DENYS LAMBIN' EN ITALIE
Ces merites de Ronsard devaient d’autant mieux seduire Lambin qu’ils flattaient son patriotisme. Notre erudit revait de voir la. France enlever la couronne poetique a ITtalie. II le dit a propos d’ouvrages n’ayant pas grand’chose de commun avec les Odes, les Amours ou la Franciade. Mais qu’importe? En mars i553, il ecrivait a Prevost, regent au college»de Boncourt : « Ce qui m’a plu par-dessus tout, c’est cet endroit de votre lettre ou vous me parlez des comedies et des tragedies frangaises. Avec quelle joie j’apprends que notre langue, traitee de pauvre et de barbare par les autres nations, est capable de contenir, de traduire, d’exprimer les graces et les beautes des poemes antiques. En cette matiere, les Italiens se glorifiaient d’etre nos maitres. Mais le jour approche, comme je le vois, oil ils comprendront qu’ils ont affaire a des rivaux batailleurs et vigoureux 1 » .
Anime de pareils sentiments, Lambin ne devait pas negliger d’apprendre a l’ltalie que, d’apres lui, nos poetes lyriques, Ronsard en tete, pouvaient rivaliser avec les siens. Or les occasions ne lui manquerent pas pour le dire. II parcourut a peu pres toutes les provinces du pays : il y jouissait d’une grande estime, notamment aupres de Paolo Manuzio, son intime ami.
D’ailleurs, il vivait en plein milieu italien dans la maison rneme du cardinal de Tournon. Ce prelat, nous apprend de Thou, gardait ton jours « a sa suite tout ce qu’il y avait d’illustre dans les belles-lettres ». Bernardo Tasso et Giovanni della Casa comptaient parmi ses fideles. A Rome, son palais etait le rendezvous des savants et des lettres. En France, nous voyons dans son
1 H. Potez, Deux annees de la Renaissance (Revue d’hist. litte., 1906), pp. 495-497, — La jeunesse de Denys Lambin (Ibid., 1902, p. 41 1). — Teissier, Les eloges des homines savants , t. II, — Laumonier, Ronsard poete lyrique, pp. 49-50, — Ronsard, CEuvres , t. II, p. 269; t. VII, p. 266.
entourage, entre le mois d’aout i55r et la fin de 1 554, le Bolonais Giovanni Bianchetti, le philosophe florentin Donato Giannotti, le medecm Vincenzo Laureo. Ces deux derniers se livraient avec Lambin a des discussions metaphysiques \
Lambin quitta, une premiere fois, l'ltalie. vers le milieu de 1 55 1, trop tot pour y rencontrer Claude Ligneri, son condisciple et celui de Ronsard. Claude etait reste affectueusement uni a Ronsard comme en temoigne lode que le grand poete lui adressa, au plus taid, vers le mois de janvier i552: apres l'avolr assure de sa constante amitie, il exprime le regret de ne pouvoir l’accompagnei en Italie. A son retour, que de confidences a echanger ! Ligneii iacontera a Ronsard ses impressions de vo}rage, Ronsard lira a Ligneri le debut de la Frandade et lui sacrifiera un petit taureau. Helas ! ce beau projet ne put se realiser. Ligneri mourut a Rome, avant sa vingtieme annee 1 2.
Quelques mois plus tard, arrivait dans la Ville Etemelle Joachim du Bellay. II devait y rester de i553 a i557. On sait
1 Ronsard, CEuvres, t. Ill, p. 275, - J.-A. de Thou, Memoires, coll. Pehtot, ir“ ser, t. XXXVII, p. 318, - E. Picot, Lcs Frangais italianisants t. I, pp. 105 et suiv. « Ce prelat, ecrit de Thou, n’etait pas hcmme de lettres ; mais comme fi avail le coeur eleve et qu’il voulait soutenir son rang, il aima, toute sa vie, les sciences et ceux qui en faisaient profession... A b corn-, a Rome, dans ses voyages, il avait tou jours a sa suite tout ce qu’il y avail d’illustre dans les belles-lettres. Il en prenait tant de soin quArnaud Ferner, qui avait ete longtemps attache a son service, 'disait ordinairement qu il n’avait jamais etudie si commodement dans son cabinet qu’il le faisait lorsqu’il accompagnait ce cardinal dans ses voyages. »
Fr. Blanchard, Presidents au mortier du Parlement de Paris, pp. 209 et suiv, — Ronsard, CEuvres, t. II, p. 419, Laumonier, Ronsard poete Ivrique, pp. 49, 84.