‹ Ronsard en ItalieChapitre 86 sur 113 · LE PROCES DE LA POESIE FRANQAISE · texte numérisé non relu

LE PROCES DE LA POESIE FRANQAISE

Les Bolonais ne se bornent pas a repeter qu’elle est grande. Ils donnent leurs raisons. « Les oeuvres critiques des Frangais sur l’art poetique, dit Eustachio Manfredi, les louanges qu’ils donnent a tel de leurs poetes, le peu de cas ou ils tiennent quelques autres ne font que trop reconnaitre quels merites ils prisent surtout dans la poesie. En general, vous ne les entendrez parler que de simplicite, de naturel, de verite, de delicatesse et d’autres semblables qualites de style, qui toutes, je ne le nie pas, conviennent au poete, mais doivent, selon moi, lui etre communes avec les prosateurs, et non former son caractere propre. C’est dans la fagon de s’exprimer (la locuzione) que reside la principale difference entre la poesie frangaise et la notre. Les Frangais, la chose est claire, gardent a leurs mots, dans les phrases poetiques, a peu pres la meme disposition que dans la prose ecrite. On le voit en particulier dans leurs poemes de ces derniers temps : ils en ont banni toutes les licences de construction qu’offraient autrefois les oeuvres de leurs poetes : de la sorte, le celebre Ronsard, dont le style s’ecarte beaucoup de cette simplicite de phrase, est accuse par Boileau de parler un frangais grec et latin. »

Comme exemple « admirable » de cette heureuse difference que l’ltalie sait mettre entre la poesie et la prose, Manfredi cite les canzoni pindariques de Chiabrera- II ne voit personne en France digne de figurer a cote du poete ligure, sauf, « dans une certaine mesure, Ronsard, imitateur lui aussi de la maniere des Grecs. » A lire cet humble eloge, on n’imaginerait guere que Chiabrera fut le disciple de Ronsard et que Pindare revenant au monde aurait sans doute bien du mal a se reconnaitre en Ronsard, mais encore beaucoup plus en Chiabrera \

1 Considerazioni del marehese Giovan Gioseffo Orsi. Bolognese... S’aggiungono tutte le scritture che in occasione di questa letteraria contesa uscirono a favore, e contro al detto marehese Orsi. 2 vol. in Modena, 1736. — Voir t. I, pp. 686-694.

Martelli est un ami plus chaud pour Ronsard. La poesie des Franqais, dit-il, n’a pas de langue propre, elle est timide, prude, seche, pauvre de pensees et d’images : elle ne bride pas du feu qui embrase le Parnasse italien. Sans la versification elle se confondrait avec la prose. On peut l’affirmer quand on vient de lire les vers de ce La Motte, que Paris salue comme l’Horace et la Pindare de la France contemporaine. Les Franqais ont eu un vrai poete, un seul, Ronsard. II est devenu l’objet de leur derision. Rien n’est pourtant plus facile que de demontrer sa grandeur. II suffit de le comparer attentivement a Petrarque. En effet, le chantre de Laure excelle dans la poesie lyrique : voila une verite que personne ne met serieusement en doute. Or, Ronsard se rapproche beaucoup de l’illustre Toscan par ses pensees, ses images, sa versification, son style. De la deux conclusions: i°) Ronsard a ete un habile poete lyrique dans la mesure du moins ou les insuffisances de la langue frangaise le permettaient ; — 20) S’ecarter de lui, comme on le fait presentement, c’est se fourvoyer loin du droit chemin1.

