‹ RonsardChapitre 11 sur 15 · I. Je le salue, ù mort, libérateur céleste. (L/\.MAicriM · texte numérisé non relu

I. Je le salue, ù mort, libérateur céleste. (L/\.MAicriM

décharné, disaiil le final adieu à ses amis, à la plaisante lumière du jour :

Ha morl! le port commun, des hommes le confort. Viens enterrer mes maux, je t'en prie à mains jointes...

Je n'ai plus que les os, un squelette je semble,

Décharné, dénervé, démusclé, dépoulpc,

Que le trait de la mort sans pardon a frappé;

Je n'ose voir mes bras que de peur je ne tremble...

Adieu plaisant solnil...

Mon corps s'en va descendre où tout se désassemble. Quel ami, me voyant à ce point dépouillé. Ne remporte au logis un œil triste et mouillé, Me consolant au lit et me baisant la face, En essuyant mes yeux par la mort endormis? .. Adieu, chers compagnons, adieu, mes chers amis!

Puis, de la même plume doiil il avait écrit un tragique « Heureux qui ne fut onc » I il se dépeignait redressé, rasséréné, aifermi dans sa croyance :

Quoi, mon âme, dors-tu, engourdie en ta masse? La trompette a sonné, serre bagage et va Le chemin déserté que Jésus-Christ trouva, Quand, tout mouillé de sang, racheta noire race.

C'est un chemin fâcheux, borné de peu d'espace, Tracé de peu de gens, que la ronce pava, Où le chardon poignant ses têtes éleva ; Prends courage pourtant et ne quitte la place...

C'est fait, j'ai dévidé le cours de mes destins.

Le 27 décembre lô(S."), étant à Saint-(]ôiiie, le fidèle Galland se trouvant auprès de lui, il rendit l'esprit « à Dieu, ayant, dit Binet, les mains jointes au ciel qui en tombant firent connaître aux assistants le moment de son trépas ». 11 avait soixante et un ans. Seuls de l'ancienne Pléiade, Baïf et Pontus dé Tyard lui survivaient; Calvin était mort

1(30 UONS.VIU).

depuis viiigl l'I un ans, llahclais depuis trente-deux, Montaigne avait encore sej)t ans à vivre. L'avenir était représenté par Desportes, dont les sonnets précieux, coulants, volontici's lubriques, intenséluenl italiens, avaient comnicuc*'; de paraître avec un prodigieux succès en 1573; ynw Flionnète, placide et monotone lîcrlaul, dont les vers circulaient en manuscrit, et par du Barlas qui s'était assigné dans sa Sri/iainr (1578) un immens(; sujel. sans se douter que son emphase le l'apclissail, et que le génie d'un Dante ou dun Milton, dont il était dépourvu, y était indispensable. Malherbe iiavail rien écrit encore que (rinsigninanl, mais il avait ti'cnte ans; les beaux jours de la Pléiade étaient finis, (^eux qui Taimaienl s'en rendaient compte : Ronsard est mon, écrivait 1/Rsloile dans son journal, « le premier et le dci'uier de nos poètes français ».

l^onsard avait souhaité des funérailles simples, suivies de ses seuls amis, excluant tout sépulcre pompeux, « operosius extructa sepulchra » (Critton). II fut enterré à gauche du chœur à Sainl-Côme, où l'un de ses successeurs, Joachim de la Chélardic, lui lit élever en 1GU7 un tombeau transféré à Tours lors de la suppression du prieui'é en 17'i^i et détruit à la Piévolution, mais dont il reste un dessin. Le monument était surmonté du remarquable buste exécuté, semble-t-il, du vivant du modèle et reproduit en tête de ce volume, d'après le moulage de Dlois; l'original a t'Ic pci'du au siècle derniei'. 11 représente un Ronsard (juincpiagénaire, aux traits accentués, aigus et lins, aux lèvres serrées et volontaires, mais

en même temps spirituelles et qui devaient cire promptes à se desserrer, aux solides épaules d'ancien athlète, avec, toutefois, une inclinaison raide et comme rhumatismale du cou. La tête porte le laurier des poètes; c'est la plus sincère et vivante image qui nous reste de llonsard. A Paris, des obsèques solennelles furent célébrées, par les soins de Galland, dans la chapelle de Boncourt où un Requiem en cinq pai'ties, première œuvre importante de Jacques Mauduit, fut exécuté avec le concours de la Musique du roi. Les cérémonies durèrent un jour entier, le 24 février 1556, anniversaire de cet autre, deuil national, la bataille de Pavie; l'éloge du Prince des poètes fut prononcé en vers et en prose, en latin et en français ; en latin par deux professeurs de Boncourt, Jacques Yelliard et l'Écossais Crilton (Griciilon, plus tard professeur de grec au Collège de France), en français par du Perron, futur cardinal, au milieu d'une « si grande affluence de peuple que plusieurs princes et grands seigneurs furent contraints de s'en aller pour n'avoir pu entrer » (Binet).

