prose italienne :

Je veux pousser par l’univers ma peine...

Avant le temps les temples fleuriront...

II rapproche les uns et les autres de sonnets qui se lisent au Canzonicre de Petrarque. II fait honneur au poete frangais « de savoir delirer amoureusement » d’une maniere tout a fait analogue a celle du celebre Toscan. II constate que Ronsard trouve les images avec un bonheur digne de la grande poesie lyrique. II observe dans tous les ecrits de ce maitre « je ne sais quoi de poetique et de passionne ».

En 1732, Algarotti alors a Venise, prie Francesco Maria Zanotti de lui copier, a Bologne, et de lui envoyer des sonnets de Ronsard. Zanotti sait bien ou trouver les oeuvres du poete francais : il les a vues au monastere de S. Michele in Bosco. Mais sur quel rayon precis ? II ne se rappelle plus et le catalogue interroge reste muet. La recherche est difficile. Zanotti ne se decourage pas- Enfin il est recompense de sa patience. II transcrit les douze premiers sonnets qui lui tombent sous les yeux: « Je les ai choisis au hasard, avoue-t-il a son correspondant ; mais telle en est, selon moi, la beaute, que le sort n’a guere pu me tromper. » Le premier commence ainsi :

Quand ces beaux yeux jugeront que je meure...

« Comme il est tout a la fois simple et grave! », dit Zanotti. Il ajoute: « Vous verrez quel esprit il y a dans le troisieme sonnet, combien est grave et poetique le huitieme, combien sincere le quatrieme, combien jobs et gracieux le septieme, le dixieme et le douzieme. Mais que vais-je vous ecrire la? Comme si vous n’etiez pas capable de constater tout cela par vousmeme ! »

Algarotti repond, de Venise, le 12 juillet 1732. II ne cache pas son enthousiasme. Ces sonnets, faut-il les appeler des perles, des gemmes ou des tresors ? Bienheureuse est la patrie d’un tel poete ! « Quelle suavite, quelle verite, quels sentiments, quels traits poetiques, quelles images ! A aucun de ces egards Ronsard ne me parait inferieur a Bembo; pour le charme, pour la grace, pour une certaine delicatesse et une certaine beaute de pensee, il me semble superieur a ce meme Bembo et je dirais presque au prince et au maitre de notre poesie lyrique toscane. » Citant le sonnet ou se lit le vers

O bel ceil brun, que je sens dedans l’ame...

Algarotti ajoute: « Ces beautes et d’autres du meme genre, nous les trouvons rarement, il me semble, chez nos Italiens ; elles exhalent un parfum d’Anacreon, et elles ont cette antique grace qui est plutot grecque qu’autre chose. O beni sois-tu, toi qui m’as envoye un tel tresor. En lisant ces sonnets, je me croyais encore au temps ou nous lisions ensemble Virgile, Catulle, Tibulle, Horace, Sannazar, Petrarque, Bembo, Fracastor. » Zanotti a beau admirer Ronsard, il trouve excessif le parallele qu’institue Algarotti entre le poete franqais, Bembo, Petrarque. Oui, repond Algarotti. Je l’avoue; j’ai peut-etre exagere; mais ne suis-je pas digne d'indulgence ? Les douze sonnets sont si beaux \

Giovan Gioseffo Orsi et Eustachio Manfredi aussi estiment

1 Opere inedite del conte Algarotti, t. I, pp. 287, 290, 301, 308. Les lettres que nous citons portent les dates suivantes : 1, 12, 15, 21 juillet 1732. Dans une lettre du 29 juillet, Zanotti tient a bien marquer que, malgre le frein qu’il a voulu mettre a l’enthousiasme de son jeune ami, il sait apprecier Ronsard. En effet, il le nomine « un leggiadrissimo e vaghissimo e divino poeta ».

