‹ Ronsard, poète lyriqueChapitre 108 sur 509 · Carm., IV · texte numérisé non relu

Carm., IV

102 GENESE ET EVOLITEON

N'a-t-il pas dit lui-même en IS.'l't que « les folles Edonides dansent sans mesure et sans art », comme en 1553 que « les folles Menades trépignent sans ordre ni compas»? 4° 11 existe enfin un argument péremploire en faveur de l'autlienticité. Si l'on rapproche les Dilhijrambes, composés en 1553, de YHiimnr de Bacrhus, composé en 1554, on s'aperçoit que la seconde partie de l'iiymne ressemble sini^ulièrement à la seconde partie des dithyrambes que le poète a placés dans la bouche de Jodelle ; on s'aperçoit que non seulement presque toutes les idées de l'une ont été empruntées à l'autre et dans le même ordre, mais encore des rimes, des hémistiches, des vers entiers, des tirades même ont passé de l'une dans l'autre, avec les modifications qu'exigeait le rythme des vers alexandrins à rimes plates et régulièrement alternées '. — Les deux morceaux, il est vrai, sont la traduction libre d'un même modèle, VHi/mnus /iaccho, du poète néo-latin MaruUe. Mais ce fait, qui expliquerait à lui seul certaines ressemblances, ne suffit pas à rendre compte de quelques expressions identiques, non plus que des additions ou des suppressions que l'hymne de Marulle a subies dans les deux textes français à la fois -.

Et si l'on objecte encore que les Dilhi/fombes de 1553 n'ont reparu au XVI' siècle dans aucune édition des œuvres de Ronsard, je réponds que cette objection même me donne raison, car cela prouve qu'ils furent comme une première ébauche de son Hymne de Bacchus, et que notre poète, plus satisfait de cette seconde forme de son œuvre, sacrifia sim-

1. Cf. Bl , \'l, 383, depuis : Hai auant. Muses Thesiiiennes, jusqu'à la fin des Dithyrambes; V, 235, depuis ; Père, où me traines-iu jusqu'à la lin de l'Hymne. — Les deux pallies de l'ode qui nous occupe forment en réalité deux dithyrambes soudés l'un à 1 autre, d'où peut-être le titre au pluriel : Dithyrambes cependant Baîf a donné également ce titre à la pièce qu'il composa en la même circonstance et qui est une . La première partie est sûrement de Ronsard aussi. Il s'y est inspiré de l'Hymne à Bacchus de Hlaminio Carm.. l. Ad Bacctium ; comparez surtout les deux débuts , de l'épisode de Bacchus et d'Ariane d'Ovide lArs amat., 1. 5-11 et suiv.), d'un passage des Métam. du même (IV, début, et 520 et suiv,l, et peut-être de Catulle (Thetis et Pelée, 252 et sui\. , d Euripide [Bacchantes et d'Horace Carm , II, 19 ; III. 23), Des vers de cette 1" partie ont été repris par Ronsard dans la \"^ partie de son Hymne de Bacchus. Enfin des expressions se retrouvent ailleurs dans Ronsard, par exemple les premiers mots: Tout ravy d'esprit, ont passé après 151)0 dans l'antistr. xiv de Iode A L'Hospital. La présence du nom de Ronsard dans la 1= partie ne sutlit pas à prouver que celle-ci a pour auteur Bertrand Berger, et l'hypothèse d'une collaboration cf, Bl,, VI, 378, et VIII, 791 se heurte également à la plupart des raisons que j'ai présentées en faveur de l'attribution totale à Ronsard, .l'ajoute que le nom de Berger ue se trouve pas parmi ceux des joyeux compagnons qui ont fêlé Jodelle à Arcueil, ni parmi ceux que Ronsard invite à la même époque à le suivre, ainsi que Muret et Jodelle, aux Ilei Fortunées (v, ci-après, p. 110, n. 4),

2. V, aux Pièces justificatives le parallélisme des trois pièces : l'Hymnus Daccho de Manille, les Dithyrambes et l'Hymne de Bacchus de Ronsard, — Bons, a imité Michel Marulle Tarchaniot de Conslanlinople dès 1553, comme le prouvent ces vers de la Folastrie 7 : « Cà, page, donne ce Catulle, | Donne ce TibuUe et Marulle.,. » et l'avant-dernière strophe de lépitaphe qu il lui consacra en 1554 (cf, Bl, VI, 344 ; VII, 239).