Ronsard laissait le souvenir d un très grand poète dont le renom avait pénétré, dit Yelliard, « jusqu'aux solitudes les plus reculées », lu et imité par toute l'Europe à un degré que des travaux tels que ceux de M. Laumonier et de Sir Sidney Lee, commencent seulement à nous faire connaître, bienveillant aux jeunes, tels de Thou, Binet, Berlaut et, ce qui est plus caraclcrisliquo, le fougueux protestant d'Aubigné ; « libéral cl magnifique en la dépense des biens qu'il avait », car, disait-il, (Jalliopc regarde

Celui d'un mauvais œil qui trop chichement garde Quelque trésor moisi dans un cotTre rouillé;

capable, avec toutes ses complaisances professionnelles, de faire la leçon aux rois mêmes dont il dépendait, ami des humbles qu'il voyait, le cœur serré, c< moissonner d'une main affamée w. ayant des préférences et des animosilés prononcées, hostile aux ^ens de loi qui vendent « leur caquet », aux architectes par ti^op dépensiers, aux farceurs, railleurs, moqueurs, qui ont pour métier d'entraver, abaisser, avilir, détourner la pensée du sérieux de la vie; hostile encore à tout ce qui est méchant, hargneux, refrogné; recommandant aux rois, aux poètes, à tous honnêtes gens de garder l'esprit ouvert, gaillard et avenant; ami du plein air, de tous les jeux d'exercice, incapable de provocation, mais intrépide dans la ri])oste, de cire devant la Beauté, toujours prêt à aimer et à confesser publiquement ses changeantes tendresses, comme d'ailleurs tous ses senlimenls; épris d'art, de musique, du beau lilléraire, do la Muse,

Le seul cotiforl qui mes tristesses tue,

gardant enlin au premier rang de ses passions, du malin au soir de; la vie, l'amour de ce pays de France qui paraît sans cesse à la veille de sombrer dans « la mer des malheurs », mais qui ne mourra point :

(l'est la mère lerlilr, iihiinda iilc iii la race D'huninics mâles esprits.

CIIArMTRF: VI

Ronsard était, au moment de sa mort, le lettre le plus illustre d'Europe. La poésie française allait bientôt s'engager dans des voies différentes el il s'en doutait; rien, disait-il, ne naît que pour mourir,

Naissance et mort est une même chose.

Sa popularité et celle de son œuvre demeuraient toutefois intactes, et pendant quarante ans et plus ses écrits allaient continuer d'être réimprimés comme de son vivant. Avant sa mort, six éditions avaient paru en vingt-cinq ans; après sa mort, le môme nombre d'éditions parut dans le même nombi'e d'années. Sa grandeur était reconnue de tous. « Et pour venir à nos poètes français, quel homme, écrit Brantôme, a été M. Ronsard I II a été tel que tous les poètes qui sont venus après lui, ou qui viendront, se peuvent dire ses enfants et lui leur père, car il les a

tous engendrés ». « Surtout, disait Pasquier, on ne peut assez haut louer la mémoire du grand Ronsard... Jamais poète n'écrivit tant comme lui... et toutefois, en quelque espèce de poésie où il ait appliqué son esprit, en imitant les anciens, il les a ou surmontés ou pour le moins égalés. Car, quant à tous les poètes qui ont écrit en leurs vulgaires, il n'a point son pareil ». « C'est le premier poète de ce siècle », écrit du ^'erdier, en 1585, « TArioste, Tasso et Bartas, qui tiennent les premiers rangs des modernes... ne lui sauraient ôter ni emporter cet honneur ». Les chercheurs de nouvelle voie lui rendaient eux-mêmes humble hommage, Desportes tout le premier, du Bartas dans sa Seconde Semaine. Bertaut dans un Eloge funèbre où il représentait les pèlerins littéraires venant de tous les coins du monde au tom beau de Ronsard, ne fût-ce qu'atîn

De pouvoir s'en vanter et. de dire ; je l'ai vu.

Si ces poètes nous donnèrent autre chose que du Ronsard, la principale raison ne fut pas que le goût en était passé ou qu'ils fussent « retenus ». comme se le figura Boileau. par le trébuchemcnt d'un écrivain qui n'avait aucunement trébuché, mais bien (j[u'ils n'étaient pas des Ronsard.

Du jour où sa vocation s'était décidée, le Prince des poètes avait été poète et rien autre chose, il avait joué dans cette époque troublée son rôle de citoyen, mais il l'avait joué en poète, ce qui n'était pas en diminuer le danger, conseillant les rois et se lançant dans la querelle protestante. La poésie était pour lui un sacerdoce, mais un sacerdoce mili-

THEORIES, POESIE, UENOMMEE. 105

taire, il était religieux à la manière des Templiers. L'art littéraire, infiniment supérieur, pensait-il, à tous ces autres arts qu'il voyait s'épanouir sous ses yeux, Tart de « la médaille morte ou la peinture vaine », ou celui par lequel se transforme « une roche en maisons ». fut le centre de ses pensées pendant les quarante ans qu'il servit les Muses.

Le résultat de ses réflexions a été consigné par lui en quantité d'écrits, préfaces (les trois pour la Franciade en particulier), poèmes autobiographiques, essais divers et notamment son Abrégé de l'Art poétique Français, en prose, rédigé en quelques heures pour l'instruction d'un apprenti-poèle de ses amis et publié en 1565. Tous ces avis, en vers et en prose, sont donnés dans le style net et souvent péremptoire qui lui était habituel : non qu'il n'hésitât jamais ou ne modifiât jamais ses jugements, mais quand il le faisait il le proclamait aussi sans ambages. Ses conclusions, moins dogmatiques à mesure qu'il avait grandi en autorité et en expérience, sont le résultat de beaucoup de réflexion, beaucoup d'étude, d'une longue pratique et d'un grand bon sens.

