Il écrit bien plus tard (liG'J), oyanl revu Gassandre
Toujours me souvenait de celle lieure première
Ou jeune je perjis mes yeux en la lumière,
Et des propos qu'un soir nous eûmes, devisant.
64 HONSAUl).
cœur aima redire les espoirs évanouis. Souvent, pour les amours de celle sorle, le temps, avant de guérir les blessures, les approfondit : un autre exemple est celui de Sully Prudhomnie. Le mariage de Cassandre devenait une trahison; cette main donnée à un autre avait été « promise » au poêle; des rêves charmants de vie heureuse et modeste, aux champs, parmi les paysans amis, et de tardive et douce vieillesse, exprimes probablement par le jeune homme, étaient attribués par lui à Cassandre même, qui sans doute, à les entendre, avait seulement hoché la tête et souri :
N'avais-tu pus promis qu'alors que les saisons Feraient nos fronts ridés et nos cheveux grisons, Qu'éloignés du vulgaire, irions par les vallées, Par les monts, par les bois, [)ar les eaux reculées, Herbes, jjlanles et fleurs et racines cueillir?
Le tri des fleurs eût été fait au bord de l'eau, sous un chêne, au soleil couchant, et la uioisson do simples destinés aux malados, eût été rapportée à la maison, le soir :
Non pas en un j)alais aux gr;wids piliers d'aii'ain, Aux soliveaux dorés, mais en noire hermitage Tapissé de lierre et de vigne sauvage.
Séjour plus gracieux que ces braves chAleaux Qui ont senti la scie et le fer des marteaux.
Ainsi servant ?i tous par si belle prali(jue, laissions gagné les cœurs de la troupe rustique; Et après que cent ans eussent nos yeux fermés, De roses nos tombeaux eussent été semi-s.
Mais tu ne l'as voulu.
Dans cette même pièce, publiée ««culcment ver.s la (in de sa vie cl où un peu de faux, pour dérouter
'( A MO un s ». 65
les curieux, était, coniine dans la série des sonnets, mêlé à beaucoup de vrai, llonsard maudissait le jour oîi Cassandre, « en triomphe menée )>, était devenue la femme d'un autre. Dans plusieurs sonnets du début, il avait joué, au risque de se trahir, sur le nom de Cassandre « de Pi-ay » ; les plus beaux spectacles, disait-il, qu'offi'e le vast(> monde,
Tant de plaisir ne me donnent qu'un prJ Où sans espoir mes espérances paissent,
et il avait décrit au vrai la belle demeure paternelle quittée par la jeune fille en se mariant, maison aux riches buffets chargés de vaisselle plate, aux tapisseries représentant « mainte histoire en fils d'oienlacée », morne maintenant, corps sans àme, prv sans fleurs :
Veuve maison des beaux yeux de ma dame, Je l'accompare à rpielque pré sans (leur, A quelque corps orphelin do son ânic.
Puis, tout aussitôt, déroulant le lecteur, le poêle étalait sa virtuosité, entassait souvenii's mythologiques et descriptions lascives, deux signes habituels d'une absence d'amour, et imitait, mais sans servilité, Pétrarque le « seul Toscan », Bcmbo, les élégiaques italiens cl latins, se vantant, coriime d'un mérite,
d'avoir tant lu ïibullo, Gallus, Qvidc et Properce et Catulle, Avoir tant vu Pétrarque et tant noté.
11 célébrait, à^a suite des Platonistes,
L'autr^ Beauté dont la tienne est venue, Ronsard. S
et. à la suite des liihi-iques, d'autres beautés loule différentes. Comme aux poètes italiens, mais moins souvent qu'à eux et qu à la masse de leurs imitateurs, il lui arrive de muer ses soupirs en aquilons, ses pleurs en cascades et d'annoncer un trépas que hâtera, comme plus tard pour Oronte, le conflit de ses espoirs et de sa « désespérance )>.
