‹ Ronsard en ItalieChapitre 89 sur 113 · RONSARD POETE HUMANISTE · texte numérisé non relu

RONSARD POETE HUMANISTE

comme « capable d’inspirer des idees excellentes et d’embraser le lecteur d’un feu poetique ». Mais il a bien soin de souligner, apres plusieurs autres Italiens, que, si Ronsard a pu approcher si pres de la perfection, ce n’est pas sans l’aide puissante de Petrarque 1.

Lorsque parut, en 1753, a Venise, la Biblioteca dell ’ Eloquenza italiana, on put y lire, parmi les notes dont l’avait enrichie Apostolo Zeno, la suivante : « Les Frangais ont beau vanter les La Motte, les Rousseau, les Voltaire. Si jamais un poete s’eleva chez eux au-dessus des autres, ce fut Ronsard. Or, il devint bon en etudiant nos habiles Italiens. Mais le louer en France, a 1’heure actuelle, serait faire rire de soi 2 3. »

Le comte Galeani Napione, farouche ennemi de notre langue et de notre litterature, qu’il veut extirper du Piemont, reproduit ces phrases de Zeno ; puis, il les assaisonne de commentaires empruntes a des Frangais qu’il ne nomme pas : « Ronsard, dit-il, a une imagination active et feconde. Il peint sur le vif ce qu’il raconte. Bien que souvent emphatique, il sait toutefois etre aimable. Sa langue a vieilli et merite de graves reproches, soit; on ne le prendra done pas comme modele, si Ton veut

1 Id., t. I, p. 135. Voir aussi la p. 240 d’un ouvrage que Quadrio avait publie a Venise en 1734 sous le nom de Giuseppe-Maria Andrucci. C’est Della poesia italiana libri due, premiere ebauche de la Storia e ragione.'

Pour Orsi, voir sa lettre I a Madame Dacier, dans les Consider azioni, ed. de Modene. Dans le meme ouvrage, t. I, p. 686, Manfredi ecrit: « Ronsard non ha lasciato fra le sue poesie amorose quasi componimento alcuno che non sia una traduzione in francese di cio che il Petrarca ed il Bembo od altri de’ nostri avea detto in toscano ». Martello, on l’a vu plus haut, faisait de Ronsard un disciple et non un traducteur de Petrarque...

3 Biblioteca dell’ eloquenza italiana Di Monsignore Giusto Fontanini con le annotazioni del signor Apostolo Zeno istorico e poeta cesareo, t. II, p. 102.

ecrire de bons vers frangais : on le traitera, en ce cas, comrae on traite Homere et Virgile, c’est-a-dire comme un poete de langue etrangere, sans doute, mais neanmoins tres grand, et on profitera beaucoup a son ecole. » Jusqu’ici point de venin dans les propos de Galeani, mais patience. « Le commun des lecteurs en France, continue-t-il, ne voit jamais rien sauf ce qui l’entoure immediatement. Ils ne lisent pas Ronsard, de meme qu’ils ne lisent ni Homere ni Virgile, et ainsi, leur temperament, non plus cjue leur langue, ne peut se familiariser avec la poesie sublime et enthousiaste. Entre autres preuves de cette verite il y a la suivante: ceux des Frangais qui comprennent suffisamment la langue italienne et goutent nos ecrivains en divers genres, se montrent toutefois insensibles aux beautes des poetes lyriques italiens ; c’est qu’ils sont habitues a la froideur de leur poesie frangaise \ »

Serassi lui aussi reproduit le jugement d’Apostolo Zeno, dans son ouvrage bien connu Vita di Torquato Tasso1 *. On etait en l’an 1785; l’admiration pour Ronsard et l’esprit de denigrement contre la France contemporaine restaient vifs, aussi l’ecrivain italien ajoute-t-il la reflexion suivante: « Ronsard etait alors (au xvi6 siecle) le poete le plus estime de la France- Peutetre encore de nos jours merite-t-il d’etre prefere a la majorite de ceux qui vinrent apres lui et jouissent actuellehrent d’un si grand renom. »

C’etaient la de vraies impertinences, aux yeux d’un representant de la critique frangaise. Suard les relevera, un jour, dans la Notice sur la vie et le car act ere du Tasse , rnise en tete de la Jerusalem delivree traduite par le prince Lebrun. II ecrira: « Je

1 Galeani Napione, Dell’ uso e del pregi della lingua italiana, t. I,

pp. 103-104.

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