Le fond de sa doctrine finale est la règle : « plutôt moins et mieux faire », ce qui était à peu près la devise de son ami de jeunesse Pelelier; moins de poètes, mais mieux doués; moins d'écrits, mais meilleurs. Quantité de ses dernières corrections dans ses propres œuvres consistent à supprimer : « élaguant, dit-il lui-même, l'inutile, comme fait le bon jardinier pour les branches ». A tout vrai poète deux avantages sont, d'après Ronsard indispensables, et

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sur ce poiul il nt; sécarla jamais des théories de la , Défense : le don naturel, le savoir. Rien sans peine, et rien sans le « don de Dieu ». II s'agit d'un sacerdoce, non d'une vocation quelconque; il faut s'y livrer tout entier, cœur et esprit, tenant les « Muscs en révérence », recherchant surtout les m conceptions hautes, grandes et belles », ornant le temple (par la splendeur du style : images, comparaisons, sentences, souvenirs mythologiques) comme les artistes des Valois ornaient « de marbre, jaspe et porphyre, deguillochis, ovales, frontispices et piédestaux, frises et chapiteaux », la façade des palais des rois. L'objet du labeur, les livres saints de la littérature, sont les ouvrages des anciens; nul soin ne doit être négligé pour en pénétrer le sens et comprendre ce qui en fait la beauté. Ce labeur, toutefois, sera vain si le don initial manque ; les anciens vous enseignent à vous lever de terre et à marcher, de belle allure certes et le chant aux lèvres, mais c'est l'esprit divin qui montre aux prédestinés où il faut qu'ils ' aillent : u Les vers viennent de Dieu », dit-il plus d'une fois.

Le poète sera « endoctriné » et rejettera la « vieille ignorance de nos pères », mais leur ignorance seulement; Français, il exprimera en français dt;s sentiments français; il ne « latinisera » point comme font tant de néo-classiques; il ne ressemblera point à « un perroquet en cage enclos ». « Gomment veux-tu qu'on le lise, latinour, ((uand à peine lit-on Stace, Lucain, Sénèquc, Silius et (]laudien qui ne servent que d'ombre muette dans une étude, auxquels on ne parle jamais que deux ou trois fois en sa vie,

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encore qu'ils fussent grands maîtres en leur langue maternelle?... D'une langue morte 1 autre prend vie, ainsi qu'il plaît à l'arrêt du destin et à Dieu qui commande, lequel ne veut souffrir que les choses mortelles soient éternelles comme lui ». C'est imiter les anciens que d'être de son pays : Homère a fondé son Iliade sur « quelque vieil conte de son temps, de la belle Hélène », qui était pour lui ce que sont pour nous « des contes de Lancelot, do Tristan, de Gauvain et d'Artus ».

Des deux points, le principal est le don, l'inspiration, ce que Ronsard appelait la « fureur », le « ravissement »; malheur aux versiflcateurs, si habiles cju'ils soient, qui n'ont qu" « un peu de vie », qui n'ont pas été touchés par « l'âpre aiguillon » de Phébus. Us ont beau versiflcr aussi exactement que les vrais |)oètes, ils ne sont pas plus de leur lignée qu'un Hercule de tragédie n'est Hercule pour avoir acheté « la peau d'un lion chez un pellelier, une grosse massue chez un charpentier et une fausse perruque chez un altifeur ». (ï'est tout juste l'équivalent de ces achats que vaudra au simple versificateur l'étude acharnée des anciens. Les poètesnés sont tout autres; ils sont « remplis de divinité », épris de poésie « ardenlement » ; êtres à part et supérieurs,

Ils ont Ips pieds à terre et Tespiit dans les cirux.

De là de très importantes conséquences au point de vue des théories et de la pratique de Ronsard. 11 connaît et approuve à peu près toutes les règles que Malherbe et Roileau (plus lém.éraircs qu'Aris-

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tote de qui nous tenons de simples conseils) allaient transformer en dogmes hors desquels point de salut. Il recommande de les observer, mais les subordonne " à une autre qui les domine : plutôt violer toutes les prescriptions de toutes les prosodies et de toutes les \S grammaires que d'entraver l'élan poétique; aux pré- I destinés, tout est permis; ils participent de la toute- ' puissance des dieux. Dangereux conseil assurément qui, poussé un peu loin, a plus de chances d'encourager le sans-gène des incapables que de renforcer l'élan des inspirés. Ce fat, en tout cas, chez Ronsard, une idée arrêtée'; par crainte d'écai'ler la flamme poétique aussi capricieuse, dit-il. qu'un feu follet aux nuits d'hiver, il laisse à son vrai poète toute liberté. Ce favori des dieux nest pas tenu de « se ' soucier beaucoup des règles de grammaire » (et sur ce point Spenser en Angleterre, Lamartine et Musset en France, furent, comme leur pratique le montre, d'accord avec Ronsard) : il observera l'alternance des rimes masculines et féminines « tant qu'il lui sera possible »; sa rime sera (( riche », avec la consonne d'appui, mais « tu seras plus soigneux de ta l)elle invention et des mots que de la rime laquelle vient assez aisément d'elle-même après un peu d exercice et de labeur •>■>. Si elle ne vient pas de bonne grâce on peut la violenter, dire Callioupc pour Calliope; lionsard i-ime même inutiles à aborlifs. écrivant sans sci'upule inutis et aborlis; il rime

