CHAPITRE III
RONSARD REJOINT CLÉMENT MAROT. — ANACRÉON. MARIE DU riN. — LA COUR.
I. — L'Anacréon de Henri Estienne (mars 1554). Ronsard anacréontique avant cette publication. Ronsard et les poètes gnomiques. Le 2" Bocage et P. Paschal (nov. 1554 . Influence de Navagero. Les Meslanges et J. Brinon d'^ et 2"^ éditions, 1554-55). Contenu et ton des deux recueils.
IL — La 3« édition des Quatre premiers liores des Odes (janv. 1555 . Les deux manières parallèles. Contradiction apparente entre la dédicace du 2" Bocage et les odes courtisanesques de 1555. Ronsard et Henri II. Homère ou Anacréon ? Ambition déçue.
III — Marie du Pin. Ronsard antipétrarquisle. Changement de ton, Opinion des contemporains.
A. La Contiiuialion des Anwiirs (1555). Chronologie rétrospective des imitations anacréontiques. Ronsard et Belleau à propos d'une erreur de Sainte-Beuve.
B. La Nouvelle Contiiuialion des Amours (1556). Ronsard et Marullc L'esthétique de 1556. Ronsard antipindariste Les deux Co;i/(n»<i/io;i.s rééditées en 1557.
IV. — Encore Marie. Raj-eté des poésies lyriques de 1557 à 1560 Raisons de cette rareté. Nouvelles sources d'inspiration. La course aux prébendes- Ronsard quémandeur malgré lui. Alternatives d'espoir et de découragement- Les fêtes de Cour en 1559 Ronsard et la Cour
V. — Ronsard sous François II. Le « rossignol muet >'. La première édition collective des Œuvres (1560). Place des pièces lyriques. Critique du classement. Souci de la variété. Importance historique de cette édition. Les trentecinq ans de Ronsard.
Le premier tiers de l'année 1554, très probablement le mois de mars, fut marqué par un événement littéraire d'une importance considérable, l'apparition deVAiiacréon de Henri Estienne *. Arriviinl à
1. 'AvixpâovTOi; Tujio'J (JtiXrj. Anacreontis Teii odae. ab Henrico Siephano liiec et tatinitate mine primum donalae. Lutetiae. 1554, apud Henr. Slephanum Ex privilegio régis. In-4"(Bibl Nat , Inv. Yb, 219 -
Pas de privilège daté, ni d'achevé d'imprimer. H. Estienne nnnnncait son Anacrron dans une épître latine imprimée en tète de son édition de Denys d'Halicarnasse,
DE l'cKDVRE LYRlyl'E DE RO.NSAKD 121
son heure, confirmant et précisant les idées qui hantaient l'esprit de Ronsard depuis plus d'un an, ce recueil d'odelettes grecques, accompagnées d'une traduction latine, excita chez lui et parmi les membres de la Brigade un très vil' enthousiasme. On connaît la fameuse apostrophe de notre poète à son page :
Fay moi venir d'Aurat icy, Paschal, et mon Rangeas aussi, Charbonnier et toute la troupe :
Depuis le soir jusqu'au matin Je veux leur donner un festin Et cent fois leur pendre la coupe.
Verse donq, et reverse encor Dedans cette grand coupe d'or.
Je vois boire à Henry Estienne, Qui des enfers nous a rendu Du vieil Anacreon perdu La douce Lyre Teïenne '.
