LE CADRE CHAMPETRE DES ARCADIENS
une etude approfondie de leurs oeuvres, on en soulignera ici plusieurs earacteres d’ailleurs assez apparents.
Jamais autant qu’alors ne s’affirma, dans la poesie lyrique italienne, une aspiration effrenee au plaisir. Jamais non plus ne se repeta avec une telle conviction le conseil carpe diem. Mais comment imaginait-on le bonheur? Precisement selon la formule de Ronsard : aux champs, le verre en main, aux cotes de la femme.
i. — De ces trois elements principaux, c’est le cadre champetre qui, vu de pres, serait le plus different chez Ronsard et chez les Italiens-
Certes, ces derniers choisissent volontiers la campagne pour scene de leurs amours, de leurs joies, des peines qu’ils pretendent eprouver : l’ltalie etait une Arcadie, depuis que l’academie pastorale des Arcades, fondee a Rome en i69o, coilvrait de ses colonies le pays entier, l’habituant a vivre une sorte de reve idyllique.
Les fleurs, il est vrai aussi, eclosent a profusion dans les jardins de 1’ Arcadie, comme dans ceux de Ronsard : les roses surtout, que Lemene, a lui seul, ne celebre pas dans moins de cent cinquante madrigaux \ Les violettes sont en grand honneur egalement et, apres elles, les jasmins, les jonquilles. D’habitude ces « filles de l’aurore » ne sont pas chantees pour elles-memes. Tantot elles servent a mettre en valeur, par voie de comparaison, les qualites d’une femme1 2, tantot leur ephemere beaute inspire
1 II Rosario di Maria Vergine.
" Parmi des exemples presque innombrables, citons Scelta di sonetti e canzoni de’ pin eccellenti Rimatori d’ogni secolo, 4“ ediz. Parte terza p. 237. In Venezia, 1739, — Rime d’alumi illustri autori viventi. In Venezia, 1739, pp. 322, 560, — Rime degli Arcadi, t. V, p. 284, — B. Felice Zappi, Rime, In Venezia 1757, t. I, pp. 177, 197; t. II, p. 134.
RONSARD EN XTALIE
au poete des reflexions morales 1 ; parfois, il les considere comme des symboles, le choix qu’il fait de l’une ou de l’autre est l’indice des sentiments qu’il nourrit pour Clori ou Amarillide 2.
Mais on peut reprocher a la plupart des poetes italiens du xviii0 siecle, les deux faiblesses suivantes, ou n’etait pas tombe Ronsard. Ils ne retracent pas la physionomie propre du lieu champetre ou ils sejournent; ils ne parviennent pas a le faire reconnaitre entre mille autres. Ils ne s’attachent pas non plus assez nettement ni assez souvent a noter dans les sillages blancs de neige, dans les champs couverts de fleurs ou sur les routes poudreuses, la presence du vrai paysan; ils ne decrivent pas sa mise, ses gestes, ses emotions ; ils restent ignorants de ses besoins. N’en soyons pas surpris : hors des cites ils recherchent surtout les delices de la solitude et les moyens de savourer, sans gene et sans contrainte, dans la paix et le calme, en compagnie d’une elite elegante ou d’une femme aimable, des heures trop vite ecoulees.
2. — Au contraire, on retrouverait aisement les principaux themes de l'inspiration bachique de Ronsard dans les recueils lyriques du settecento. L’ltalie d’alors cultive la poesie du vin avec plus de Constance que de bonheur. Seuls Rolli, Frugoni, Parini consacrerent au jus de la vigne des vers encore agreables a lire. Mais, a cote d’eux, que d’Arcadiens exalterent Silene, les Satyres et leur dieu en des dithyrambes tot oublies ! Combien se leverent, a la fin d’un bon repas, pour reciter un brindisi en vers et rendre grace a des crus genereux ! Ils associaient Bacchus
1 Rime d’alcuni illustri autori viventi, pp. 135, 431.
2 Rime degli Arcadi, t. VII, p. 252, — Rime d’alcuni illustri autori viventi, pp. 726, 558, 144, — Poeti erotici del sec. XVIII, ed. Carducci, pp. 469, 474, S23, 573-