I. Timidement iiuli(|uùe aussi par Roiltau (chant IV), mais qui veut qu'on ne cède à ce « transport lieureux >■ que sur l'avis d'un ■■ censeur solide ot salutaire », ce qui était se faire une sing'ulii're idée de ces <■ transports ».

aussi Parnasc à Pégase. Que faire du mot liymne qui ne rime à rien? Il en faisait hinne; mais bientôt le mot se redressait comme une plante foulée et non tuée, et c'est hymne qui a survécu. Les hiatus sont à éviter, mais seulement « autant que la contrainte de ton vers le le permettra »; de même pour lélision, y compris celle des o et des u, et pour quantité de licences orthograpliiques, que P>ousard tolère s'il y a « contrainte », « nécessité » ; il admet donra pour donnera. Il dit lui-même « a' vous point vu »? pour « avez-Yous », et se fait justifier par Muret d'après le sis pour si vis des Latins. Mieux vaudiait un vers « merveilleusement rude » qu'un qui dirait mal ce qu'il aurait à dire.

Il accepte et pratique, après des hésitations momentanées, les enjambenienls ; il est hostile, mais ne l'était pas d abord, aux inversions. « Il faut dire : Le roi alla coucher à Orléans, et non pas : A Orléans le roi coucher alla », ce qui eût ravi le professeur de M. Jourdain, en d'autres termes, Molière.

De plus en plus, avec les années, le bon sens prédomina dans les théories de Ronsard. Il se déclara pour la simplicité, la brièveté, la justesse des termes. II faut « resserrer ta main qui bouillonne d'écrire », qu'avec toute sa « fureur » le poète veille à la composition et « fasse que la lin de son ouvi'age, par une bonne liaison, se rapporte au commencement », comme le veut Horace. Il insiste sur le danger des extrêmes : ne pas a affecter par trop le parler de la cour », user des circonlocutions, mais « sagement... autrement tu rendrais ton ouvrage plus enflé et bouffi que plein de majesté », éviter du même soin

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f plaliliule et unllure et, reprenant, dans la troisième pri'face de la Frandadc. des idées exprimées déjà par lui en divers morceaux, vers et prose, où le coulant Desportes et le grandiloquent du Barlas eurent soin de ne pas se reconnaître, il disait : « La ])lupart de ceux qui écrivent de notre temps se ti'aînent énervés à fleur de terre comme de faibles chenilles... les autres sont trop emportés et presque crevés d'enflure, comme hydropiques, lesquels pensent n'avoir rien fait d'excellent s'il n'est extravagant, creux et houffi, i)lein de songes monstrueux et de paroles piaUées... Si tu veux démembrer leurs carmes, tu n'en feras sortir que du vent ». Yisait-il réellement du Barlas? On ne sait. 11 est certain que lorsque celui-ci essaye de décrire le chaos, ou se pose la question : que faisait Dieu, au cours de l'éternité, avant la création du monde? et se répond qu'il avait pour occupation, d'abord de s'admirer, ensuite do bâtir l'enfer, à « démembrer » de tels passages, on n'en fait « sortir c{uc du vent ». « Ni trop haut ni trop ])as », avait écrit llonsard dès 1550, car « ce n'est ])as le tout que d'ouvrir le bec grand ». Tout à la iin de sa vie il répétait encore : « Ni tro}) haut ni troj) bas », prenant soin de montr(>r toutefois, comme on a vu. que le trt)p haut exclu par lui est la fausse grandeur des faux poètes, « ii'op ampouh-s et presque crevés d'enflure ».

Le |)eiiitre a jiour outil son pinceau, le graveur son burin, le poète ja langue qu'il parle. Perfectionner l'outil, c'est rendre possibles des (uuvres ])lus parfaites ; son im|)orlance est donc certaine. De là ces innombrables écrits qui, à partir de L510, date

Tni::ouii:s, poésie, henommee. m

du « Prologue » de Seyssel', trailèrent de rciiiichissement, de la grammaire et surtout de Tortliographe de la langue française. Cette dernière question se posait exactement comme de nos jours, avec ardentes disputes entre pai'tisans et adversaires d'une orthographe phonétique, de la suppression des lettres non prononcées, d'une réforme de lalphabet pour obtenir une figuration plus exacte de sons sur la valeur desquels personne, au reste, n'était d'accord, ixs arguments étaient les mêmes, y compris celui tiré de lintérêt des étrangers : ceux qui veulent apprendre seraient encouragés par la réforme— mais ceux qui savent déjà, répondait-on, découragés. Tout cela n'aboutit à rien, et ce qui en resta de plus durable fut le souvenir de disputes aussi furieuses qu'entre catholiques et protestants. « Que les géomètres sont heureux ! a écrit Sully Prudhomme; leurs querelles ne sauraient durer, celles des artistes sont interminables ». Celle-ci, en effet, dure encore.