Il décrivait indilleremment une Cassandre blonde et une Cassandre Itrune, signe ccrlain qu'elle était brune. Depuis Laiirc toutes les aimées étaient tenues d'être blondes, avec, de préférence, des sourcils noirs. Quand un poète violait la règle, c'est qu'il aimait vraiment une femme vraiment brune. Dans son éj)itlialame pour Madeleine de France, Marot tâche de l'excuser :
llriinoUc ello est, mais pottitanl elle est belle.
Ronsard était stirement sincère quand il disait :
l'iutol les cieux de mer seront couverts, I^liitùt sans forme ira confus le monde, Qu(i je sois serf d'une maîtresse lilonde, ]"l (jue je serve une femiiu; aux yeux verts.
Parliculièrement sincère surtout et vj'ai poète dans les sonnets où il retraçait des émotions variables, tristes ou gaies, toutes réellement éprouvées : sonnets-madrigaux tendres, spirituels, caressants, où de la meilleure grâce et sans pointe à l'italienne, le cœur et l'esprit s'unissaient pour glorifier Cassandre, comme le délicieux sonnet, postérieur de quelques annexes : ^
.Te veux liri' en Ir.n's jnm-< VIliailr irtlomiii'.
En opposition el non moins sincères, des sonnets pénétrés de tristesse, tel celui où le poète, qui reviendra sur cette idée plus tard, dil son regret d'avoir à porter le fardeau de la vie :
Heureux ceux-là dont la terre a les os! Heureux ceux-là que la nuit du chaos Presse au giron de sa niasse brutale!
Ou cet autre, inspiré sans doute par quchpie offoil de Cassandre pour dessiller ses yeux et que l'impressionnable artiste transforme en sombre prophétie, digne de la Cassandre troyenno, sur les déchéances, les échecs et les malheurs qui l'allondent :
Avant le temps tes tempes fleuriront.
De peu de jours ta fin sera bornée.
Avant ton soir se clorra ta journée, Ti'aliis d'espoir tes pensers périront.
Sans me fléchir tes écrits flétriront, En ton désastre ira ma destinée.
Pour abuser les poètes je suis née; De tes soupirs tes neveux se riront.
Tu seras fait du vulgaire la fable.
Tu bâtiras sur l'incertain du sable, Et vainement lu peindras dans les cieux.
Mais pouvait-il ne pas peindre? Se tournant vers son serviteur, aux Journées de printemps, il s'écriait :
Enjonche la maison Des fleurs qu'avril enfante en sa jeunesse, Dépends du croc ma lyre cbanteresse...
Donne-moi l'encre et le papier aussi; En cent papiers témoins de mon souci, Je veux tracer la peine que j'endure.
Les deux vies cependant s'écoulaient de plus en j)lus différentes et séparées, celle de Cassandre
e-iS KO.NSAHI).
en son manoir de Fray, sur la lisière du minuscule village du même nom, à quinze kilomèlres de Vendôme, route de Blois. La demeure des seigneurs du Heu a été minutieusement détruite de notre temps et seul remplacement en est marqué encore par le tracé quadrangulaire des anciennes douves. Mais la très vieille petite église où venait prier (Lissandre subsiste, menaçant ruine, étreinte d'un lierre qui, perçant la voûte, a poussé des rejetons à l'intérieur, et les souliers ferrés des campagnards achèvent, le dimanche, d'user une dalle funéraire oîi se voit le lion couronné dos châtelains et oîi l'on peut lire avec peine les mots : « Jehan de Peigné, en son vivant, chevalier, s'' de Pray, lequel tres[passa]... » — Jehan, premier du nom, grand-père du mari de Cassandre et ancêtre d'Alfred de Musset. Dans le clocher aux ardoises disjointes, tinte encore, aux jours de fête, une cloche dont fut parrain, en lG4o, François de Musset, seigneur de Pray, capitaine de cavalerie, arrière-petit-fds de l'aimée de Ronsard. Respectée de tous, marraine d'enfants de la région, très belle, très sûre de sa vertu, l'héroïne des sonnets, qui semble avoir eu maison à Vendôme, revoyait parfois le poète lorsqu'il revenait au pays et, nullement prude, le laissait la célébrer et décrire tant qu'il voulait, avec l'indiscrétion autorisée par les mœurs du temps et à l'abri de hupielle n'étaient pas les princesses même de la famille royale. Elle devait mourir fort âgée, vers IGOG, quelque vingt ans après celui qui avait mai'ié pour elle,
Aux myrtos de l'Amour lo lanriiT de la Gloire.