DE L'ŒLVRE LYHIOL'IC DE RONSARD 103

plement la première, ainsi qu'il le fit pour une ode A la fontaine licUcrie, pour l'ode .1 ta foresl de Gasline, pour maints passages remaniés de cent autres pièces, enfin, exemple opportun et concluant, pour la deuxième épigramme de son Livret de Fulaslries. Elle non plus, en effet, n'a jamais reparu dans les éditions partielles ou collectives de Ronsard, du moins sous sa forme primitive ' ; elle a reparu, corrigée et augmentée, dans les Meslange.s de 1354 sous le nom d'ode, non loin de VHi/mne de Bacchus. Dira-t-on pour cela que la deuxième épigramme du Livret de Folaslrie.s n'est pas de Ronsard? On voit la vanité de l'objection.

Au reste l'opuscule entier était anonyme, et pour cause : l'obscénité de quatre ou cinq pièces, la familiarité, disons mieux, la crudité du style, devaient faire un tel contraste avec les précédentes publications de l'auteur ! Mais les connaisseurs no s'y trompèrent pas et nommèrent le « rhapsode gaillard » qui, non content d'interpréter comme l'eût fait Rabelais « les divines bourdes d'Homère a'-, chantait encore les attraits variés des « pucelettes » de sa province, gardées à vue par un tyran de village, ou « bigotées » par la sorcière Câlin, l'ancienne fille de joie convertie. Xous en avons la preuve dans une lettre très curieuse d'un fervent Ronsardien, Pierre des Mireurs : « J'ai reçu votre lettre, écrit-il à Jean Morel le 30 juin 1353, en même temps que le petit livre des Folastries, dont les expressions géminées décèlent assez l'auteur dès la première page, sans que vous me l'ayez nommé. Je crois bien reconnaître sa tournure d'esprit et son style, qui vraiment se ressemblent partout. Qu'il descende aussi bas qu'il voudra des sommets sublimes de la sainte poésie, il sera toujours Terpandre » -''. De son côté le poète Olivier de Magny, auquel l'éditeur, Ambroise de la Porte, avait envoyé un exemplaire des Folastries, lui répondit en ces termes :

Lorsque ton garçon j'aperceuz, Lorsque ce livret je receuz, Ce livret de doctes folies, Qui de ces grâces bien polies

1. Pour le texte de cette épigramme slrophique et son origine, v ci-après, pp. 122-23.

2. Folastrie 7. Cf. le prologue de Gargantua, passage sur Homère.

3. On trouvera le texte latin dans la Revue d'Hist. litl., 1899, p. 358. Le nom de Terpandre fait allusion à l'anagramme grecque qui terminait les Odes de 1550 (v. ci-dessus). Du reste, en 1553 et 54, les poêles de la Brigade appelaient couramment Ronsard « notre Terpandre » (cf. Tahureau, Sonne(s e( Mignardises à l'Admirée, 1554). Les mots gemina phrasis, que j'ai traduits par « expressions géminées », désignent ou bien l'expression redoublée de la même idée, ou bien, ce que je crois plutôt, les mots composés, dont on trouve justement deux exemples dès la dédicace des Folastries (Apollon guidedanee ; Muse grecque-latine). Avec ce dernier sens, la gemina plirasis correspondrait à la oiiîXfj Xiftç des Grecs, qu'Aristote [Rbet., 8, 2, 5) réserve aux poètes lyriques (cf. A. Croiset, Poésie de Pindare, p. 389,.

Et qui pourestre ainsi parfaict Nous descouvre assez qui la faict, Sçais tu que je faisois, La Poite î Je folastrois en mainte sorte Avec la Njmphe en qui je vy '...

L'opuscule, d'inspiration alexandrine et calullienne, mais écrit dans la note ultra-gauloise des Villon, desCoquillart, des Marot et desSaint- Gelais, n'étonna pas ceux qui avaient pratiqué d'un peu près Ronsard, chantre de la Vénus terrestre, auteur de nombreuses odes erotiques et bachiques et de sonnets sensuels, disséminés en 1530 et loo2 parmi les pièces graves imitées de Pindare, de Pétrarque, d'Homère et de Platon. Nul doute même qu'il n'ait été très poûlé de tous les «païens » de la nouvelle école, entre autres Baïf et Muret, auxquels il était dédié, Tahureau et Magny,qui l'imitèrent immédiatement -, E. Pasquier, qui en fit plus tard l'éloge 3. H est certain d'autre part que — sauf les Dithyrambes — il ne pouvait pas déplaire aux survivants de l'ancienne, dont les vers n'étaient pas précisément chastes et qui retrouvaient là une forme et une matière analogues aux leurs. L'un d'eux, Charles Fontaine, a pu dès lors adresser au poète ce compliment malicieux :

Ne creins, ne creins, Ronsard, ce dous stile poursuivre, Stile qui te fera, non moins que l'autre vivre : Autre obscur et scabreux, s'il ne fait à blâmer, Si se fait-il pourtant trop plus creindre quaymer *.