Ronsard, avec sa tendance générale à favoriser les réformes, avait, au début, pris parti pour le système orthogra])hiquc de Meigret, et ce n'était pas mal choisir; mais voyant la confusion grandir, et craignant que ces nouveautés n'ajoutassent à l'obscurité qu'on lui reprochait, il s'inclina, dit-il ironiquement, devant « l'opiniâtre avis des plus célèbres ignorants de notre temps », se bornant à un petit nouil)re de simplifications qu'il s'abstint,

1. Publié seulement en 1559, en lête d'une traducLion de Justin. Voir lirunot, Ri'cnc cV llislulrc liltcrairc de la France, 1, 72.

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bailleurs, de toujours observer rigourcusemenl.

Les langues anciennes passaient pour riclies, les modernes, ou comme on les appelait, les vulgaires, pour pauvres. Il fallait donc les enrichir; on s'en était occupé dans le même temps par tous pays. Plus une langue aurait de mois, ptnsait-on, plus elle serait supérieure aux autres et honorable pour la nation. On faisait étalage, en nouveaux riches, de ses richesses ; de là ces k^anelles de vocables chez Rabelais et parfois chez Ronsard qui, dans son Hymne des Astres, a quatre lignes de mots pour énumérer les diverses influences des étoiles. On ne pouvait imaginer danger venant de redondance, crudité, encombrement. « On n'appelle pas, disait Henri Estienne, un homme riche, qui n'a que ce qui lui est nécessaire, mais faut aussi qu'il ait des choses dont il n'a point besoin et desquelles il se pourrait bien passer; et quant aux nécessaires, il lui en faut avoir de rechange ».

Ronsard s'était mis avec ardeur à la besogne et garda jusqu'à la Un sa foi dans renrichisscmenl de la langue : « IMus nous aurons de mots en noire langue, disait-il avc<' conviction, plus elle sera parfaite». Seulement il faut demeurer français cl extraire le plus possible nos richesses de notre propre sol. Fuyons les latinismes dont abusaient « nos devanciers » (savoir les rhétoriqueurs ; lui-même ne suivit pas trop bien son précepte), mais empruntons « aux dialectes de notre France », et il tirait vanité do ses mois vendômois — astelle, éclat de bois, par exemple — les défendant avec àpreté contre les railleurs. Malgré ses efforts cepciidanl, aucun d(;

ces mots n"a survécu. Empruntons aussi aux aili- ] sans de tous métiers, surtout aux « artisans du feu... et de là tireras maintes belles et vives comparaisons » ; au vieux français : « Tu ne rejetteras point les vieux mots de nos romans, ains les choisiras avec mesure et prudente élection ». Là encore ses efforts demeurèrent à peu près inutiles, et ce fut en vain qu'il prononça pour nombre de ces vocables le Ve ni foras de la résurrection. Enfin, et c'était là le plus original de son système, il faut recourir à ce qu'il appelle, dans la troisième préface de sa Franciade, \q pvovignement. C'est la méthode si commode des pays de langue anglaise qui tirent couramment un verbe d'un nom ou d'un adjectif : d'horrible Ronsard fait ainsi horribler [« horriblant ton corps de la peau d'un tigre »); de source, sourcer (le cheval « qui fit sourcer le mont •>); de fantastique il fait fantastiquer; de valet, se valeter. Il dit, mais non couramment, en-eauer, en-fouer, et que Cérès est bledtière, prenant soin, dans ces cas extrêmes, d'expliquer en marge que cela veut dire : « tourner en feu et en eau », « qui préside aux blés « '. Il croit ' aux mots composés : le procédé est antique, mais la pratique doit être française. Il faut reconnaître, d'ailleurs, que, contrairement à ce qui a été si longtemps répété, il ne fît qu'un usage très modéré de ce genre de mots et presque toujours pour qualiûer des personnages classiques. Jupiter est

1. Conliiiiialion des Amours, 1555, p. '•Vt; Sourelle Continuation, 155(j, fol. 15. Il recommande à ses imitateurs de l'imiter aussi en cela et de « coter » en marge leurs mots nouveaux, avec indication du sens {Art Poétique).

« tue-géant » ; Pégase esi « dos-ailé » ; Aquilon est « le chasse-nue et l'ébranle-rocher, Tirrite-mer », Pan est un « dieu chèvre-pied ».

Quant aux diininutifs. il se plaisait à en trouver l'exemple dans Catulle el à oublier que c'était chez nous un reste du moyen âge :

Me leA'ai par un inaliiiel Et entrai en un jardinet...

Si trouvai une sentelette, Pleine de rosée et d'herbelle,

écrivait, au xiv*^ siècle, jMachault dans son Dit du Vcrgicr. L'usage fait par Ronsard de ce procédé, plus restreint aussi chez lui (ju'il ncst (;ru d'ordinaire, ne fut pas toujours heureux. Il lui arriva de donner ainsi un ton de fadeur à ses mignardises, d'atténuer le sens de mois qu'il n'y avait nulle raison daffaiblir et aussi do se faciliter la rime, ce qui n'est guère pardonnable à un poète sui'Iout à qui elle obéissait si volontiers. Par ce moyen tout mot peut rimer avec tout autre, onde avec Cassandre, fleur avec tendre, jolie av(!c verte. Il sufGt de dire, comme Ronsard, oiidclte, Cassandrelle, fleurette, tcndrettc, joliette, verdelette. (}anibade rime très richement à herbe, pourvu quon dise, avec lui, gambelcttc et herbelette. Parfois le diminutif est un vrai contresens : Vénus, à la mort d'Adonis, verse des « larmelettes »; tout porte à croire que ce furent de vraies larmes. Par bonheur ces genlillesses faciles sont rares el le devinrent de plus en plus chez Ronsard; Cassandre en inspira un certain nombre. Hélène à peu près poiiil.

