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LA CARPE DIEM EN ARCADIE

Ces trois themes essentiels, les Arcadiens les developpent volontiers, principalement le dernier, dans des badinages d'allure toute ronsardienne, simples pastiches du pseudo-Anacreon. Us semblent avoir une predilection pour les odelettes ou le poete grec compare son sort a celui de l’hirondelle 1, suppose la colombe engagee dans une conversation 2, fait l’eloge de la cigale 3, raconte un songe 4 5, invite un peintre a reproduire, sur ses indications, les traits de l’etre aime 6.

Que de contes ingenieux ou, sous les deguisements les plus varies, le petit Amour egaie ou tourmente la pauvre humanite : ici nourrisson, la chasseur, plus loin anatomiste ou nautonier. Tour a tour il joue a colin-maillard et fait visiter le musee ou il collectionne ses trophees. C’etait, il y a un instant, un larron qui volait des cceurs ; il preside maintenant un tribunal ou il juge les raisons que les coeurs invoquent les uns contre les autres s.

1 Voir, par exemple Rime d’alcuni illustri autori viventi, p. 329, — Poeti erotici, pp. 144, 537.

2 Scclta di sonetti e canzoni, pp. 1 16, 123, — Rime d’alcuni illustri pp. 107, 145, 350, 419, 241, Zappi, Rime, t. I, p. 291.

3 Id., t. I, p. 31. — Rime d’alcuni illustri autori, p. 704, — Rime scelte di poeti illustri de’ nostri tempi, In Lucca, 1719, t. II, p. 113.

4 Zappi, Rime, t. I, p. 35. — Rime scelte, pp. 87, 245, 415. — Rime d’alcuni illustri autori, pp. 170, 692, — Poeti erotici, p. 138.

5 Rime scelte, t. I, p. 90, 246, t. II, pp. 245, 330, — Rime d’alcuni illustri autori, p. 460, — Zappi, Rime, I, 21 1.

6 Pour ces themes et d’autres analogues, voir Francesco de Lemene, Madrigali per musica, p. 365 et suiv dans Poesie diverse, parte prima, In Milano et in Parma, 1726.

F. Zappi, Rime , Il Museo d’Amore, et I, 89, 187, 190, 191, 326, 31, 32, II, 90, 136, 274, 79, — Rime degli Arcadi, II, 197, 314, VI, 96, VII, 2, Scelta di sonetti e canzoni, p' 8, — Rime d’alcuni illustri autori, pp. 19, 101,

Voisines par les idees qu’elles developpent, les canzonette d’Arcadie et les odelettes legeres de Ronsard se ressemblent aussi quand on compare leur forme metrique. Les longues suites de settenari a rimes plates, les strophes baties sur le modele de « Bel Aubespin », ou de « Si les dieux Larmes d’yeux », foisonnent en Italie au xvme siecle. Que de combinaisons aussi non pas adequates a celles du poete frangais mais congues suivant les principes directeurs de son art ! Notons enfin la frequence des effets tires de l’opposition des rimes tronche, plane, sdrucciole.

Que faut-il conclure de ces rapports varies? Tant de poetes italiens du settecento ont-ils possede les vers de Ronsard et appris a ecrire en les lisant? Non, il est extremement rare qu’on puisse dire de l’un d’entre eux: « Cette fois, nul doute, il a eu sous les yeux tel ouvrage du maitre frangais. » La verite, la voici. Us sont les arriere-petits-fils de ce grand homme, mais sans le savoir. Entre lui et eux l’intermediaire est Chiabrera mort en 1638.

