‹ Ronsard en ItalieChapitre 90 sur 113 · SUARD ET GINGUENE CONTRE ZENO · texte numérisé non relu

SUARD ET GINGUENE CONTRE ZENO

ne perdrai pas de temps a refuter ce jugement absurde; mais il pourrait servir de legon a beaucoup de critiques francais qui, sans connaitre l’italien et l’anglais aussi bien qu’Aspostolo Zeno connaissait le frangais, et sans avoir autant de talent et d’erudition que lui, decident tous les jours avec une confiance intrepide sur le merite de l’Arioste et du Tasse, de Pope et de Milton. » Meme opposition de la part de Ginguene. « Notre langue, dit-il, n’etait pas fixee. Ronsard en meconnut le genie, et lui fit trop de violence. Elle changea peu de temps apres ; et ce poete resta plus etranger dans son propre pays qu’il ne Test pour les etrangers eux-memes. La langue a gagne sans doute; mais ils ne peuvent juger comme nous du gain qu’elle a fait, et peuvent etre frappes de ce qu’elle a perdu. Nous ne devons done pas etre surpris que des Italiens celebres, tels que le Redi, Apostolo Zeno, Serassi et plusieurs autres aient meme place Ronsard au-dessus de nos meilleurs poetes modernes. Leurs faux jugements n’ont aucun inconvenient pour nous, et peuvent meme nous etre utiles, en nous engageant a examiner nous-memes en quoi ils se trompent, et a prendre quelque connaissance de notre ancienne poesie et de notre ancienne langue, qui valaient moins qu’ils ne croient, mais plus que nous ne croyons \ »

Quelle ne dut pas etre l’indignation des Suard et des Ginguene s’ils lurent une page que nous allons maintenant citer ! Elle rapporte l’opinion d’un Italien reste malheureusement anonyme. II osait mettre Ronsard sur le meme pied que le roi Voltaire en personne, sinon meme plus haut. Nous tenons le fait du journaliste Coupe. Au tome III de ses Soirees litteraires, publiees a Paris, en 1796, il ecrit : « J’ai connu un savant d’ltalie qui croyoit voir une ressemblance parfaite entre Ronsard et Voltaire- Tous deux, disait-il, etaient nes avec des dispositions rares pour la poesie, et tous deux aussi avaient plus de memoire que

1 Ginguene, Histoirc litteraire d'ltalic, t. V, p. 181. Paris, 1812.

d’imagination, avec cette difference que Ronsard plus savant puisait de la premiere main dans les originaux, dans Homere, dans Virgile, et que Voltaire bien moins familier avec les langues savantes, se contentait de mettre a discretion les traducteurs a sa maniere. L’un et 1 ’autre avaient le talent de saisir le ton du jour et de choisir les couleurs les plus capables de plaire a leurs contemporains ; le' premier par l’instruction qui charmait le xvie siecle ; le second par l’elegance qui ravissait le xviii®. Par ces qualites plus differentes que contraires, l’auteur de la Franciade commanda l’admiration, et l’auteur de la Henriade excita l’enthousiasme en sa faveur. Ils eurent egalement des rois pour leurs partisans ; Ronsard fut comble d’honneurs par Charles IX et par Marie Stuart, Voltaire eut le suffrage flatteur du grand Frederic et de la Semiramis du Nord. Avant Ronsard on croyait parmi nous que les Frangais n ’avaient pas la tete epique ; le savant Malezieux croyait la merne chose avant Voltaire. Tous deux cependant firent des poemes epiques, qui furent regus avec transports au moment de leur naissance, et auxquels survivront surement Ylliade et YEneide, meme la Jerusalem delivree, le Rolland, le Paradis perdu. »

« Ici, ajoute Coupe, l’amour des productions de mon pays ne me permettait pas d’etre de l’avis du savant Italien. II ne connaissait pas assez la delicatesse de notre langue pour bien apprecier la grace, le charme, la magie du style de Voltaire; avantages precieux sans doute, mais avantages locaux et indigenes qu’on ne saurait faire passer dans un autre idiome. Ronsard plus prononce, etait plus intelligible pour lui. La foule des pensees fortes et souvent extraordinaires qui se trouvent a chaque pas dans ce dernier, etaient plus de son gout. II croyait que le style devait etre subordonne a la pensee, et, par cette raison, il donnait la preference au poete de Vendome sur le chantre de Henri IV. »

HOSTILITE CONTRE RONSARD

Cet anonyme se bornait a exalter Ronsard aux depens d’un Frangais : cas peut-etre unique en Italie au xvme siecle. En general, on l’a vu, l’eloge du grand poete s’accompagnait de diatribes contre notre litterature et d’eloges pour l’ltalie- II nous reste a citer ou a resumer des textes ou ne subsiste aucune louange a l’adresse de Ronsard.