(Hl-.IiEDIA.)
Ronsard, de son côté, en pleine jeunesse, vivant beaucoup à Paris, loin d'une admirée dont il n'avait rien à attendre, menait l'existence plus que libre des jeunes gens de son temps. Il devait bien des fois, au cours des ans, changer d'idéal amoureux; mais la première empreinte reçue demeura, jusqu'à la fin, la plus profonde. A ['improviste, un souvenir, une rencontre, une lecture, ravivait le passé, et il n'a rien écrit de plus sincère que les vers où l'amant de îMarie, de Genèvre, de Sinope, le favori des rois, le « prince des poètes français », l'artiste littéraire le l)lus célèbre d'Europe, ayant, en cheveux gris, après des années, revu Cassandre, évoquait la radieuse image aux grâces enfantines qui lui avait pris le cœur jadis, lors de la première rencontre à Blois :
L'absence ni l'oubli, ni la course du jour
N'ont efTacé le nom, les grâces, ni l'amour,
Qu'au cœur je m'imprimai dès ma jeunesse tendre,
Fait nouveau serviteur de toi, belle Cassandre
El si lâge qui rompt et murs et forteresses, En coulant a perdu un peu de nos jeunesses, Cassandre, c'est tout un, car je n'ai pas égard A ce qui est présent, mais au premier regard, Au trait qui me navra de ta grâce enfantine...
Comme jadis, c'était un jour d'avril, coaiine jadis, il demeura muet :
Sans parler, sans marcber, tant la raison émue Me gela tout l'esprit...
Ce fut en la saison du printemps qui est ore, En la même saison je l'ai revue encore.
70 KONSAIU).
Ia's qualfo années qui suivii'cnl la pul)licalion des Amours lurent pour Ronsard les plus lécondes de sa carrière liltérairc. Elles virent paraître, sans parler de beaucoup de pièces éparses, les Folâtries en 1553, le deuxième Bocage et les Mélanges en 1554*, la Continuation des Amours et le premier livre des Hymnes en 1555; le deuxième livre des Hymnes et la Nouvelle Continuation des Amours en 1550.
Les envieux maintenant se faisaient plus rares et les enthousiastes plus nombreux; la P^'ance entière se délectait à ces œuvres dont le nombre et les réimpressions se multipliaient, rajeunies chaque fois par les remaniements, suppressions et additions d'un écrivain, fort enclin à célébrer sa gloire, mais incertain cependant, à part lui, du mérite vrai de ses plus beaux poèmes. Plus d'un des meilleurs doit être i"echerché aujourd'hui dans les litnbes des « pièces retranchées », où on le trouve avec surprise, victime d'un doute liltérairc de l'auteur. Composant avec cette « ardeur et allégresse d'esprit » dont avait parlé du Bellay, d'une faconde nullement amortie ni par la demi-indigence où il vivail, ni par les dédains de Cassandre, ni par la maladie, il produisait volume sur vcjlume, Oer de sa variété de Ion, beau-
1. Les Mélanges avec le millésime 1.").")."), bien que le vdliiiiic • Fut achevé d'imprimer le 22 jour de novembre \b<A ».