Celte publication était impatiemment attendue. H. Estienne, dont la découverte remontait à 1519, l'avait fait connaître d'avance à son entourage, à ses familiers ; il le dit dans la préface de sa traduction latine-. On sait d'autre part qu'il avait communiqué à l'humaniste Petro Vettori, lors de son passage à Florence au mois de mai 1553, l'ode anacréontique Aé-puîtv a'; Y'->vaTx=i;, pour qu'il pût juger le mérite de ces poésies ^. Muret, en 1552 et dans les premiers mois de 1553, en avait fait pressentir tout le charme à ses auditeurs, puisque déjà dans les lien Forluiiéi'.s (mai 1353) Ronsard écrivait :
laquelle pai'Ut avec le millésime 1.^54, mais, elle aussi, sans privilège dalé ni achevé d'imprimer. On lit dans cette épîlre- dédicace, adressée à l'érndit Florentin Vettori : " H;ec igitur, mi \'ictori, nimc accipe, dnnt me ad Anacreontis Teii editionem comparo... Proferam aniem, ul spero, propediein .. Sed jam Dionysium quem libi in raanum do, accipe : Anacreontem vero, ut dixi, hreui teacceplurtini confide . .. "(Bibl. Mazarine,n'' 45.073.^ Mais cette cpître n'étant pas datée, non plus que l'épître grecque qui la précède, rien dans le Deiiys de H. Estienne ne permet de fixer le moment où fut publié VAnacréon. (Cf Maittaire, Annales typorjraphict, tome 111. pp. 4(îl et (Ul.)
J'ai fixé la date de la publication de r.4n(icréon au mois de mars 1554 d'après certains indices contenus dans les imitations que Ronsard en a publiées à la fin de cette même année. En outre, au nombre des amis que Ronsard prie son page d aller quérir pour fêter chez lui la publication de r.4nacri'on. il nomme Panjas, qui partit pour Rome avec le cardinal d Armagnac au mois d'avril 1554 (v. ci-après, p 131, note 1).
1. Je cite tout le passage d'après le texte primitif (Meslanges de novembre 1554). Cf. Bl., II, 352-53.
2. « ... Jam vero extrema manu operi imposita, quum eo rem deductam viderem, ut, qnae mets intimis dîcaveram, cum externis etiam communicanda forent, quo plures hujus mei laboris essent participes, eo raajorem cautionem et diligentiam adhibendam mihi existimavi. » '
3. Voir Pe(ri Victorii variœ lecùones Florence, sept. 1553), livre XX, ch. xvii, p. 313 ; H. Estienne, édition de Denys d'Halharn . épitre-dédic. à P. Vettori ; A. Firmin Didot, A'odcc sur .4iiQcrcoii, en tète de son édition de 18()4 tirage à part, pp. 34 et 35 .
122 GENÈSE ET KVOLITION
Divin Muret, tu nous liras Catulle, Ovide, Galle, et Properce, et Tibulle, Ou tu joindras au Sistre Teien Le vers mignard du harpeur Lesbien '.
Bien mieux, Ronsard avait utilisé dans le même temps quelques poésies anacréontiques, connues de lui soit par l'intermédiaire de H. Estienne, soit plus probablement par l'Anthologie grecque, dont s'étaient inspirés déjà des poètes néo-latins comme MaruUe, Navagero, J. Second, des poètes français comme Saint-Gelais. En septembre 1552 paraissait dans les Amours le sonnet Ces liens d'or, ceste bouche vermeille, donl les lercels sont empruntés directement à l'ode anacréontique su [xlv (jiîXvi leXi^ùi^ ; l'année suivante. Muret écrivait en le commentant : « La fiction de ce Sonet, comme l'auteur mesme m'a dit, est prinse d'une Ode d'Anacreon encores non imprimée - ». Les Folastries d'avril 1333 contenaient non seulement la traduction, en un quatrain, de l'épigramme SiûjjiaTot itoXXà xpéçe.v, que Ronsard attribuait à Anacréon d'après les premiers éditeurs de VAnlhologie ^, mais encore celle d'une épigramme anacréontique bien plus longue, qui, après avoir passé d'un seul bloc de VAnlhologie dans les Carmina de Salmon Macrin et les Epigrammata de J. Second *, puis dans les Folasiries, reparut dans le recueil de H. Estienne scindée en deux odelettes tout à fait distinctes et indépendantes : O'J [xoi jiéXet rÛYao, et Tov à'pYupov xopEjaa^ s Nous croyons devoir reproduire ici cette traduction de Ronsard, qu'on chercherait vainement dans les éditions collectives de ses œuvres :