Jusqu'à la fin, Ronsard demeura fier des services qu'il se flattait d'avoir rendus au vocabulaire :

Je fis des mots nouveaux, jo rappelai les vieux,

disait-il en 1563; il répèle la même chose, dans les mêmes termes, en 1584. Cependant le doute Tavait pris et Tabbé Froger a montré comment, revisant ses hymnes la même année, il supprimait maints archaïsmes, remplaçant parforcé par maîtrisé, siller par voiler, etc.

Ronsard voulait une langue riclie, et que le poète eût, par préférence, des conceptions hautes, mais il ne voulait pas un vocabulaire différent pour la prose et pour les vers. Ce qu'il demande aux mots est de représenter exactement la pensée, nobles ou non suivant le cas, mais toujours « signiûanls ». II n'est c^ pas de point sur lequel il insiste davantage : les termes nobles ont leur place à eux, mais ne sont i)as i toujours de mise, « car bien souvent la matière ni le | sens ne désirent pas telle haussure de voix ». Ce l qu'il faut ce sont des expressions vives et qui portent; n'admettez que les épithètes « significatives el^ non oisives, c'est-à-dire qui servent à la substance -^ des vers » ; ne dites pas la « rivière courante », la « verte ramée », la rivière étant trop habiluellement courante et la ramée verte pour cju'il vaille de le rappeler. Fuyez ces longs mots ternes qui remplissent « languidement le vers », ceux en ion surtout, « comme abomination, leslification ». S'il s'était pénétré de ce précepte. Boileau nous eût é|»ai'gné le distique :

Soyez vit et presse dans vos narrations, Soyez riche et pompeux dans vos descriptions.

11 n'est guère do mois qui fassent peur à Ronsard. Non seulement ses bergers ne s'appellent pas « Lycidas », ce dont frémit Boileau, mais dans ses vers, Mémoire enfante les neuf Muses d'une « ventrée » ; ses sorcières ont « le poil hérissonné » ; ses dépensiers sont « embouffis de bombance ». Molière même n'eût pas mieux résumé tout Tartufe d'un mot que n'a fait Ronsard à propos des faux puritains de son temps : mélîez-vous deux, ils se faufilent à vos foyers avec leurs bons conseils, « mais n'ont le cœur châtré ». L'anoblissement méthodique de familles de mots, avec ces excessifs privilèges qui devaient avoir les conséquences de tous les privilèges excessifs et conduire au premier Dictionnaire de l'Académie, si bien expurgé, aux circonlocutions pour dire canon, [)orc. ou chien, et à la Révolution romantique, date de l'àgc suivant.

Ronsard a été qualifié de « maître des charmeurs de l'oreille » par un maître, Sully Prudhomme. s/Gomme technicien du vers c'est son grand mérilc Il employa une quantité sans exemple de strophes et mètres différents, prenant un plaisir par moments excessif à associer long-; et petits vers, rimes alternées, embrassées, combinées de mille manières,

THEOiuKs, l'OKsiE, iu:nom.mi:i:. 177

ne reculant pas devant le vers « impair <> (vers de neuf S341abes, vers de onze) remis en honneur par nos modernes symbolistes, étalant cette virtuosiliqui devait éblouir sinon dévoyer Banville et (pii parfois, mais rarement, brille chez lui à contretemps et détourne l'attention de la gravite du sujet. Bien qu'on répète encore quelquefois le contraire, tout de même que Victor Hugo, il n'inventa qu'assez peu de mètres nouveaux ' et ne se faisait là-dessus nulle illusion. Lui si fier de son rôle d'initiateur est muet sur ce j^rétendu mérite. En réalité il prit de toutes mains, de Lemaire de Belges, de ^larot, des rhétoriqueurs même, la majorité des agencements de vers que son génie rendit fameux. Il n'importe guère. Ce qui importe est l'usage fait de ces moyens — d'expression. Qui inventa le ciseau dont se servait Michel-Ange? C'est l'emploi qui compte. -^

Mais sourd et cependant passionné de musique, tel Beethoven, Bonsard toucha comme jiersonne n'avait su avant lui dans notre pays les multiples claviers des grandes orgues poétiques, tendre, tumultueux, gracieux, grandiose, épandant en lai'ges i)hrases ^ lyriques les sonorités de sa parole altière, ou traduisant en sourdine le faible bruissement des fon-

1. M. Martinon (Les Slrop/ics, 1912, pp. 'j2, Vf, 'iTi, 'ili) attribue à Ronsard « tout au plus une quinzaine de formes non réalisées avant lui » (c'est encore quelque cliose), dont notamment le quatrain, « sa plus heureuse trouvaille », employé dans l'ode De l'élection de son si'pulcic (trois vers de six pieds, un de quatre, aabb), le sixain ideux alexandrins et un vers de six pieds deux fois répétés, aabccb) employé dans la Comjilainie de Glauque à Scille : « Les douces Qcurs d'Hymette » ; le septain {aabcbcb) de l'ode : « O fontaine Bellerie ».

laines fuyant parmi les rochers « d'un glissant pas ». ^\ C'est un souci criiarmonie et de variété dans Tharnionic qui lui Ht imposer, par l'exemple presque constant (juil en donna après les incertitudes initiales, rallernance des rimes masculines et féminines, connue dès le xv" siècle, mais qui n'était pas régulièrement pratiquée et que du Bellay recommandait encore de ne pas observer « superstitieusement ». llonsard, comuie on l'a vu, n"alla pas jusqu'à la su])erstilion.

