Bl.. \', 275. Cf. \'l, p. 268. premiers vers
DE L'rF.lVRE LVRIOI F, DE BO.NSAKD 181
variés, et de quitter pour des soins vulgaires les régions sereines de l'art désintéressé ? Ronsard en eut conscience ; il en fit même l'aveu, dans la « complainte » au cardinal Odet de Châtillon, Monseùpieur, c'est à vous, qui me parait avoir été composée dans les derniers jours de I008, sous le coup d'un profond dépit '. C'est votre accueil bienveillant, lui dit-il, qui fut la cause première de mon ambition, et « d'escolier contant » me transforma très vite
Eu nouveau courtizan demandeur inconstant.
Depuis lors, ajoute-t-il, je hantai le Louvre soir et matin ; >< courant après les Princes » et les prébendes, j'abandonnai les Muses, qui d'ailleurs se sont vengées de mon ingratitude, « et ma plume fertile
Faute de l'exercer se moisit inutile. »
11 y alà évidemment une exagération, car si Ronsard ne publia rien de septembre 1536 au mois d'août 1358, nous avons vu quelles œuvres il composa très probablement dans cet intervalle de près de deux ans. On sait d'autre part que Y Exhortation au camp du Roy pour bien combattre et V Exhortation pour la paii parurent en août et septembre 1.538-. Mais ce qui reste vrai, c'est qu'il perdit, ces années là et les suivantes, un temps considérable en fastidieuses sollicitations, réserva son éloquence à des placets ou à des poèmes quasi ofliciels, négligea enfin les odes et les chansons à peu près autant que l'épopée de Francus. Les « trompeuses faveurs de la Cour » ne lui tirent pas précisément « briser •son luth », comme il le dit à Odet de Châtillon, mais son luth resta « pendu au croc » le plus souvent.
Du reste « l'espérance féconde » et le découragement se succédaient assez rapidement chez lui. Au début de janvier 1339, Ronsard reprend courage. Il compose alors Vf/>/mnedu Cardinal de Lorraine^ et l'églogue
1. BI., VI, 15(5 à 170. La fin de la pièce nous apprend qu'il l'écrivit dans un moment « d'ambition et d'ire », ayant l'esprit il de despit insensé ». — Je l'ai datée d après un passage qui parle de la libération de Montmorency comme d'un fait accompli ip. I661. Or le connétable resta prisonnier de Philippe II jusqu'au 14 décembre 1558. bien qu il négociât pour la paix à l'abbaye de Cercamp depuis le 15 octobre. Une fois libéré, il revint immédiatement à Paris, pour y diriger les affaires du royaume avec le cardinal de Lorraine cf. Papiers (i'£(a( de Granvelle, t,\', p. 393, et Décrue, Anne de Montmorency sous Henri II. François II et Chartes IX, Paris, Pion, 1889, p. 221). A ce moment-là on était encore loin de la conclusion de la paix; aussi n'en est-il pas question dans la pièce de Monsard, Si d autre part il l'avait écrite vers le 1" mai 1559, comme je l'ai cru d'abord, il eut été mal venu de nous parler de l'inactivité de sa plume, après les 2.000 vers écrits et publiés dans les quatre premiers mois de cette année-là.
2 Entre l'arrivée de Henri II au camp d'.Amiens fin juillet et la signature de la trêve de Cercamp '11 oclobrej.
3 Bl., V, 83 et suiv. Cette plaquette, qui porte le millésime de 1559. a dû être composée en décembre 58 ou en janvier 59 au plus lard ; car si elle contient une allusion
nuptiale in pasteur Angcviyi et l'autre Vandomois ', qui témoignent d'une véritable allégresse : c'est que L'Hospital Ta recommandé chaudement au cardinal de Lorraine -, le cardinal de Lorraine l'a fait collaborer pour unelarge part aux fêtes deson château de Meudon 3,1e roi, sans doute en remplacement de Saint Gelais mort depuis peu ^, l'a nommé son « conseiller et aulmosnier ordinaire », Madame Marguerite enfin, désormais duchesse de Savoie, Ta choisi pour sa maison en celte même qualité ^ Egal enthousiasme dans le Chant de liesse, la Paix an Boy, la Bienvenue de Mgr Je Conneslable, VEnvoij des chevaliers aux darnes^ écrits et publiés en avril sous le coup des événements qui se résument dans le traité du Cateau-Cambrésis (3 avril). Mais tout à coup, las de vivre à la Cour et d'y « mendier en vain » (car les titres qu'il recevait étant surtout honorifiques ne lui permettaient pas d'y tenir un rang convenable), Ronsard s'isole derechef en son Vendomois, amer et démoralisé, laissant à d'autres le soin de chanter des indifférents. Qu'on relise pour s'en convaincre le chant pastoral Testais fasché de tant suivre les Rois, écrit au mois de mai en l'honneur de Madame Marguerite, son meilleur
aux lU'gocialioiis ciUaiiiées à Cercainp, ainsi qu'à l'entrevue précédente de Maixoing ip. 1)0 , d'autre part il n'y est pas question de la paix définitive. Quand Ronsard l'écrivit, il ne prévoyait pas encore la fin des négociations et le rôle important que le cardinal jouerait en février-mars 1559 aux conférences duCateau Cambrésis. La preuve, c'est que Ronsard a célébré ce rôle décisif duas une pièce postérieure à la publication de VHyniney la Suyle de rilymnedu Cardinal de Lorraine, qui d'ailleurs ne parut qu'après la mort de Henri II. \'oir RI . \', 270. et corriger l'erreur de la note.
