DETIES ITALIENNES DE RONSARD
Mais, notons-le soigneusement, s’il subit l’influence des Italiens et en particulier de Petrarque et des Petrarquisants, jamais il ne les imite servilement: entre eux et lui, les differences sont beaucoup plus nombreuses que les ressemblances.
« Dans vingt-cinq sonnets environ » des Amours (i552), « l’on retrouve des morceaux plus ou moins longs tires a peu pres textuellement de Petrarque ». Dans une douzaine d’autres, Bembo est imite de tres pres. Une chanson et quatre sonnets sont empruntes a l’Arioste. Enfin, contrairement a d’autres poetes de la Pleiade, Ronsard ne puise que peu dans certaine anthologie ou les eleves de Bembo avaient reuni leurs meilleures ceuvres : c’est le recueil ifflprime chez Gabriel Giolito di Ferrarii.
Au total,. '« on ne peut guere compter dans les Amours plus d une quarantaine de pieces sur environ cent quatre-vingts, qui aient, a proprement parler. une source precise. Encore sont-elles loin de pouvoir toutes etre qualifiees de copies. Ce que Ronsard demande le plus souvent a un modele, c’est un theme a developper, l’indication d’un mouvement, un mot pour commencer, ou un trait final: l’invention du reste ne l’embarrasse pas ». Doue dune puissante personnalite, il salt la garder et il ne la laisse etouffer par aucune influence. Il la manifeste en donnant au sonnet francais une physionomie bien distincte du sonnet italien. Il le soumet a deux lois tres rigoureuses : celle de faire alterner regulierement les rimes masculines avec les feminines, et celle de combiner ton jours les rimes des tercets d’apres le systeme marotique (CCD EED; variante: CCD EDE).
En outre, Ronsard essaye d’avoir un style a lui et il y reussit : rarete des chevilles et propriete presque constante des termes; ahondance des vers ou les sons s’allient harmonieusement pour caresser l’oreille ; aisance habituelle de la phrase ; ampleur du developpement, surtout quand la piece est faite soit dune seule
image qui etend ses rameaux multiples dans les quatorze vers, soit d’une seule idee antithetique tournee et retournee sous toutes ses faces ; etonnante vivacite de mouvement qui dun seul elan emporte le poeme tout entier a sa conclusion \
La Continuation que Ronsard donna, en 1 555, a son premier recueil, ne se distingue pas seulement des Amours par l'emploi frequent de l'alexandrin dans le sonnet. L 'imitation des sources y est encore moins livresque, car le nombre des pieces traduites y devient infime. Enfin les defauts s’attenuent et les qualites precedemment observees s’ffirment avec plus de fermete encore s.
Quant aux Sonnets pour Helene, « on doit remarquer que jamais limitation de Ronsard ne fut moins servile qu’ici. Quand il chantait Cassandre ou Marie, il traduisait au moins quelquefois : dans les Sonnets pour Helene, s’il y a beaucoup de reminiscences, il n’y a, je crois, aucun plagiat. Et parfois quelle poesie ! quelle tranche originalite, meme la ou les quattrocentistes ont fourni le theme ! » 1 * 3 4.
Enfin, une meme remarque s’applique a ces trois recueils. Ronsard y donne l’exemple de la sincerite. Il a reellement vecu les passions dont il nous fait confidence. Il ne s’escrime pas a decrire, d’apres Petrarque, des sentiments qu’il ne connalt pas pour les avoir eprouves *.
On le voit done : Ronsard n’est ni un simple traducteur de Petrarque ou de Bembo, comme on le pretendit parfois, en Italie, deja au xvm° siecle5, ni un plagiaire tel que l’imagine M. Flamini. Combien plus pres de la verite se tenaient Martelli,
1 J. Vianey, ouv. cite , chap. II, § V.
~ Id., p. 187 suiv.
3 Id., p. 261.
4 P. Laumonier, Ronsard poctc lyrique, p. 513.
3 Voir plus haut, chap. V, § II.