Sur l'imporlance des sons lioiisard insiste; ils

•^ ont une vertu propre et evocalrice, supérieure a

leur valeur harmonique; ils s'accordent ou non

'avec les sentiments à exprimer, on doit donc en

ftenir grand compte. La valeur des lettres mêmes est

''à considéi'cr. Il faut « prendre garde aux lettres »,

dit-il, et faire i' jugement de celles qui ont plus de

sons et de celles qui en ont le moins. Car A, (), U,

et les consonnes M. lî, et les S S finissant les mots,

et sur toutes les \\ 11 cpii sont les vraies lettres

héroïques, sont une grande sonnerie et batterie aux

vers ». 11 donne, quant aux H, un exemple tiré de

^ irgile et se conforme à son propre précepte dans

la Fi-finci(i(l(\ mais non de manière à donner envie

(le l'imiler :

l)"(iii le ripiiaiil i-t lournaiil do niaiiit Imir, Km loiii'billfuis (run bras arme li' ruo, l'itMj contio-iiiont, sur le diii' df la rue.

Son désir de charmer l'oreille le pousse, en d'autres occasions, à ajouter aux sonorités de la rime, souvent très riche, le bercement de mots volontairement répétés :

Et en toute saison, avec Flore y soupire, D'un soiipiv éternel, le gracieux zéphire.

Il va si loin, par inoinents, qu il fait songci- aux « pantonins malais » de Leconle de Lisic. DL-ciivant le monumenl, mainlcnant. au Louvre, où était enfermé le cœur d'PIenri II, il dit :

Par une Reine où sont toutes les grâces. Trois Grâces sont mises dessous ce cœur, Cœur d'un grand prince, invincible vainqueur. Qui fut l'honneur dos vertus et des Grâces.

Aux idées arrêtées qu'il avait sur létroile union de la poésie et de la musique est due la conslancei avec laquelle il pratiqua le sonnet parfaitement ré- y gulier, dans un temps oîi la libellé ilalienne tendait k prévaloir. Ne pouvant attendre des compositeurs un air spécial pour chacun de ses innombrables sonnets, il les rima de manière qu'un même air à toutes fins (au risque très grave d'unions mal assorties) fût adaptable à quantité d'entre eux, la majeure partie offrant d'identiques agencements de rimes masculines et féminines. Ce n'est certainement pas là que Ronsard, « réglant tout, brouilla tout », puisque les préceptes que son exemple imposa sont ceux mêmes que Boileau attribue k « ce dieu bizarre », Apollon.

L'importance attachée aux sons par Ronsard, lui /| lit insister sur l'obligation de rimer richement ce vers bien connu déjàj mais qui ne devint cependant qu'api^ès lui, et grâce aux modèles que, dès ses débuts de 1550, il commença d'en donner, le grand vers français déflnitif, celui de Malherbe, Piacine, Corneille. Molière, Voltaire, celui de Jocelyn, lîolla,

180 IlOXSAItl).

la Maison du Berger, comme il avait clé celui des

Hymnes, des Sonnets à Marie et à Hélène et des

rv/ Discours de Pionsard, Talexandrin. Il faut, pensail-

il, une forte sonoi-ilé finale pour marquer la cadence

dune si longue suite de syllabes ; mais là aussi ce

lui moins par ce soin, chez lui très remarquable,

moins par sa théorie que par son exemple, que

Ronsard montra la vertu d'un tel vers et Fétendue

de son champ d'aclion : il le fit, tour à tour, tendre,

\X intime, passionné, « altiloque », raisonneur, descrip-

, tif, oratoire, indigné. Il pouvait se vantei" justement

de r « avoir remis le premier en honneur». D'autres

avaient pu s"v essayer, mais ce fut lui qui. ici encore,

détermina le mouvement.

Ronsard n'est pas seulement un méti'icien, c'est un styliste. On ne peut guère ouvrir- un de ses volumes, au hasard, sans êti'e frappé de ses bonheurs d'ex])ression et de la pittoresque justesse de ses images. Songeant à ses~TohgiIes peines d amour, il dTîl

Pour avoii- trop soufi'ert, le mal m'est familier; Comme un habillement, j'ai vctii le martyre.

En dehors des cas où, par studieus(> imitation des anciens, il s'en tient aux comparaisons classiqm^s (Ainsi qu'on voit... Ainsi...), ce à quoi loiil le nioiulc ])eul s'cîxercer, il est métaphorique d'instinct ; au lieu de deux images côte à côte, les deux sont chez lui su])erposées, ce à quoi un vrai artiste peut seul réussir, bon juge du degré de conformité et de dissemblance entre les deux termes d'où résultera une intime fusion, évocatrice et non déconcerlanle, de la

THEOHIDS, POESIE, RENOMMEE. ISl

poésie et des réalités. Sa métaphore, en un seul mot, sur les faux puritains est caractéristique. Il invoque, en sa maladie, le secours du pavot « et de son rameau teint dans le ruisseau d'oubli », et une vision grise du souterrain Léthé passe devant le regard. L'Hiver lui apparaît tout blanc.

