ROMANTISME FRANCAIS ET ROMANTISME TAX TEN
la litterature frangaise au xvie siecle. II ne savait pas que Sainte- Beuve avait tente avec grand succes, en 1828, la rehabilitation de Ronsard. II faut souvent bien plus de trois ans a un livre frangais pour se repandre a l’etranger.
D’ailleurs celui-la, s’il franchissait les Alpes, s’il y etait lu, allait-il y produire les memes effets qu’en notre pays ? Evidemment non. Que voulut Sainte-Beuve? II l’expliqua vingt-sept ans apres, en i855: « Le style de la poesie lyrique, ecrivit-il alors, etait fort dechu [vers 1828] : il etait entrave et gene de toutes parts, jete a froid dans des moules uses; les heureuses tentatives de quelques jeunes poetes tendaient a le restaurer, a l’etendre, et a ceux qui s’en etonnaient et s’en irritaient comme d’une innovation inoui'e, je rappelais qu’on l’avait deja essaye et sans tant de maladresse et de malheur qu’on 1’avait bien voulu dive. Enrichir la palette de quelques tons agreables a l’oeil, aj outer quelques notes aux accents connus, quelques nombres et couplets aux rythmes en usage, justifier surtout par des exemples retrouves a propos ce qu’osaient d’instinct les poetes novateurs de notre temps, renouer la tradition sur un point ou Ton n’avait jusque la signale que des debris, c’etait mon ambition la plus haute. Je la rassemblais autour du nom de Ronsard \ »
Mais si, en 1828, le romantisme frangais avait encore a lutter pour reclamer le droit de vivre, s’il lui fallait se legitirner en se rattachant a la Pleiade, le romantisme Italien, au contraire, n’en etait plus a conquerir sa place au soleil. II se l’etait faite.
Mauzoni, pour ne parler que de lui, avait public, en 1827, son fameux roman historique ; en 1820 et 1822, son Carmagnola et son Adelchi, ou il ofh'e des exemples souvent admirables du drarne nouveau; en 181 5, ses Inni sacri. Dans le premier tiers
1 Sainte-Beuve, Lundis, t. XII, p. 59 suiv.
Voir aussi G. Michaut, Sainte-Beuve avant les Lundis, p. 164 suiv.
du xix6 siecle, la litterature s’etait regaillardie en Italie et le pays se montrait conscient de ce renouvellement 1 2. Ses roman tiques n’avaient plus besoin de se faire delivrer des lettres de noblesse. Et d’ailleurs, pourquoi se recommander de Ronsard? Les principes que defendait la jeune ecole contre le pseudoclassicisme se degageaient, persuasifs et vigoureux. de l’ceuvre des grands maitres nationaux du xiv® et du xvie siecle. On n’avait qua prendre comme modeles Dante, Petrarque, Boccace, Ariosto, Tasso, voire Chiabrera, car ses canzonette offraient toutes les combinaisons metriques dont les romantiques frangais cherchaient la justification dans les poemes de Ronsard.
Alais si rien ne designait le chef de la Pleiade pour jouer, en Italie, le meme role qu’en France, du moins, la sympathie nouvelle dont il jouissait dans sa patrie n’allait-elle pas trouver un echo de l’autre cote des Alpes ? Bien des annees s’ecoulent apr& 1830 sans qu’011 y parle meme de Ronsard. Toute l’attention que nous aceorde l’ltalie est absorbee par notre litterature contemporaine. Lorsqu’enfin le nom de Ronsard revient sous la plume des critiques italiens, on se croirait encore aux jours lointains du xviiie siecle, ou les Bettinelli et les Denina maltraitaient le grand poete frangais.
Copiste, plagiaire, pillard, voila les belles epithetes qu’on accole a son nom.
Pour M. Torraca, Ronsard, dans ses eglogues, n’est pas simplement un imitateur de Sannazar; parfois, il le copic a.
1 Voir Alfredo Galletti, L’ opera di Vittor Hugo nella letteratura italiana ( Giornale storico della lett. italiana, suppl. VII, p. 3 suiv.).