« A MOU n s ». 71
coup moins fcniie sur les princi{)es de la Dcfcnsc, et faisant bien des concessions («[iii à leur tour lui étaient l'eprochées) maintenant ({ue la victoire était assurée. Quand le combat est liiii. on peut s'éponger la face et enlever son corselet. En 1553 paraissait une deuxième édition des Onatrc premiers Livres des Odes, une à part du cinquième livre et une des Amours. Ce dernier recueil était augmenté d'une quarantaine de sonnets, de Fode de réconciliation à Saint-Gelais, dune à Muret sur les « lies Fortunées » et du célèbre <( Mignonne, allons voir si la rose » qui donnait sa foi-uie dernière à un thème traité partons les poètes de l'Europe au cours du siècle :
Cogli la rosa, o niiifa, or r\i' è il bel leinpo,
avait déjà écrit Laurent de Médicis. Le volume était accompagné, en outre, de commentaires, non plus d'un Jean Martin, mais bien du fameux humaniste Marc-Antoine Muret qui, de la même plume dont il venait de rédiger ses scolics sur Arisiote et Térence, en écrivait à présent sur Ronsard. « Plût à Dieu, disait-il en sa préface, que du temps d'Homère, de Virgile et autres anciens, quelqu'un de leurs plus familiers eût employé quelques heures à nous éclaircir leurs conceptions ». Il sacrait son ami classique et sindignait qu'un poète si utile au renom du pays n'eût d'abord eu pour récompense « que le mépris des uns et l'envie des autres ».
Il est certain que la gloire était venue plus vite que l'argent; les bénéfices attendus n'avaient pas été accordés, et les prédictions paternelles semblaient
72 UUNSAUI).
vouloir se réaliser. Le poème des « Iles Fortunées » porto la trace de fc-s appréhensions : Ronsard rêve dun voyage au bienheureux pays de Nulle Fai-t, loin des besoins, des tristesses et des querelles d lùirope. On ferait signe à tous les amis, à toute 1 enthousiaste brigade :
Jf vois Baïf, Dcnizot el Belleau, Butel, du Parc, Bellay, Dorât et cflle Troupe de g-ens qui court après Jodelle...
Kt avec eux Magny, dos Autels, 'J'yard, Gi'évin, La Péruse. Tahureau. Cassandre, cola va sans dire, sera du voyage, et loin de tous '( soucis, de soins et do remords », Muret lira à celte jeunesse amoureuse, mais studieuse aussi, les élégiaquos, Anacréon, el surtout, d'une voix majestueuse, " un Homère plus brav(; ».
Mais si Ronsard faisait place dans ses vers à ses mécontentenients et à ses mélancolies, comme il fit toujours fort amplement à toutes ses impressions, mémo les ])Ius fugitives, sa bonne humeur naturelle reprenait vile le dessus — '( Ta passion est gaie », lui disait Pontus de Tyard et il rédigeait de
la môme plume, avec une égale sincérité à celle date, ses bacchanales, ses priapécs, ses éloges du vin et de Tamour, même des plus basses amours, ses « gaietés w, ses " folâtries ». Entre ces deux extrêmes, quantité de pièces représentant, au vrai aussi, ses goûts durables, ceux qui ne lui venaient pas pai" bouffées el accès, l'amour de la rt'-dexion, de la solitude, de la vie aux champs, di; I (Uude. des conversations gaies ou sérieuses entre amis, et aussi col amour du jiays (pii allait lui faire tenir peu
t> AMOLUtS ». 73
après aux rois un langage siiigiilièrciiienl audacieux. Linflucnce des trois maîtres ([ui avaient modelé son esprit se manifestait ainsi à la lois : Dorât, la nalure. la cour où il avait été })age.
il traversait, dans C(> moment, une crise d"ol>scénilé, dont le |)ai"oxysme (ni violent mais de courlc durée, et il publiait en 1553, sans y mettre son nom, un Livret des Fohîlries. dont tout nest pas de lui et dont il n'avoua ni ne rc'imprima jamais les pires pièces, laissant ce soin à la « science >■> moderne. Il se flattait, d'ailleurs, que l'exemple des classiques latins et des néo-classiques italiens, auxquels il avait emprunté les plus abjectes de ses prétendues « gauloiseries » ', était une manière de justification. L'opinion d'alors était peu sévère, les précédents étaient innombrables; tout ce qui était libre était appelé gaieté. « Elle fit, en ses gaietés, un livre qui sintitule les Noui'elle.s de ht Reine de NfU'arre », écrit lirantôme à propos de l'IIcptaniéron, et Pasquier disait du Livret. : <( il serait im])0ssil)le de vous en courroucer sinon en riant ». Ce ne sont rien (pie « sornettes », plaidait Ronsard. Ses meilleurs amis néanmoins jugèrent que, tout de même, il passait la mesure cl qu'il y avait dans son écrit plus à blâmer (ju'à rire. l/llô])ilal, Jean de Morel, Pierre des Mircurs, furent unanimes; ce dernier, l'un des joyeux compagnons du Voyage d'Arcueil, écrivant à Moi'cl, trouvait foule de précédents pour excuser Ronsard, mais concluait : « Il est temps qu'avec ses rares (jualités d'esprit il s"occui)e d'autre