Perruque de glaçons, liérissé de froidure. ^

Il a plus d'un paysage romantique de monts et de précipices à qui, longtemps avant Hugo, sa verve lyrique prête vie : Alpes hautaines,

Qui souliennent le ciel de leurs croupes chenues. Nourrices de maints fleuves, à qui les grands torrents Du menton tout glace jusqu'aux pieds vont courants, Qui portent en tout temps, sur leurs dos solitaires, Les neiges, les frimas, les venis liéroditaires.

Si son laisser-aller, privilège pensait -il du poètené, ses digressions, les terres vagues par lesquelles il nous mène, le banal de sa route, lassent parfois et indisposent (il semble, par moments, qu'il passe la main à autrui et ne tient plus sa propre plume), sa maîtrise n'est pas longue à se réaffirmer. 11 a des vers cornéliens, grands de pensée, épigrammatiques de forme, où tous les mots portent, qui demeurent clairs en leur brièveté, simples, directs, faits pour se graver dans la mémoire. Dans ses Discours abondent, plus encore que dans ses Hjnnnes et ses Odes, les grandes périodes lyriques, riches en incidentes, ouvrant sur les deux côtés de la route des perspectives lointaines, cadencées d'un rythme qui presse le lecteur en avant et lempèche de s'arrêter ou s'égarer, conduisant enfin l'esprit à une conclusion

182 KONSARD.

qui justifie lampleurdes préparatifs et brille comme la pierre de l'anneau. Il a le souci de rejfet et sait, quand il veut, le ménager, non par simple amour de Teffet, mais parce que sa peinture cadrera mieux ave(; les rdaliliis tragiques et inattendues qu'il n'a que trop souvent à décrire, telles les fêtes nnj)tiales et les fêles de la paix où Henri II fut blessé à mort :

Jà l'olivier tenait la place des lauriers Aux portaux attaché; au croc pendaient les armes, Et la France essuyait ses plaintes et ses larmes; Jà le palais était pour la noce ordonné. Le Louvre de lierre et de buis couronné; Déjà sa fille au temple épouse était menée, On n'oyait retentir que la voix d'hyménée, Hymen! hymen! sonnait par tous les carrefours; Partout on ne voyait que Grâces et qu'Amours; Mars banni s'enfuyait aux régions barbares, Quand, entre les clairons, trompettes et fanfares, \a milieu des tournois, au chef il fut blessé...

Avec cela des douceurs de parole qui déjà font songer à Lamartine, par exemple ses nombreuses descriptions ^e Tàge d'or, ou tels passages, d'un charme pénétrant, lires d'une de ces mêmes églogues où Boileau remaripia seulement que les bergers ne s'appelaient pas l.ycidas :

h'ix, s'il te plail venir, tu seras la maîtresse...

Nous vivi'ons el mourrons ensemble, et tous les jours,

Vieillissant, nous verrons rajeunir nos amours.

On noiera Ja coupe originale cl moderne de l'alexandi-iii. \\]\ tiK'oi'ic lioiisard (iail pour <jiie la césure fût « toujours » au sixième pied; mais on sail qu'à ses yeux il n'y avait pas de « toujours » pour

le poète-né, et son vers est fort souvent cet alexandrin « libéré », mais après lui enchaîné, ])Our la délivrance de qui Victor Ilugo dut livrer plus laid de si furieux combats.

Parfois Ronsard se j)laît à rendre la main-dcx-iivie apparente et à periiKîttre de conslater, par une brève récapitulation, la justesse de sa série d'images finalement liées en faisceau, ainsi qu'on peut voir dans la première phrase de son poème « Comme un beau pré », sur le départ de France de la princesse qu'il admira le plus, Marie Sluai't, ou encore dans l'admirable' sonnet « Ciel, air et vents » :.là Teflet est produit par une seule pensée que chaque vers, chaque mot fortifie, et le tout forme pour l'aimée, au dernier tercet, un enchanteur fond de tableau où Ton voit ciel, monts, forêts et plaines, la nature entière inclinée devant la beauté, disant les mois qu'à l'heure du partir le poète n'avait su prononcer '. Ou, poussant plus loin encore le souci de larégularité visible, il annonce, dès la première strophe d'une ode à Cassandre. le sujet de ciiacune des suivantes, récapitule exactement ces mêmes sujets dans la dernière et, sans cju'il demeure la moindre apparence de contrainte, co^nclul sur une pensée saisis santé, conséquence logique de lout le l'este, et inattendue cependant :

I. D'après une note de Blanclieiiiaiii, I, :{'.>, un sonnet semblable serait dans l'Ariostc, mais il n'en est rien; M. Vianey (Pétrarquisme, p. 153) a signalé le vrai original qui est de Bevilacqua; Ronsard toutefois, comme c'est souvent le cas, ne doit au modèle qu'une simple indication de thème (encore il le modifie), mais rien de ce qui fait le mérite hors pair de son sonnet.

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