RONSARD SEUL VRAI POETE FRAN£AIS
d’ailleurs, non seulement par les abus de Ronsard, mais, Algarotti l’avoue, par les exces des courtisans de Catherine de Medicis \
Les commentaires qui accompagnent l’eloge de Ronsard expliquent assez pourquoi une sympathie vive et constante se tourna vers lui, a Bologne, dans le premier tiers du settecento. Son nom figurait sur la dure liste frangaise de proscription on se lisaient ceux de Petrarque, de l’Arioste, du Tasse. Sa cause etait done celle des Italiens. II apparaissait aux Bolonais comme le plus illustre representant frangais de la seule culture jugee, en Italie, au xviii1 * * * * 6 siecle, vraiment legitime et classique : culture dont les maitres s’appellent, par exemple, Pindare et Horace dune part, Petrarque et Chiabrera de l’autre, ces deux derniers d’ailleurs, etant consideres simplement comme les plus habiles imitateurs des anciens, — culture dont les Franqais, dit-on alors en Italie, ont perdu le sens vrai. On eut mieux fait de noter qu’ils ne la concevaient pas comme les Italiens-
1 Algarotti, Opere, Cremona, 1779, t. IV, Saggio sopra la lingua francese , notamment pp. 35 et suiv., 46, 53 et suiv., Saggio sopra Orazio ,
p. 418, t. VIII, p. 170.
Observons qu’Algarotti continue neanmoins a estimer Ronsard. Dans
ses Epistole in versi qu’il dedia, le 28 decembre 1738, a Madame du Boccage,
le nom de Ronsard revient trois fois : 1) Algarotti proteste contre la pretention des Frangais qui voudraient lui interdire de se prononcer entre Ronsard et Malherbe; 2) il s’inspire de YHymne de I’Eternite, dont il cite en note six vers ; 3) il s’inspire de YHymne de Calays, dont il cite egalement six vers (Opere, t. IX, pp. 216, 253, 259).
Ajoutons que, dans ses Pensieri diversi Algarotti ecrit aussi le nom de Ronsard a propos du fameux sonnet adresse au poete frangais par Charles IX : « L’art de faire des vers ». Algarotti cite en partie ce poeme qu’il admire (Opere, t. VIII, p. 203).
Chez nous, les « classiques » croient l’antiquite un guide excellent pour former et affiner le gout, pour suggerer des regies fondees sur l’experience et la reflexion, mais ils ne considerent pas qu’un des principaux soucis du poete moderne doive etre de transplanter du jardin grec et latin dans le sien des pensees et des images. Leur independance s’affirme par le droit qu’ils reclament pour la raison de faire un choix entre les auteurs anciens, modeles inegalement purs et recommandables, entre les caracteres que la poesie revet chez eux par opposition a la prose, entre les tresors de l’erudition antique dont beaucoup demeurent inaccessibles au grand public qu’il faut songer a instruire et a divertir, entre les heritiers de la litterature classique, car Italiens et Espagnols ont fait leur temps, et l’heure des Frangais a sonne.
En Italie, au contraire, les theoriciens de l’art poetique professent que, la ou les maitres du passe, grec, latin, italien ont laisse leur empreinte, la seulement un poete du xviii6 siecle peut imprimer ses pas ; en particular, chacune de ses images doit s’autoriser de l’un de ces ancetres ; sa syntaxe sera libre a l’egal de la leur; son vocabulaire, riche de termes proprement poetiques, comme le leur. II convient d’ecrire pour l’elite qui les connait et les goute, non pour le grand nombre. Enfin, l’exemple des Frangais du xvn° siecle et du xviii6 ne saurait imposer. Que sont-ils sinon des pseudo-classiques ?* 1 De la leur incapacity fonciere a comprendre les poetes italiens et leur disciple Ronsard. Lui, du moins, saisissait pleinement une verite devenue bien
1 Voir Giuseppe Toffanin, L’eredita d,’l Rinascimento in Arcadia, Bologna, s. d. (finito di stampare il giorno 31 oetobre 1923), pp. 88, 91, 95, 98, 99 et suiv. Noter, par exemple ces lignes ou est resume un des aspects de la methode de l’Arcadie (p. 91) : « Qual e il criterio buono per riconoscere se un’ imagine e bella o brutta? Vedere se essa e adoperata dai classici e trova in essi la sua autenticazione ».