Algarotti donna une autre preuve de son admiration pour deux des

opinion d’orsi et de manfredi sur ronsard 233

beaucoup Ronsard, mais ne parlent certainement pas de lui avec les memes accents que Martelli, Zanotti, Algarotti. Orsi n’accepte pas la condamnation de Boileau. II oppose Marc Antoine Muret au satirique ; l’avis de l’humaniste lui semble beaucoup plus autorise. Neanmoins, il insiste sur les dettes de Ronsard envers Petrarque, et il le fait sans trouver un mot flatteur pour l’originalite au moins relative du chef de la Pleiade \

Manfredi, de son cote, ne met pas en doute qu’entre tous les Franqais, Ronsard n’ait ete jusqu’ici le mieux doue pour la poesie. Mais il compromet singulierement la valeur de cet eloge, quand il ajoute: « Parmi ses , oeuvres amoureuses, Ronsard n’a, pour ainsi dire, pas laisse de piece qui ne soit une traduction des pensees que Petrarque, Bembo et d’autres Italiens avaient exprimees en toscan 2. »

sonnets de Ronsard, que lui envoya Zanotti : « Voicy le bois que ma sainte Angelette », « Quand ces beaux yeux jugeront que je meure. » Il en fait une sorte de melange dans le sonnet suivant ( Opere , t. IX, p. 3x2) :

Ecco il bosco, u’ la mia dolce Angiolctta Fa che si spesso col pensier ritorno,

Ecco la riva arnica, ed ecco I’orno Alla cui ombra ella sedea soletta....

Possa avvenir, che in questo santo ombroso Loco il mio cener’ abbia un dl riposo,

E sul marmo alcun poi pietoso scriva:

Lidio qui giace a pie di qtiesta ■ riva,

Che morir voile in quel medesmo loco.

Ove s’accese in pria suo gentil foco.

Il y a en outre quelque ressemblance assez frappante entre le deuxieme sonnet frangais cite et le suivant d’Algarotti (Opere, t. IX, £>• 3°8) : « Quando i begli occhi della Donna mia M’avran di morte la sentenza dato. »

1 C onsiderasioni, ed. de Modena, 1736, t. I, lettre I a Madame Dacier. s Id. t. I, p. 686.

Personne a Bologne n’est aussi severe pour Ronsard que Manfredi. Mais le trait qu’il vient de lancer au poete franqais nous revele une tendance commune a tout le groupe bolonais : on admire ou on estime tout au moins Ronsard, mais, en le disant, on se donne le malin plaisir de decocher quelques fleches a la France contemporaine ; en merne temps, on goute la joie de bruler un peu d’encens a la gloire de l’ltalie.

Selon Martelli et Orsi, nos compatriotes montrent une suffisance vraiment exageree quand ils se permettent de bafouer un ecrivain si admire de son vivant. Oublie-t-on qu’il fut le prince de la poesie franqaise P1 Son nom entra dans un proverbe : « donner un soufflet a Ronsard », pour signifier commettre une faute de langue 2 *. Une partie de ses oeuvres fut commentee par un maitre remarquable entre tous, Marc Antoine Muret \ De hauts personnages etrangers et les premieres universites reconnurent et recompenserent sa valeur 4.

1 Considerazioni sopra un famoso libro franzese. In Bologna, 1703, p. 492. L’auteur qui est, on le sait, le marquis Giovan Giuseppe Orsi, invoque ici le temoignage du S. de la Croix, dans 1 'Art dc la Poesie Frangoise, chap. 6, sect. 2, part. 1, p. 361.

2 Considerazioni , p. 492. Orsi invoque les temoignages du cardinal du Perron et de Perrault, Parallele des Anciens et des Modernes sur la Poesie, t. 3, p. 162.

8 Considerazioni, p. 492. Orsi cite, a ce propos, Baillet, Jugemens des Sgavans, t. IV, p. 3, p. 371. — Voir aussi, P.-J. Martello, II vero parigino italiano, atto terzo, dans Opere, t. V, p. 359.

* Considerazioni, p. 493. Orsi cite ici des passages de Pays, Pieces choisies dans la Muse amoureuse, pp. 269-270. Plus tard, Giacinto Gimma, dans son Idea della storia dell’ Italia letteraria, t. II, p. 202, repete Orsi, mais en apportant un temoignage nouveau, celui du P. Bussieres, Floscull historici ad annum 1556.

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