Mais les lecteurs austères s'émurent, et, comme dit P. des Mireurs, les stoïciens froncèrent un sourcil menaçant •'•. Parmi les huguenots ce fut un véritable scandale ; dix ans plus tard l'un d'eux, un poète, raconta que le Livret de Folastries axait été saisi et brûlé par ordre du Parlement*'. Le fait n'est pas prouvé, et j'ai de la peine à le croire,

1. GayelezdO. de Magny, réimpression de l'éd. de P.aris (l.')54) par Blanchemain (Turin, Gay et Gis, 1869), p. 51. C'est la fin de celle pièce, où Magny annonce à La Porte l'envoi des Gaiietez « en paiement de son livret », qui a trompé l'abbé Goujet quand il attribua le Livret de Folaslries à Ambroisc de I^a Porte tBibl fr., XII).

2. Tatiureau, Miçinardises amoureiixes (2' partie des Sonnets, Odes et Mignardises am. de l'Admirée, Poitiers, mai 15,S4) ; Magny, Gayete: iParis, juin 1554V

:i Recherches de la France, VII, ch. vi. Cite, ainsi que les vers de Magny, dans mon article sur Ronsard, poète gaulois (1902). — Pasquier ne fut .■ embrigade » qu'en 1554 ou 1,555 Voir l'imitation qu'il a faite des Folastries, ainsi que plusieurs de ses amis (.1 Scaliger, Courtin de Cissé, Cl. Binet) dans La Puce de Mad. Desroches, 1579-83. Ce sont toujours « ces vers mignards, cest air CatuUien » dont il parle ailleurs (édit. de 1723, tome II, col. 937), et toujours des pièces en petits vers uniformes à rimes suivies, voisinant avec des pièces en hendécasyllabes latins ou les traduisant.

4. Odes, Enigmes et Epigratniiies 'Lyon. 1557 ; privil. du 1"' octobre 1555).

5. Sed instant caperatae frontis Stoici (Lettre à Morel, citée plus baut. p. 103K

6. Voir le Temple de Ronsard 'B!., VII, 92j et les Dithyrambes de Baïf {Œuures de Baif, édition Marty-Laveaux, II. 210. dédicace).

nr; l oeuvre lyrioue de ronsard 105

car le privilège royal fut enregistré ', Mais il est très probable que trois au moins des meilleurs amis de Ronsard, Denisot, Robert de la Haye et L'IIospital, qui avaient plus ou moins des tendances au protestantisme, le réprimandèrent doucement et le ramenèrent à une inspiration plus « chrestienne » -. Si bien que Ronsard, toujours docile <\ la voix de l'amitié, commença tout de suite (nous le savons par P. des Mireurs, qui l'avait sans doute appris de Morel) son Ui/mne de l'Hercule Chrestien, pour racheter l'excessive liberté des Folastries •''.

Toutefois sa condescendance n'alla pas jusqu'à les condamner à l'oubli. Mais voulant, semblc-t-il, donner le cliango à l'opinion, il les dispersa dans les recueils postérieurs sous le nom de Gaijcli'z (titre du volume de Magny publié en juin lo.'ii), et les y dissimula parmi des pièces plus convenables *. 11 tenait trop à cette œuvre légère pour la supprimer radicalement : elle exprimait si bien son véritable tempér^iment, gaillard et libertin, qui cent fois déjà s'était trahi dans ses vers 1 Et puis elle prouvait que sa Muse était capable de tous les tons, et savait, quand il lui plaisait, badiner el s'ébattre à la façon des poètes marotiques et de leurs prédécesseurs gaulois, qu'il regrettait peut-être d'avoir si profondément méprisés. Enfin, quoi qu'il en ait dit, les sentiments de la foule ne lui étaient pas indifférents s, et c'est parce qu'il a voulu gagner ses suffrages qu'il se rendit compte, surtout après les amicales observations de ses admirateurs, du préjudice qu'il se causait par une imita-

1. La raison qui esl indiquée par les éditeurs modernes et quelques érudits, à savoir que l'édition princeps de cet opuscule esl d'une excessive rareté, me parait très insuf- 6sante.