1. Viancy, Pctrargnisriic, pp. 'tl et s.; Aiigc-Chiipicl, Baïf, p. lO'i.
74 IlONSARD.
chose, el qu'il fasse aller de pair la purelé de ses œuvres et celle de ses mœurs » '. Le moins qu'on puisse conclure de ce lémoignage est que, sans être, à dire vrai, hicii vertueux, le poète, comme il l'assure à diverses reprises, étail plus lubrique eu paroles quen action.
Lan daprès. L")54. [)araissaicnl simultanémenl, en novembre, les deux recueils de pièces nouvelles appelés Tun le Bocage, deuxième du nom, Fautre les Mclangcs, tous deux étant des « mélanges », comme sont presque toujours, malgré Fingéniosité des lilres, les recueils où les poètes redisent leurs changeâmes émotions. Formant de jolis volumes, grands de marges, très soignés, les deux collections, avec une prédominance de pièces sérieuses dans la première et de pièces gaies dans la seconde, avaient été fortement influencées par la récente découverte, due à Henri Eslieniie, des poèmes d'Anacréon ou imités de lui. Un nouvel idéal grec s'ajoutait ainsi à Homère et Pindare, propre àjuslitier de nouvelles amours et de nouvelles bacchanales : rien cependant qui ressemblât aux pièces les plus scandaleuses des Foldu-ics.
Dans le Bocage les épila[)hes sont nombreuses : la fameuse, moins hostile qu'on ne prétend, sur Rabelais, où l'on voit cependant que Ronsard n'avait pas sur « la fange » les mêmes idées que; le chantre de « Gargantue », du « grand Fanurge » et de « frère Jean » ; le poème funèbre sur Louis de Ronsard; d autres sur des lettrés célèbres, le néo-grec
L Lettre latine du 30 juin l.i53, retrouvée par M. de Nolhac, licruc (Clllsloirc lillcraire de la France, VI, 356.
Marullc, le Iraducleur d'Homèi'e Salel, liiisloi-ieii Coiiiiiiines que lamente « la simple Vérité » :
Il fut présent au fait, et n'a voulu récrire Sinon ce qu'il a vu, ne pour duc ne pour roi Il n'a voulu trahir de l'histoire la foi.
« Anacréon » a sa part dans celle collection, mais elle est sensiblement plus grand(; encore dans les Mélanges où Ronsard imite, comme toujours sans servilité (voir en particulier la jolie pièce : « Du grand Turc je n'ai souci »), le ton et la manière du modèle, ses indolences, ses craintes du lendemain avivant les jouissances présentes '. Il lui associe tout naturellement Horace et Catulle et compose plus d'une variation sur le thème célèbre :
Yivamus niea Lesbia atrjue aniemus...
Soles occidere et redire possunt :
Nobis, quum seniel occiderit brevis lux, Nox est perpétua una doriiiienda.
Demandons au vin, dit le poète, loubli de la nuit prochaine, qu'il nous donne; la gaieté et l'inspiration; buvons, nous autres de la « musine troupe », neuf fois en l'honneur des neuf Muses, neuf l'ois avait-il dit dans le Voyage d'Arcucil, pour les iwni
1. L'influence d'Anacréon sur Ronsard est certaine, mais a été exagérée, des conclusions excessives ayant été tirées do ses vers liminaires pour la traduction de Belleau (15.J(j) où on le voit faire li de tout ce qui n'est pas andcréontique, de tous " vers graves >>., bons pour les « maîtres d'école » et propres à « épouvanter les simples écoliers » : d'où il a été déduit qu'il s'était Jui-même voué alors au poète de Téos, son vi'ai idéal. Mais c'est simple boutade, conlorme aux règles du genre. Ses vers liminaires pour un Ïite-Live traduit sont tout aussi partiaux j)our Tite-Live.
