V. ci-dessus, p
DE l'uILVRE LVRIQIF. r>E RONSARD 139
Ronsard l'avait presque toujours tenu caché K Faut-il donc voir dans les révélations de 1553 un excès subit de probité littéraire, causé par le remords des silences antérieurs ? Encore une fois nous ne le croyons pas, non seulement parce que ces révélations ne furent pas complètes en 1355, mais parce qu'elles disparurent des éditions postérieures et cessèrent dès l'année suivante ; enfin ni Ronsard ni ses contemporains ne trouvaient répréhensible de transposer en français, sans le dire, des vers grecs, latins ou italiens. S'il fit alors de telles confidences à ses lecteurs, ce fut par un certain orgueil très légitime de poète novateur ; ce fut aussi, peut-être, par une tactique prudente, car il semblait leur dire : « Ne blâmez pas la simplicité de mon style ou la bassesse de mes conceptions ; je ne fais que suivre les Grecs ; j'ai pour moi l'autorité de leur exemple-». En tout cas, s'il crut s'assurer ainsi pour toujours la priorité comme imitateur des poésies anacréontiques, il se fit illusion ; la précaution, bonne sur le moment, ne devait pas suffire pour les générations suivantes qui perdirent de vue la réalité. — A ce sujet nous avons ici le devoir de compléter et de préciser nos assertions antérieures, en relevant une erreur du xix"" siècle, accréditée, chose curieuse, par le plus ardent apologiste de Ronsard.
Sainte-Beuve, qui a laissé des pages si fines sur les odes anacréontiques publiées en France dans la seconde moitié du xvi^ siècle, n'a pas craint d'allîrmer que Ronsard composa les siennes après l'apparition du recueil de Rémi Belleau intitulé : Les Odes d' Anacreon 7'eirn, traduites de Grec en François, et publié au mois d'août ioo6. « Rémi Belleau, dit- il, s'empressa de traduire le charmant modèle en vers français. Sa traduction ne sembla peut-être pas aux contemporains eux-mêmes tout à faitsuflisante... .\ la manière dont Ronsard refit plus d'une de ces petites traductions, on peut croire qu'il ne jugeait pas
1. Parmi les quelque 500 pièces publiées par Ronsard avant la 2* édition des Meslanges et la Continuation dis Amours, 21 seulement, dont 17 épigrammes, présentaient un en-tête analogue (v. ci-dessus, pp. 73, 94 et 95, 114, note 2. pp. 132 et 136 Même remarque pour les recueils postérieurs, notamment la youu. Contin. des Amours^ dont plus de 20 pièces sont imitées de -MaruHe, sans que le poète nous en prévienne.
2. Remarquons que Ronsard cite presque exclusivement des sources grecques. Bien mieux, il prétend inventer 1 ode A Remy Belleau ; or l'idée principale de celte ode, celle de la première strophe, est empruntée à la douzième élégie du livre II de Properce, dont le début lui inspirera plus tard le sonnet tout dilïérent : Quiconque a peint Amour il fut ingénieux 1578 . La dernière strophe de l'ode semble imitée du poète néo-latin Angerianus.
celles de son ami définitives ^ ». Or la chronologie des recueils de Ronsard et la comparaison de ceux de 1553, 1334 et 1533 avec les .4»acrpo))^eo prouvent péremptoirement qu'il a de beaucoup devancé Belleau dans la traduction et l'adaptation de ces odelettes grecques. Si l'un d'eux avait refait l'œuvre de l'autre, ce serait assurément Rémi Belleau.
En efTet, sans revenir sur les pièces anacréontiques imitées de l'Anthologie par Ronsard avant la publication de VAnacréon de H. Estienne, rappelons que l'odelette où il conviait la Brigade à fêter cet événement remonte au mois de mars 15.j'j -. Aussitôt notre poète se mettait à transposer en sa langue ce recueil de poésies légères, qui répondaient précisément à ses goûts intimes ^ ; si bien que, dès le mois de novembre suivant, il publiait dans le Bocage et les Meslanges 23 imitations et paraphrases du dit Anacréon, savoir : Corgdon verse sans fin ; Pour boiri' dessus llierhe tendre ; J'en/ Vesprit tout ennuie ; La Nature a donné des cornes ans Toreaus ; Du malheur de recevoir ; Naguiere chanter je vouluis ;]'ein moi, Janet, pein moi je te .supplie (élégie) ; Celui qui n'agme est malheureux ; Quand je veux en amours prendre mes passelems ; Si tost que lu scnsariver; D'où viens-tu douce Colombelle ; Le bogteus mari de Venus; Tai toi babillarde Arondelle; Dugrand Turc jen'ag soucg ; Lors que Baeus entre chés moi/ ; T'oserait bien quelque poète ; Les Muses lièrent un jour ; Pourtant sij'ag le chef plus blanc ; La terre les eaux va boivant ; Situ me /)eux conter les fleurs ; [Plusieurs de leurs cors dénués; Pourquoi corne une jeune l'outre; Ah, si l'or pouvoit alonger^. Deux mois après, dans la S"" édition des Odes, Ronsard en publiait deux autres : Ma douce Jouvance est passée ; Le petit enfant Amour ^. Enfin vers le mois d'août 1335 il en insérait six nouvelles dans la Cuntinualion des Amours, sa\o\r : Jodelle, l'autre jour l'enfant de C g therée {sonael); Douce, belle, gentille et bien fleurante Rose (id.) ; Verson ces roses prés ce
1. Tableau de la poés. fr. au XVI'' s. (éd. Charpeiitiei-, p. 436^ ; son article sur Anacréon au XV!"^ siècle est d'avril 1542.