Deja Lodovico Antonio Muratori, dans sa Perfetta Poesia (t. I, p. 148), en 1706, ne citait Ronsard que pour lui reprocher une image a la fois invraisemblable et vulgaire. De son cote Saverio Quadrio, cependant assez flatteur pour le poete frangais, insistait, on l’a vu plus haut 1, sur ses metaphores plebeiennes ou excessives, ses pensees basses ou frivoles \ Dans la deuxieme moitie du xviii0 siecle, on creusera volontiers le sillon que la severite de ces deux Italiens avait trace. Le mot de Boileau sur les « faux brillants » de l’ltalie avait fait fortune, comme aussi les rimes ou il alliait « Italie » et « folie ». Nos compatriotes ne se privaient pas de repeter que le mauvais gout est inherent a l’esprit italien, qu’en tout cas il fut, en France, une importation italienne. On leur repond et Ronsard est de ceux qui payent les frais de la replique. « Ronsard, ecrit Giovanni Andres (1740-1817) dans sa massive et indigeste histoire de la litterature, Ronsard composa des odes hero'iques, et s’efforga de suivre Pindare, mais

1 Voir plus haut, p. 242, n. 2.

3 Quadrio critique, en outre, les elegies de Ronsard ( Della storia e della ragione, t. II, p. 663) et surtout les eglogues du meme poete (Id., t. II, pp. 600, 603, 612). Sur les eglogues son jugement nous semble deriver de celui de Fontenelle, Discours sur la nature de Veglogue, comme aussi celui d’un autre jesuite, Giambatista Robert: ( Opere , Lucca, 1818, t. IX, p. 299).

il ne sut tirer de l’imitation du poete grec qu’enflure et obscurite, au lieu de force et d’elevation ; son style est tres affecte \ » Tout autre est le cas de Chiabrera.

« En general, affirme le P. Bettinelli, les plus anciens ecrivains d’une litterature tombent dans le mauvais gout et cultivent les pensees fausses. Ainsi firent Marot, Ronsard, du Bellay et les autres auteurs qui, vers le temps de Frangois Fr, ouvrirent, nous disent les Frangais, l’age de la litterature en leur pays- Au contraire, on ne trouve pas trace de ce defaut chez Dante, Petrarque, Boccace, Passavanti, Villani \ »

« Ronsard et du Bartas, observe Denina, rendent trop manifeste l’injustice de ceux qui accuserent l’ltalie d’avoir introduit le mauvais gout dans la litterature frangaise. Quand ces deux Frangais ecrivaient, lequel, parmi les poetes italiens, avait fait un tel abus de figures? L’un et l’autre sont affectes, et perdent etrangement la tete a courir apres les metaphores \ »

Fe nom de Ronsard se trouve done, tout au long du xviii6 siecle, dans les livres de maint critique italien.

II y a plus. Quand, au sortir d’une lecture de Ronsard, on reprend en mains les recueils aujourd’hui justement delaisses, ou les poetes lyriques du settecento ont deverse les trop nombreux produits de leurs muses fecondes, on note un air de famille entre ces ecrivains italiens et le chef de la Pleiade. Sans poursuivre

1 Dell’ origine, progressi e stato attiiale d’ogni Letteratura, ed. de Prato, t. VI, p. 108. Voir aussi t. Ill, p. 74; t. IV, p. 100; t. VI, p. 108.

a Bettinelli, Opere, Venezia, 1780, t. II, p. 344, note 27.

3 Carlo Denina, Vicende della letteratura libri cinque, Torino, 1792, chap. XXX, p. 99.

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