2. Pour Denisot et Rob. de la Haye j'ai donné mes preuves dons la Reu. de la Renaiss de juillet 1902, pp. 3 et 4. P. de Xolhac le pense pour L'Hospital, art. cit., p. 357. Les poésies latines du chancelier confirment cette opinion : il y pose, dit Dupré-Lasale, « les bornes où le respect des personnes et des principes doit arrêter la liberté d'écrire ; une muse nationale et chrétienne, tel est son idéal entrevu à travers les illusions païennes de la Renaissance et les traditions licencieuses des successeurs de Villon. »

3. C'est du moins l'opinion de P. de Nolhac, art. cit . , p. 358, et de Perdrizet, Roiis. et la Réforme, p. 63, note. Des Mireurs écrit dans sa lettre à Morel : Plane conjîdo {quae est Terpandri tiostri humanitas) hune aliqiiando Christiani Herculis res praeclare gestas felieîore versit decantatiinint. — Cf. le Ronsard de RI., \\ 107-68 ; IV, 295.

4. Dans le Bocage de 1554, les épigrammes 17, 1. 7. 9, 11, 12, 15 et la folastrie 2. Dans les .Meslanges de 1554 et 1555, les Dithyrambes transposés dans VHymne de

Bacchiis, et répigramme 2, développée sous le titre d'Ode à Viilcan Dans la Continuation des Amours de 1555, la dédicace et les folastries 5, 6 et 7. Dans la Continuation des Amours de 1557, les folastries 1, 3 et 4. Dans la première

édition collective des GCuvres, 1560, les épigrammes 3, 4, 5, 6, 8, 14 et 16.

La folasti'ie 8, les épigrammes 10 et 13 et les deux sonnets de la fin furent seuls

exclus de toute réimpression avouée de Ronsard. La folastrie 3 ne disparut qu'en 1560.

5. V. la 1"^'' lettre de Pasquier à Ronsard 1555) (ci-après, p 154, noie 3), et ce que Ronsard dit lui-même à la fin de l'ode Vierge dont la vertu redore, au début du poème de la Lyre, et dans le plus fameux des sonnets pour Hélène : Quand vous serez bien vieille,..

lion indiscrète de l'antiquité et une rupture ouverte avec la tradition nationale '. A mon sens, c'est le principal motif qui, des sommets de la plus haute inspiration, fit descendre notre poète jusqu'au réalisme le plus terre à terre et lui fit oublier complètement cette promesse d'une de ses premières odes, adressée A son Luc :

Tes nettes et saintes cordes Ne seront par moi polucs De chansons salles et orties D'un tas d'amours dissolues.

Jeune et ardent, il allait d'un excès à l'autre, ne sachant pas garder la mesure. Mais les recueils suivants montreront qu'il ne fut pas long à trouver l'équililjre du juste milieu.

En mai 1553 (l'achevé d'imprimer est du 24), la V'« M. de la Porte publiait une 2' édition des Amours de P. de Ronsard, nouvellement augmentées par lui et commentées par Marc Antoine de Muret, plus quelques Odes de l'auteur non encor imprimées -. On trouve là, disséminées parmi 220 sonnets, non seulement les deux c/iaH«o?i.s- qui terminaient le recueil de l'année précédente (v. ci-dessus, p. 78), mais une troisième pièce lyrique du même nom :

Chanson. D'un gosier inacliclaurier (Bl., I, 130. — M.-L., I, 116).

Le poète y compare sa Cassandre à la princesse troyenne qui vaticine dans les vers de Lycophron, et le feu dont il brûle pour elle à celui qui ruina Troie •'' ! Ce goût de l'érudition mythologique et des concetti gâte encore une bonne partie du recueil ; mais celte fois, cédant sans doute aux instances de ses amis, Ronsard avait consenti à prendre pour interprète Marc-Antoine Muret, dontle portrait était gravé en tète duvolume,

1. Gandar a bien vu que Ronsard voulut gagner les suffrages de la Cour et du simple populaire en « désenflant » sa voix ; mais il eut tort de dire que " la Brigade entière prolesta », et de faire remonter seulement à 1554 cette n amende honorables de Ronsard (thèse fr., p. 116;. \'oir ci-après, pp. 154 et suiv.

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