76 UONSAUU.
Icllres du nom de Cassaiulrt; ; buvons au buveur de Téos et à Henri Eslienne,
Qui des enfers nous a rendu, Du vieil Anacréon perdu, La douce lyre téïenne.
Boire élait au iiouibre des ihèmes d'obligation; Pelelier, du Bellay et d'autres Tavaient traité avant Ronsard qui y revient souvent, mais parfois ne dissimule guère qu'il célèbre le vin peu sérieusement :
L'homme sot qui lave sa panse D'autre breuvage que de vin Meurt toujours de mauvaise fin.
Il dil plus au vrai sa pensée quand, après avoir, 1 an d après, recommandé pour rire à Belleau. Iiaducteur d'Anacréon, de boire le plus possible, il se reprend : « Mais non, ne bois point » : si tu veux gravir la montagne sacrée,
Il vaut trop mieux étudier, Comme tu fais, que s'allier De Bacclius et do sa compagne.
Son épicuréisme élait celui d'Kpicure. modéré et permettant de faire vie qui dure, non celui de beaucoup de ses compagnons d'alors, tel ce riclie Jean Brinon, à qui élaient dédiés les Mé/ani^vs, protecteur des poètes et les réunissant à sa table (pie présidait la belle Sidère, mais qui ne taida pas, faute de mesure, à s'en aller « sous la lame » donnei' à l\onsard l'occasion d'une épitaplie de plus.
lîonsard répèle voionliers quil ne licnl pas à vivre vieu.x. Mais il ne tenait pas non plus beaucoup à mourir jeune, et ce n'était pas sans mélan-
colie que déjà il observait sur son visage les signes du passage du temps. La « fiévreuse maladie » lui renouvelait ses visites, les premiers cheveux blancs étaient venus. Il ressentait cette précoce, mais passagère mélancolie, familière aux poètes, exprimée en son temps par Shakespeare et de nos jours, jusie au même âge que Ronsard, par M. Bourget ;
Le fantôme est venu de la trentième annc'c.
Dans quelques pièces parues peu de semaines après le Bocage, avec une troisième édition des Odes, Ronsard insistait : « Ma douce jouvence est passée », et s'adressant aux rochers éternels, aux arbres de Gâtine dont les verdures incessamment se renouvellent, aux antres et rochers immuables, il rajeunissait à miracle le thème éternel, qui devait dominer par la suite l'œuvre de Vigny et être repris par Hugo et Jjamartine, de la pérennité de la natui'e et de la fragilité des vies humaines '.
Le « fantôme de la trentième année » ne saurait s'établir à demeure, et quand il est parti, les poètes se reprennent d'habitude à chérir les beautés de la vie. Ainsi fit Ronsard qui, dans le même temps et pour les mêmes recueils, composait plusieurs des pièces où se reflète le mieux, avec assaisonnement, tantôt de mélancolie et tantôt de gaieté, l'enchantement que lui causait la libre vie aux champs, dans la familiarité des bêtes, des bois et des fleurs : charmants poèmes (du vieux type blason : descriptions minutieuses, accompagnées d'ordinaire de retours
!. Voir le texte de ce poème plus loin. p. l.S'i.
78 UONSAHD.
sur soi), consacres au rossignol, à la grenouille, au frelon, à la fourmi, à ralouolte, à une aubépine Tan d'après, et encore à ralouetlo. el à tout le corlège ailé du printemps revenu. Dans d'autres on le voit, avec sincérité pareille, quitter ses livres pour s'ébattre au grand air, et quitter les champs pour retrouver à l'automne ses livres plus chers que les plus aimés des amis :
Il est temps que je, ni'éballe Et (jiie j'aille aux champs jouei-.
