INTRODUCTION XIX
1° Les ressemblances. Le Cantique, lOde et la Chanson ont ceci de commun qu'ils sont écrits pour être chantés, ou comme s'ils devaient l'être, avec ou sans accompagnement de musique. Ils ont trois autres caractères communs, qui dérivent de celui-là, ou plutôtle conditionnent et le complètent nécessairement : a) ils sont formés de couplets*; b) la structure de ces couplets est essentiellement variable d'une pièce à l'autre par la longueur des vers et l'entrelacement des rimes : le couplet est isométrique ou hétérométrique, à rimes suivies ou croisées ; ses dimensions et celles de la pièce entière ne sont pas limitées ; son rythme est libre et « inconstant », d'autant plus libre et inconstant que le poète exprime des émotions plus fugitives et plus changeantes, comme celles de l'amour ; c) les petits vers apparaissent fréquemment dans ces trois variétés lyriques, surtout dans l'Ode et la Chanson, parce qu'ils sont plus mobiles et plus expressifs que les autres 2. Bref, en insistant sur la souplesse de leurs formes et l'aisance de leurs allures, Sibilet les opposait nettement aux anciennes variétés du genre lyrique, chères au xv^ siècle et très cultivées encore dans la première moitié du xvi^ siècle, tels que le chant royal, la ballade, le rondeau, dont le cadre et les dimensions étaient fixes, les rimes et le rythme peu ou point variables, et dont le caractère général était la raideur et la monotonie.
2° Les diiTérences. Le Cantique, l'Ode et la Chanson se distinguent tantôt par le fond, tantôt par la forme. Le Cantique est avant tout une prière ou une action de grâces, adressée à une divinité, quelle qu'elle soit, et aux souverains de la terre, qui sont des demi dieux. Mais Sibilet laisse entendre qu'il peut contenir l'éloge de tous les biens et inversementles imprécations contre tous les maux C'est donc l'ode religieuse et en général l'ode grave. Au contraire le Chant lyrique et la Chanson, exprimant les passions de l'amour et la gaîté des festins, représentent l'ode légère. Mais Sibilet laisse entendre que, s'ils ont le plus souvent pour sujet commun "Vénus et Bacchus, ils ne s'interdisent pas d'autres sujets, tels que les descriptions de la Nature ou les émotions produites par tout événement heureux ou malheureux, il a eu seulement le tort de ne pas le dire explicitement, d autant plusque l'école marotique lui offrait des exemples d'odes qui n'ont ni la gravité du cantique ni la légèreté de la chanson. Le premier coupable est sans doute Horace, qui,
1. Même si la pièce ne présente qu'une série de vers uniformes à rimes plates, car dans ce cas elle est toujours divisible par quatrains. V. ci-dessus, p. xvi, n. 2.
2. On trouve déjà dans P. Fabri, à propos du /ai/, l'explication de l'hétérométrie et de l'emploi des petits vers dans les poésies lyriques ; « Et peult l'en faire courtes lignes et longues, pource que en lay l'en ne traicte que matières de grande joye ou de excessive douleur, et, quasi comme en furie, les lignes sont ou courtes ou longues, à la volunté dufacteur. J> (Liv. 11. p. 51, rééd. de Héron, 1889.)
XX LES POESIES LYRIOIES DE PIERHE DE ROiNSARD
parlant de la poésie lyrique, ne dislingue, lui non plus, que l'ode pindarique et l'ode anacréontique.
En ce qui concerne la forme, les petits vers, remarquait Sibilet, sont plus fréquents dans le Chant lyrique et la Chanson que dans le Cantique; d'autre part, la Chanson est en général moins longue que le Chant lyrique, d'une structure et d'un style plus libres encore. Mais c'étaient des difTérences de détail qu'on ne pouvait guère ériger en règle, car elles souffraient maintes exceptions.
Bref, lestraits communs entre le Cantique, l'Ode el la Chanson étaient assez importants pour qu'on pût les considérer comme les variétés d'un même genre, et même l'Ode et la Chanson se ressemblaient tellement, parle sujet et par la façon, qu'on pouvait légitimement les confondre. Que pouvait dire de plus, el de plus sensé, un théoricien de KiiS? Bien mieux, Ronsard et ses disciples n'allaient-ils pas lui donner raison en écrivant de véritables Chansons sous les noms de Vers lyriques et d'Odes, et inversement sous le nom de Chansons des pièces lyriques identiques au tiers de leurs Odes pour le fond et la forme? El cela après avoir mis la Chanson au nombre des vieilleries chères à l'époque d'ignorance 1 N'allaient-ils pas commettre une autre confusion, plus grave encore à mon sens, en comprenant sous le même nom, celui d'Ode, d'une part les longues compositions de ton sublime adressées aux dieux el aux puissants de la terre, et d'autre part les bluetles amoureuses ou les folies bachiques de ton badin adressées à de simples mortels ?