Apres avoir lu bon nombre d’excellentes pages de MM. A. Salza et C. Calcaterra, on ne saurait exagerer l’influence exercee par Chiabrera sur les poetes de l’Arcadie-. On peut dire que, longtemps tout au moins 1 2, ils ne crurent pouvoir choisir qu’entre deux ecoles, la sienne et celle de Petrarque. Souvent meme, les Petrarquisants se permettaient quelque infidelite envers le chantre de Laure, pour s’enroler, a titre provisoire, sous les

1 Voir A. Salza,- La Lirica, pp. 104, no; — P.-J. Martello, Commentario, passim; — C. Calcaterra, Sioria della poesia Frugoniana, pp. 10- 15, 45 et suiv., 57, 248, 266 n. 7.

2 Nous voulons dire avant que ne s’exergat l’influence de certains poetesanglais et allemands.

CHIABRERA, RONSARD ET l’arCADIE

bannieres du Savonese, comme ils disaient en faisant allusion a Savone, la patrie de Chiabrera. Gravina, Crescimbeni le premier custode de la nouvelle academie pastorale, Menzini, P. J. Martelli, Scipione Maffei et une foule de poetes de la merae. generation, encensent Chiabrera, lui tressent des couronnes, declarent le prendre pour guide, lui empruntent, en fait, ses themes, son style, sa versification. Quand de plus jeunes Muses, comme celle de Rolli, apparaissent en Arcadie, elles suivent la tradition de leurs ainees. Mais personne alors plus que Frugoni n’etudie Chiabrera, ne se donne comme son heritier; et personne, en effet, n’est, an meme degre, son continuateur.

Parfois, il est vrai, les poetes du xvme siecle, paraissent plus proches de Ronsard que de Chiabrera : le Savonc.se, nous 1’avons vu, sans etre toujours chaste dans ses propos, sait eviter, en general, les audaces devergondees, les indecences trop apparentes. Fils d’un siecle voluptueux, les Arcadiens devaient voisiner comme fatalement avec l’epicurien Ronsard sur les champs de la Venus terrestre.

De meme, ce sont les canzoni heroiques de Chiabrera qui ont transmis aux poetes -pindarisants d’Arcadie la methode suivant laquelle Ronsard construit ses odes graves et les elements dont i’l les nourrit : mots composes a la maniere des Grecs, mouvements lyriques, oripeaux mythologiques, epithetes, periphrases, comparaisons, tout un ensemble conventionnel qui donne a 1’ceuvre un air pompeux et guinde, une obscurite pretentieuse et parfois sibylline \

Ah ! certes, la posterite poetique de Ronsard, en Italie, au xviii6 siecle, est, comme celle du patriarche sur la surface du globe, innombrable autant que les sables du desert. Mais personne

1 Calcaterra, Storia della pocsia Frugoniana.

ne reconnait sur son propre visage les traits du glorieux ancetre, parce que nul ne sait que Chiabrera procede, sans aucun doute, de Ronsard. Cette verite n’a commence a etre mise au jour que dans le dernier tiers du xixe siecle \

1 Peut-on dire que tel ou tel poeme de Ronsard ait ete imite en Italie au xviii1 * * * * 6 siecle ? Del Balzo rapproche du sonnet fameux « Quand vous serez bien vieille, au soir a la chandelle quatre strophes de Frugoni :

« Clori che si festosa ». Ce sont deux des nombreuses pieces ecrites par d’innombrables poetes pour precher le carpe diem ou le carpe florem. Pour affirmer que Frugoni procede de Ronsard, il faudrait autre chose que l'avertissement contenu en ces vers :

Fugge, e piu far ritorno Non pud la frcsca eta.

(Frugoni, Opere, t. VI, p. 154).

Voir plus haut les imitations faites par Algarotti.

Le rapprochement fait par del Balzo ( Poesie di tnille autori, t. V, p. 403), se trouve dans une notice qu’il oonsacre a Ronsard, a propos d’un mot malheureux de ce poete sur Dante : « la nuit de Dante » ( CEuvres , t. VI, p. 27). Le meme mot fournit a A. Farinelli ( Dante e la Francia, I, 423 suiv.) l’occasion d’ecrire des pages erudites sur Ronsard.

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