Bons (lieux! qui voudrait louer Ceux qui, collés sur un livre.
N'ont jamais souci de vivre?
.le te promets qu'aussitùl que la bise, Hors des forêts aura la feuille mise, Faisant des prés la robe verte choir.
Que d'un pied prompt je courrai pour revoir Mes com2Jaf,''nons et mes livres que j'aime Plus mille fois que toi ni que moi-même.
Le champion bien évidemment se délassait; son corselet pendu au croc, en attendant les définitives batailles à la suite de Francus, il se reposait de ses rêves grandioses par la contemplation des humbles animaux des champs; couché sur l'herbe il observait les mouvements d'une grenouille dans l'eau ou ceux de fourmis transportant leurs pi'ovisions. Mais que diront ceux qui n'attendent rien de lui (pie du l'indai'e? « Que dira la France »? ^ — Laisse, t") uia lyre, se répondait gaiement le poète,
laisse à la France dire Ce que dire elle voudra; L'homme grave qui ne prendra Pliiisir en si basse ftdie.
Aille f.!uilleler la Utlic.
« AMOURS ». 7 y
Ronsard était, en effet, à ces moments-là, bien loin de Scève et du Ronsard des strophes, antistrophes et épodes. Le Ronsard mythologique subsistait néanmoins et il donnait signe de vie en publiant, les mêmes années 1555 et 1556, une fois de plus en beaux volumes, grands de marges, les deux livres de ces Hymnes si admirés alors, dédiés au roi et aux puissants du jour, comme avaient été maintes odes à qui elles formaient une sorle de pendant. C'étaient des poèmes, toutefois, non plus lyriques mais narratifs et semi-épiques, oîi Callimaque l'Alexandrin, « Apollonius en ses Argonautiques », Valerius Flaccus, Virgile servaient de modèles au lieu de Pindare. Le poète, qui ne dissimule pas plus qu'auparavant le caractère utilitaire de ces œuvres à effet, y raconte, pour la délectation de Coligny, l'histoire de Castor et de Pollux, pour celle de Marguerite de France, les aventures de (Valais cl de Zéihès fils de Rorée. Pour charmer Henri II il le décrit au milieu de sa cour, et c'est de nouveau l'Olympe entier entourant Jupiter. Il se risque à traiter, à vrai dire sans profondeur, ces grands sujets pour lestjuels eût convenu la plume d'un Dante ou d'un Vigny : l'Hternité, la Mort, la Justice, la Philosophie. Des portraits dignes du vrai observateur qu'était Ronsard (le cardinal de Lorraine en chaire, Henri II à table ou au Conseil), des traits de nature et des réminiscences personnelles, par exemple dans le très singulier hymne des Démons et dans celui de l'Or, sont, en cette séi"ie, ce qui aujourd hui plaît davantage. Mais les habiles de jadis se complurent surtout aux parties mythologiques, avec leurs comj)araisons à l'an-
80 RONSAUD.
tique : « Coimiie on voit bien souvent... Ainsi qu'un marinier... » Et Pasquier admirait par-dessus tous les Hymnes des Saisons (publiés seulement en 15(53) où Ronsard se donne tant de peine pour empêcher son cœur de parler et pour décrire, sous forme d'accouplements ou querelles de dieux, ces phénomènes familiers dont il avait tracé ailleurs, d'après nature, de si délicieux tableaux. Aussi bien ne s'agissail-il pas là d'être naturel, mais mythologique; le champion songeait à sa troisième épreuve et se préparait par ces morceaux en style savant, où il se flattait d'avoir, selon le précepte de Dorai, « bien déguisé la véi'ilé des choses », à la composition de son grand œuvre, la Franciadr.