2 Gl’imitatori stranieri di Jacopo Sannazzaro. Ricerche di Francesco Torraca, 2’ ediz., pp. 58 et syiv.
DETTES ITALIENNES DE RONSARD 2 6l
Adoptant peut-etre un pen vite les conclusions trop hatives d’une etude frangaise sur le petrarquisme de Ronsard, M. Renier ecrit, de son cote : « Ronsard a pille Petrarque. » Ses larcins ne lui ont pas porte bonheur: il les a commis gauchement. Faut-il s’en etonner? Non; il y avait si pen de rapports entre les conditions d ’esprit des poetes francais du xvie siecle et celles de Timmortel Italien ! En veut-on une preuve? Il suffit d’observer que Ronsard, dans une epitre de ses Amours , n’hesite pas a exprimer des sentiments du dernier vulgaire ; il n’est pas difficile de saisir comment un amant a lame si triviale ne pouvait imiter qu'au prix d’une feinte incessante la poesie delicate du Cansoniere \
« Cette idole d’une nation, ecrit M. Flamini1 2 * * * * *, ce poete considere comme un innovateur et un createur, n’est, dans une grande partie de ses vers, qu’un elegant plagiaire. Gandar nous a montre en lui l’imitateur des Grecs, qui ouvre la voie a Racine, a Fenelon, a Chenier; d’autres ont aime se le representer le nez sur les livres latins, arrachant, des griffes et des dents, les lambeaux de l’antiquite. Il n’a pas non plus dedaigne d’user sa vue sur les livres italiens : temoin ses A'ers' et aussi les gloses des commenta-
1 Giornale storico della left, iial., t. XXVIII, p. 445, compte rendu de la these de Marius Pieri, Lc Petrarquisme an xvi8 siecle. Petrarque et Ronsard on de l’ influence du petrarquisme sur la Plciade frangaise. Marseille, 1896.
2 Profitons de'l’occasion pour saluer la memoire de Francesco Flamini,
qui porta toujours un interet si vif a l'histoire des relations intellectuelles
de la France et de 1'Italie, surtout au temps de la Renaissance. Non seule-
ment il connaissait bien notre pays qu’il etudiait avec une sympathie dont
nous devons etre reconnaissants, mais il accueillait amicalement tous ceux
d’entre nous qui recouraient a ses lumieres. Ce savant, qui etait, en memo
temps, un homme de coeur, est mort, on le sait, en 1922.
teurs qui, void deja longtemps, ont calcule son doit et son avoir \ »
Puis rappelant une anecdote rapportee par Brantome et citee par nous plus haut, en notre chapitre I, M. Flamini ajoute : « En Ronsard les Francais avaient, en effet, un Petrarque... ad usum Dclphini, je veux dire le singe de Petrarque. Le choryphee de la Pteiadc copie les poemes composes pour Madonna Laura, et il les copie sur ceux qui les ont copies. Plus encore qu’un « petrarquiste », c’est un « bembiste » : le dictateur litteraire de l’ltalie du xvie siecle a prete au grand pontife de la poesie francaise contemporaine la meilleure partie de ses depouilles. »
M. Arturo Farinelli evite les termes desobligeants, mais n’en est pas moins frappe par l’etendue des emprunts de Ronsard envers la Peninsule. Les Italiens, dit-il, lui fournirent une grande abondance d’images et de pensees. Lui, « le chef d'une « legion de poetes », il reproduisit, avec de faibles variantes les idees de Lelio Capilupi ; il « fit » du Bembo en prentmt comme modeles les moindres parmi les disciples de ce poete ; il ne craignit pas de qualifier Fracastor de « divin ». Il mit tres haut Petrarque, dont les reminiscences abondent en ses toeuvres1 2.
Toutes ces appreciations n’apparaissent plus egalement fondees, depuis que des etudes recentes ont precise la nature et l’importance des di verses dettes de Ronsard envers l'ltalie et surtout envers Petrarque et les Petrarquisants. Le lecteur ne nous en
1 Francesco Flamini, Studi di Storia letteraria italiana c straniera, P- 345-
2 Arturo Farinelli, Dante e la Francia dalV eta media al secolo di Voltaire, t. I, p. 426-