Id., II
DE l'(KI VRE LYRIOl'E DE RONSARD 163
Et que tous deus avoyeiit un mesme cœur commun '.
Est-il besoin d'autres preuves pour montrer la très bonne opinion que Ronsard avait des poésies de Belleau, et, en particulier, de sa traduction d'Anacréon? Qu'il ail secrètement préféré son propre travail, plus spontané et plus personnel, à celui de son ami, quelque peu froid et compassé, cela est vraisemblable et naturel. Mais qu'il l'ait dit à Belleau, mais qu'il lui ait fait sentir, dans des vers destinés au public, son infériorité et son insufTisance, comme Sainte-Beuve l'a imprudemment avancé, c'est ce que je me refuse à croire. Le subtil critique, rappelant ces vers, par où débute une ode que Ronsard publia vers septembre 1556,
Tu es un trop sec biberon
Pour un tourneur d'Anacréon,
Belleau...
me semble avoir commis un véritable contresens, par ignorance des dates ou par excès d'esprit- Ronsard, qui n'a jamais songé au jeu de mots que lui prête Sainte-Beuve (Belleau, comme qui dirait Boileau ou Belle eau), n'a pas voulu dire à son ami : Tu bois trop peu pour être un bon traducteur d Anacréon, —mais : Tu bois trop peu pour un homme qui a traduit Anacréon. Nous devens voir là seulement une amicale exhortation à boire, comme au sonnet Je wus me souvenant de ma gentille amie^, un doux reproche de poète bachique, mais non pas une raillerie d'auteur, non pas une critique littéraire, qui eût singulièrement démenti les habitudes de Ronsard et contredit les éloges adressés par lui à Belleau en toute circonstance.
La priorité de Ronsard sur Belleau comme interprète d'Anacréon étant bien établie ^ et l'erreur de Sainte-Beuve démontrée, grâce à la
1. Cette pièce, il est vrai, avait été primitivement dédiée à Paschal iv. ci-dessus, p. 127, notel). Mais cela n'enlève pas à ce document sa valeur démonstrative.
2. Op. cil., p. 89 : « Peut-être faut-il aUribuer la séctieresse de Belleau à l'exactitude dont il s'est piqué, à moins qu'on ne dise comme Ronsard, par un assez mauvais jeu de mots, que Belleau belle eau} était trop sobre pour se mesurer avec l'ivrogne de Téos. " Ailleurs, p 436 ; « Belleau, comme qui dirait Boileau, par opposition au chantre du [lin, ce n est qu'un jeu de mots . - » Sainte-Beuve a écrit ces lignes sur la foi du commentateur Hichelet qui n'a pas compris, lui non plus le début de l'ode à Belleau. Marly Laveaux a commis la même erreur [Notice sur Belleau. p. v), ainsi que Bizos [Ronsard, p. 69 .