L Bl.. IV, 54. Le mariage du duc de Lorraine et de Claude de France, célébré dans cette églogue, eut lieu le 22 janvier 1559 {Papiers d'Etat do Granoelle. V, pp. 423 et 520;. Les fêtes de Meudon eurent donc lieu aussi à ce moinenl-là. Cf les Commentaires de Fr. de Rabutin dans la collection Michaud, tome VU
2. Voir Bl.. I\'. (>2; \', 81 et 1U4-105. Il suHit de lire attentivement VEpistuIn commendalrix pour se convaincre qu'elle fui écrite pour recommander l'Hymne du Cardinal de Lorraine (déc. 1558 ou jauv. 59), et non pas, comme le ferait croire la note de RI., pour servir de préf. à VHymne de la Justice qui est do 1555. Toutefois on ne la trouve pas imprimée en tète de la plaquette de 1559, mais seulement dans les éditions collectives de 1560 à 1584, immédiatement avant l'Hymne de la Justice ; cette anomalie a disparu dans la première édition posthume, où elle précède VHymne du Cardinal de Lorraine.
3. Ibid. Ronsard loue le cardinal de Lorraine d'avoir donné asile aux Muses et bien traité les poètes à Meudon durant ces fêtes. Il le remercie, en outre, de s'être montré (L un père très humain » et de l'avoir secouru « au besoin » (Bl , V. 96 et 104 . Mais cela ne veut pas dire, comme on l'a cru, que Ronsard fut logé dans une tour du château de Meudon Michelet. P. Lacroix, Forneron, Rizos>.
4. A. Thevct. dans ses Hommes Illustres, écrit que Saiut-Gelais mourut en octobre 1558, à 67 ans 6 mois et 15 jours.
5. Ronsard n'était encore ni conseiller nî aumônier le 11 juin 1557, date dun prîv. royal qu'on peut lire en tête de la Paix au Roy et de VHymne du Cardinal de Lorraine. Mais il est appelé < Maistre Pierre de Ronsard, conseiller et aumosnier ordinaire du Ro}' et de M^"*^ de Savoyc " dans un priv, du 23 février 1558 59, n. st. qu'on lit en tête du Discours à Mgr le Duc de Sauotje et de la Suyle de VHymne du Cardinal de Lorra/ne, publiés entre la mort de Henri II 'juillet) et le départ de Marguerite pour son duché octobre — Dans le privilège de sept. 1560, Ronsard n'a plus que le titre de Conseiller et Aulmosnier ordinaire du Hoy.
DE I 'oeuvre LYHiniE DE RON?AHll 183
espoir, qui s'en allait... Je ne connais pas de plus poignante élégie'.
Revint il quand même à Paris en juin pour les fêtes du double mariage de sa protectrice et d'Elisabeth de France ? N'en doutons pas, car il ne pouvait s'en dispenser, faisantpartiede la suite de Madame de Savoie, et ce n'est pas l'envie qui lui manquait de la suivre àTurin dans son nouveau duché -.On sait d'ailleurs qu'il composa peu de temps avant ces fêtes le Discours à Mgr le Duc de Savo'/e, plus A'.V/K Inscriptions on faveur de quelques grands seigneurs, Aes\,\Qées,k\a.cQméA\& « qu'on esperoit représenter en la maison de Guise », mais qui n'eut pas lieu, par suite de la mort tragique de Henri 11 (30 juin-10 juillet) 3.
Ronsard auteur de vingt-quatre inscriptions en quatrains indépendants pour comédie-ballet de Cour ! Etait-ce bien le même homme qui dix ans plus tôt condamnait hautement les pièces monostrophiques si chères aux écoles précédentes, quatrains, sizains, huitains, dizains etdouzains ? Oui, c'était le même homme, qui, après avoir essayé vainement d'imposer à la Cour ses goûts de poète érudit, s'était vu forcé de subir ceux de la Cour et par conséquent de suivre les traces de Marot et de Saiut-Gelais. Telle était la condition des gens de lettres au xvi^ siècle : leur succès, leur existence même, restaient subordonnés au bon plaisir des princes, et leur œuvre devait se plier à l'esthétique, superficielle en somme, des gentilshommes courtisans. Aussi peut-on dire hardiment qu'à partir de 1338, et même avant, non seulement Ronsard, mais les meilleurs de ses émules et de ses disciples. Dorât, Du Bellay, Baïf, Jodelle, Belleau, sont devenus, sous l'empire de la nécessité, des poètes de cour, tout comme Cl. Marot et Saint-Gelais, écrivant comme eux des épitres, des églogues, des poèmes officiels, des mascarades, des étrennes et jusqu'à des devises « pour les grands seigneurs ». La plupart des membres de la Brigade auraient pu s'appliquer cette fin de VEglogue à Du Thier, qui date de 1338 ou 1339 :
. et des ceste heure là
Perrot laissa les bois et aus Rois s'en alla '.
Au demeurant, il n'y eut que demi-mal pour Ronsard à accepter cette part de l'héritage Marotique, ou plutôt ce fut un mal pour un bien ; car si la fantaisie des grands l'abaissait à la mode des chansons frivoles ou des improvisations de courte haleine, si encore l'espoir et la recon-
1. BI.. IV, 71 à 81. V. surtout les trois dernières pages, à partir de :
Pasteurs François, n'enflez plus les musettes...