DETTES ITALIENNES DE RONSARD
voudra pas d’insister sur ces tentatives heureuses faites pour mettre en lumiere l’originalite. de Ronsard. II nous reprocherait peut-etre, au contraire, de laisser toujours la parole aux accusateurs du poete, sans jamais la donner a ses avocats.
Ce que Ronsard doit a Petrarque ou aux plus illustres disciples du maitre, c’est, tout au moins pour une bonne part, sa psychologic de l’amour, « le cote galant et chevaleresque de ses declarations, les traces de platonisme et de christianisme qu’on peut relever dans ses Amours », un certain degre d’affeterie dans la pensee et l'expression, « tout l’arsenal de la litterature precieuse » \
Car cette affectation que certains Italiens du xvme siecle lui reprochaient assez durement, l’ltalie lui en avait donne l’exemple. On trouve deja dans les oeuvres de Cariteo (t 1 5 14) les pointes et les images prolongees qui seront la preciosite de Voiture, deja la Carte du Tendre, deja les Concetti du cavalier Marin et les hyperboles de Gongora.
Et qui done imagina de construire tout le sonnet en vue de preparer le dernier vers, devenu la piece maitresse de l’edifice? Tebaldeo (1463-1537). II se distinguait, en outre, par l’enflure de ses images et l’acuite de ses pointes.
Un autre Italien n’allait pas tarder a exagerer encore ce double defaut: Serafino dall* Aquila (1466-1 5oo) prodigue hyperboles et jeux d’esprit avec une largesse dont ses disciples maladroits depasserent, helas ! la generosite.
Or Cariteo, Serafino, Tebaldeo, etaient deja morts, les deux premiers quand Ronsard venait au monde, le troisieme lorsqu’il commengait son apprentissage dans l’art des vers.
1 P. Laumonier, Ronsard poete lyrique, p. 497.
Ce sont eux les responsables, eux et peut-etre leurs premiers imitateurs frangais, Marot et Saint-Gelais, si, deja dans les Amours (i552) et la Continuation dcs Amours (1 555), Ronsard se permet des pointes comme les suivantes :
Heureux miroer ! . . . .
. ...envieux je t’admire
D’aller mirer le miroer ou se mire
Tout l’univers devant lui remire.
Va donq’, miroer, va done, et pren bien garde Qu’en te mirant ainsi que moi je t’arde Pour avoir trop ses beaux yeux admire.
Mais, en i552 et en 1 555, Ronsard ne subissait qu’assez rarement l’influence des poetes italiens du quattrocento. Elle apparait dominante dans les Sonnets pour Helene publies en 1578 : Ronsard prend a Tabaldeo sa technique des tercets et fait ainsi des infidelites frequentes au « sonnet regulier » ; il se plait, comme le meme Tebaldeo, a traiter les menus sujets de circonstance ; enfin il lui emprunte, a lui et a des Italiens de la meme ecole, leurs concetti et leurs images. « Comme eux, il navigue sur la mer du Tendre. Comme eux, il voudrait etre Argus et rougit d’avoir seulement deux yeux pour voir tant de beautes. Comme eux, il fait la genealogie d’Amour. Comme eux encore, il defie Amour de le tuer: car comment occire celui qui n’a plus de coeur? Et e’est une de leurs comparaisons familieres qu’il associe a une pointe de leur fagon quand il s'ecrie :
Tu es mort une fois, bienheureux Ixion,
Et je meurs mille fois pour n’en mourir pas une.
En un mot, « Ronsard qui avait commence sa carriere de sonnettiste en suivant les traces de Betnbo, la termina en se prenant de la plus belle passion pour Tebaldeo » \
1 J. Vianey, Le Petarquisme cn France au xvic siccle, pp. 19, 22, 35 et suiv., 143, 256 et suiv.