Au cours d'un de ses voyages aux champs, Ronsard lit une rencontre qui compta dans sa vie et compte aussi dans l'histoire des lettres françaises, celle, dit Baïf, d'une « simple païsanle ». Les dédains de Cassandre, la banalité des amours vulgaires, la pensée de la jeunesse qui s'en allail, tout avivait eu lui une grandissante impression de solitude. 1^'lail-il destiné à suivre, sans une main où metirc la siiMinc, le chemin de la vie ? « N'est-ce pas un grand bien », se disait-il,
(jiiand on fait un voyage, I)(^ l'oncontror (jm-lqn'iiii «jni, d'un [>areil courage,
Veut nous accompagner et comme nous passer Les chemins tant soient-ils fâcheux à traverser? Aussi n'est-ce un grand bien de trouver une amie Qui nous aide à passer cette chétive vie, Qui. sans être fardée et pleine de rigueur, Traite fidèlement de son ami le cœur?
11 crut un jour que ce vœu. déjà exprimé et toujours cher à sa pensée malgré les priapées et les bacchanales qui avaient pu le distraire, allait se réaliser. C'était en avril : nécessairement; nul poète n'eût avoué un autre mois, Tannée 1555, au village de Bourgueil, en Anjou, dont les blanches petites maisons entourent une vieille église romanogothique au toit moussu et les restes d'une abbaye maintenant ruinée. Un des habitants du village, où Ronsard venait parfois chasser, avait trois filles dont l'une. « la petite », s'appelait Marie; elle aurait dû être blonde, mais elle était châtain; elle avait quinze ans, était souriante, gracieuse, avenante, de teint éclatant, aussi peu « hautaine » que possible. Voilà, se dit Ronsard en la voyant, celle que j'aimerai toute ma vie. Des Grieux pensa de même à la vue de Manon. L'apparition était délicieuse, et le charme en passa tout frais, et demeure tout frais encore après des siècles, dans les vers du poète. Un groupe charmant
De Grâces et d'Amours la suivaient tout ainsi Que les fleurs le Printemps quand il retourne ici... Marie, vous avez la joue aussi vermeille Qu'une rose de mai.
Rose de mai, dit Laerle, en revoyant Ophélie. Et Ronsard, tout ému de l'événement, écrit la nouvelle, en un sonnet bien enleiidu. à du Bellay alors à Ronsard. 6
82 noxsAr.i).
lîoiiic au service de sou cousiu le cai'diual. il le prie (le la douuei' à Olivier de Maguy, aussi à lloiue couiuie seei'élaire de Tauibassadeur dWvanson. Les deux amis ne niau([ueroHl pas sans doute de s'érrier, prévoil. le \)oi[v :
C'csl grand cas que Ronsard t'sl oncore amoureux! — Mon Bi'Uay, je le suis et le veux êtie aussi.
(réiail doue eiiliu la l'ciiniie ])i'évue. la iViiiuic alleudue. Tinconnue à aimer, celle (pii devait venir, et il ne se lassait point de la saluée de tous les titres qui moniraii'nl ipic ('(''lait hicii elle lallendue, la désirée :
Belle, g-enlillc, honnèlo, hiimbh' el doiire Marie... Bonjour, mon cœur, bonjour, ma douce vie... Mon doux printemps, ma douce fleur nouvelle...
Ma toute simple cl toute fine,
Toute mon âme el tout mon C(cui'.
l'.l Cassandre? Sou iuuig'e est eilacée, ou du moins il le croit ; les |)octes ont de ces croyances. Ronsard n"a. du reste, garde de s'en taire, il ne se lait jamais de j'ieu. Il s'est lassé de sa belle (Cassandre, « voyaiil que toujours elle marchait plus lière ». sans accorder à son « pauvre cœur malade » même rauuu')ne (Tun regard : et c'est faire; h; public aveu que toutes ces privautés dont il se targuait en vers n'étaienl, coninie nous nous en doutions, (|ue rêverie, lillérature et dévelo])peuu;nl de llic'uies acceptés.
Son aimée d'aujourd luii dilféranl en tout de la premièi'e, ses chants différeront aussi : le ton sera doux comme la jeune lillc; plus i-icu, ou |)resque plus rien (cai' il faut ce|)endanl l'Iionorer un peu) dune itiylliologie (ju'elle ne compi'eudrait pas; au