« Voyez, ecrit F. M. Zanotti, voyez si Boileau ne pouvait parler un peu mieux de ce poete 2. » II a ete de parti pris, affirme P. J. Martello : « C’est par pure passion qu’il accuse Ronsard d ’avoir en frangais parle grec et latin. » En effet le chef de la Pleiade s’est vu porter aux nues par les savants de son temps et de son pays ; or le principal merite d’un ecrivain consiste dans la purete de la langue et, il va sans dire, de la purete telle qu’on la conqoit autour de lui 3. »

1 II vero Parigino italiano ( Opere di P.-J. Martello, t V, pp. 357 et suiv.)

8 Opere incdite del conte Algarotti, t. I, p. .287.

8 P.-J. Martello, Opere, t. V, p. 364.

LE PROCES DE LA LANGU.E FRANQAISE

Orsi aime mieux croire que Boileau veut plaisanter. Autrement aurait-il peint sous les traits d’un grossier bavard et d’un bouffon, un poete qui fut l’objet de l’admi ration et de la faveur universelles ? D’autres pensent que Boileau et d'ailleurs tous les contempteurs franqais de Ronsard sont serieux et de bonne foi : mais ayant perdu le sens de la vraie poesie, ils ne peuvent juger sainement les poetes \

Le lecteur prevoit les conclusions tirees de ces diatribes. Si Boileau et la plupart de ses compatriotes sont convaincus de partialite on d’incomprehension grave au detriment de leur plus grand poete national, pourquoi seraient-ils inf aillibles quand ils accablent l’ltalie de leur severite? Si, d’autre part, Ronsard, inscrivit son nom parmi les plus glorieux, en prenant pour maitres ses devanciers italiens et si, au contraire, les poetes franqais ne sont tout au plus que de pietres versificateurs, depuis qu'ils ont renie l’ltalie, quelle douce revanche pour ce pays dedaigne, bafoue !

Une pensee de represailles apparait aussi chez les amis de Ronsard quand, apres avoir entonne la trompette en l’honneur de ce poete, ils se permettent une restriction et le representent comme une victime de sa langue. Passe encore s’ils disent : « La pauvrete du franqais, a cette epoque, ne permet peut-etre pas aujourd’hui a la pensee de Ronsard de faire eclater toute sa richesse1 2. » Un pareil jugement ne vaut que contre la langue

1 Considerazioni, Bologna, 1703, pp. 491-494.

2 Ronsard, dit Orsi, s’est assimile Petrarque, « ancorche la poverta della sua lingua in que’ tempi non lasci forse oggidi risplendere la ricchezza della sentenza ». Considerazioni, ed. de Modena, lettre I d’Orsi a Madame Dacier.

du xvie siecle. Le suivant est deja plus grave: Ronsard ecrivait purement, sauf qu’en son pays on « reforme chaque jour la langue et on considere comme excellente celle que parlent les vivants, non celle que les morts, si insignes furent-ils, ont employee ». D'ailleurs, ajoute-t-on, le frangais ne saurait jamais se fixer, contrairement a l’italien qui, des le xive siecle, y est parvenu \

Contre la langue frangaise personne ne mene la charge avec plus d’ardeur que Francesco Algarotti, en des temps, il est vrai, posterieurs a celui ou il temoignait a eglogues et sonnets de Ronsard l’enthousiasme rappele plus haut1 2. Que veut-il ? Humilier notre langue. Elle est inferieure, d’apres lui, a l’italienne pour 1’abondance et la souplesse, a l’espagnole pour la majeste, a l’anglaise pour l’energie. Des lors, Ronsard lui apparait comme un allie dont il vante volontiers la perspicacite : le chef de la Pleiade a bien vu dans quel etat de bassesse rampait ridiome national, quelles facilites, quels elements, quelles qualites lui manquaient. Sa tentative de reforme n’a pas reussi ; Algarotti le constate et explique pourquoi : Ronsard avait trop ose a la fois. Cet echec, non plus que d’autres plus anciens ou plus recents, ne desole l’ecrivain venitien : n’est-ce pas, en effet, une nouvelle et excellente preuve que la langue frangaise est irremediablement vouee a la mediocrite? Elle n’avait qu’une veritable chance de s’elever a un haut degre de dignite : c’etait de prendre l’ltalie pour guide et pour mere nourriciere. Elle l’a bien fait, mais non assez longtemps. Elle s’est laissee decourager

1 P.-J. Martello, Opere, t. V, p. 364.

2 Voir G. Maugain, Documents bibliografici e critici per la storia della fortuna del Fenelon in Italia, pp. 132 et suiv.

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