Dans sa thèse sur Joachim du Bellay, M. Chamard a très judicieusement analysé l'impression que laissa aux élèves de Dorât la lecture de l'Art poétique de Sibilet : irritation, vif dépit, sourde colère, tels sont les propres termes par lesquels il la résume, et qui me paraissent fort justes '. Or ces sentiments-là sont toujours de mauvais conseillers, et j'estime que, du moins en ce qui concerne l'Ode et la Chanson, ils ont bien mal inspiré les professions de foi de Du Bellay et de Ronsard.
On connaît le passage de la Z>(;//'e(i(;e relatif aux poésies lyriques ; c'est assurément l'un des plus violents et des plus contestables de tout l'ouvrage. Après avoir recommandé l'étude des poètes grecs et latins, tout comme Sibilet, mais d'une façon moins pittoresque et en une mauvaise
1. Pp. 90 à 94. Cf. E. Roy, Hev. d'Hist. lilt., avril 1895 et juilleH897.
INTRODICTION XXI
« version » de deux vers d'Horace ', Du Bellay ajoute : « Puis me laisse toutes ces vieilles poésies françoyses aux .leuz Floraux de Thoulouze et au Puy de F^ouan : comme Rondeaux, Ballades, Vyrelaiz, Chant Royaulx, Chansons, et autres telles episseries, qui corrumpenl le goust de nostre langue, et ne servent si non à porter tesmoingnage de
notre ignorance Chante moy ces Odes, incongnues encor' de la
Muse francoyse, d'un Luc bien accordé au son de la Lyre greque et romaine : et qu'il n'y ait vers, où n'aparoisse quelque vestige de rare et antique érudition. Et quanta ce, te fourniront de matière les louanges des Dieux et des Hommes vertueux, le discours fatal des choses mondaines, la solicitude des jeunes hommes, comme l'amour, les vins libres, et toute bonne chère. Sur toutes choses, prens garde que ce genre de poëme soit eloingné du vulgaire, enrichy et illustré demotz propres et epithetes non oysifz, orné de graves sentences, et varié de toutes manières de couleurs, et ornemenlz poétiques, non comme un Laissez la verde couleur, Amour avecques Psychés, 0 combien est heureuse, et autres tels ouvraiges, mieux dignes d'estre nommez Chansons vulgaires qu'Odes ou Vers lyriques -. »
1. Sibilet avait dit II, ch ix) : (( Je désire pour la perfection de toy, Poète futur, en toy parfailte congnoissance dés langues (îrcque et Lalinc : car elles sont lés deus forges d'où nous tirons lés pièces meilleures de notre harnois •>. Du Bellay : « Ly donques, et rely premièrement (ô Poète futur , feuillette de main nocturne et journcUe les exemplaires grecs et latins. •> Un peu plus loin Du Bellay n'a pas clé plus heureux en traduisant le /itéra vina d'Horace par les vins libres. Sibilet dut penser avec raison que ce n'était pas ainsi qu on devait user des c( vestiges de rare et antique érudition ». Lui qui connaissait très bien l'Epilre aux Pisons s'était inspiré de ces passages sans les traduire.
2. Liv. II, chap. iv. Le 1" et le S' vers cités par Du Bellay désignaient des chansons de Saint Gelais proposées comme modèles d'odes par Sibilet {v. ci-dessus, p. xvn) ; le 2= vers est le début d'une poésie strophique de Pernetle du Guillet parue à Lyon en 1545 dans le recueil de ses Rymes cf. la réimpr. de ISM. Lyon, Scheuring, p. 53'. La f' et la 3« de ces pièces figuraient en tête d'une anthologie publiée à Lyon pai Jean de Tournes, en 1545, sous le titre Deploralion de Venus sur la mort du bel Adonis, avee plusieurs autres compositions nouvelles, et réimprimées par le même avec de nombreuses additions en 1547 et 48 ; la '2', celle de Pcrnelte du Guillet, ne fut insérée dans ce recueil qu'à partir de 1547, et Us trois chansons se présentèrent dès lors dans l'ordre que suit Du Bellay. — MM Cartier et Chenevière ont donné la description complète de ces recueils dans la Revue d'Histoire littéraire de janvier 1896, pp. 96 103, sauf pour la première édition, dont on trouvera le contenu au catalogue de la librairie Morgand de décembre 1903 (n» 44.995).
M. Chamard conjecture (éd. de la Defjfence, p. 212) que Du Bellay a lu les trois pièces en question dans cette anthologie de Jean de Tournes. Il est possible aussi que Du Bellay les ait lues ailleurs. Elles ont. en effet, paru dans une autre anthologie, publiée à Paris par Arnoul l'Angelier, d'abord en 1546, à la suite du Discours du Voyage de Constantinople, puis en 1548. sous ce titre : Le Livre de plusieurs pièces (réimpression augmentée). Dans ce dernier recueil, dont je dois la communication à l'obligeance de M. Abel Lefranc, les trois pièces susdites viennent à la suite du Voyage de Constantinople, de la fable du Faulx Guider, et de l'églogue de la Saulsaye. Pour moi, c est là que Du Bellay les a lues. Je suis d'autant plus porté à le croire que là aussi elles commencent la série des compositions lyriques, que là aussi elles sont rangées dans