XXVI LES POESIES LYRIQUES DE PIERRE DE RONSARD
odes pindariqiies, dont la publication ne fut d'ailleurs devancée par aucune autre du même genre. Il avait donc raison de tenir à sauvegarder le bénéfice de sa spontanéité.
Mais devait-il en même temps refuser à d'autres le bénéfice de la leur ? De ce fait qu'il avait composé des odes lioraliennes avant Du Bellay et en dehors de Peletier, de cet autre fait qu'il avait le premier imité en français les triades de Pindare, devait-il conclure que nul ne l'avait devancé dans la voie de l'ode, et qu'il avait défriché et exploité un domaine encore vierge '? Avait-il le droit de rejeter toute parenté, toute communauté avec les poètes antérieurs, et de traiter leurs essais lyriques d'odieuse et de monstrueuse erreur? Les concessions qu'il accordait, en parenthèses et comme à regret, tt Marol, Scève, Heroët et Saint-Gelais, suffisaient-elles à lui faire pardonner son exclusivisme et son dédain transcendant à l'égard du passé ? Nous ne le pensons pas. Ronsard et Du Bellay ont eu tort de proclamer, surtout avec une telle arrogance, que l'ode était « inconnue » avant eux, et nous comprenons sans peine que Rhétoriqueurs et Marotiques aient énergiquement prolesté à la fois contre l'injurieuse préface des Odes et les virulentes apostrophes de la Dc/feuce '.
Dès le mois de mars 1550, un versificateur de Lyon, un régent de collège, Barthélémy Aneau, dont je reconnais d'ailleurs la lourde ironie, le ton pédanlesque, l'étroitesse de vues et les erreurs de goût, insista 2 sur ce fait incontestable que les rondeaux, les ballades et les virelais ne méritaient pas une condamnation si superbe et qu'ils étaient eux aussi des « vers lyriques » ; il remarqua, non sans raison, que les chants et chansons de facture variée et libre, antérieurement culti-
1. Ronsard et Du Bellay me semblent avoir été aussi injustes à l'égard de leurs prédécesseurs qu Horace à l'égard de Catulle et de sa génération poétique. On dirait que les revendications de Ronsard sont une réminiscence de ces vers d'Horace :
Princeps ^^olium carinen ad Italos
Deduxisse modos {Carm., lib. IH, épilogue.)
Parios ego primus iambos
Ostendi Latio [Epist., XIX, vers 23.)
La citation de cette même épitre horatienne qu il fait dans sa préface de 1550 tendrait à le prouver ; à moins qu'elles ne soient une réminiscence de ce passage des Géorg. de \'irgile : Primus ego in palriam meeum-.. (IIl, 10-12), non moins contestable.
2 Dans le Quintil Horatian, faussement atUibué d'abord à Charles Fontaine. Cf. Bel*. d'Hist. lût. de janvier 1898, p. 54, art. de ^H. Chamard, et Thèse française du même, pp. 151 et suiv.
INTRODl'CTION XXVII
vés en France sous des noms divers, étaient des manières d'odes ; que le nom ne faisait rien à la chose, et que par suite les odes n'étaient point « inconnues de la Muse françoise » ' ; que les vers lyriques devaient rester accessibles à la foule comme ceuxdeMarot, et ne pas être écrits seulement pour une élite d'érudils ; que d'ailleurs on avait tort de confondre (et s'il y eut une manœuvre, je crois qu'elle est bien là) les chansons littéraires, telles que Laissez la verde couleur, avec les chansons vulgaires, telles que la Tirelilanteine ou L'amij Baurfic/ion- ; qu'enfin ces chansons littéraires correspondaient de nom à la canzone italienne (il aurait pu ajouter de sujet et d'allure), qu'elles pouvaient être également « sonnées à la lyre », et que pour toutes ces raisons elles méritaient d'être appelées Odes ou Vers lyriques au moins autant que les pièces qui terminaient le premier recueil de Du Bellay 3. Au reste, les prétendus novateurs, Ronsard tout comme Du Bellay, se faisaient illusion en croyant avoir découvert l'antiquité gréco latine, bien connue et sagement pratiquée par les poètes des générations précédentes ^ ; ils commettaient une erreur aussi grave en pensant atteindre « un plus haut et meilleur style » par l'emploi de mots étrangers, de périphrases énigmaliques et de métaphores ambitieuses, dont l'excès était pire que la « naïveté » de la pure langue française 5. Non, les poètes d'avant 1530 n'étaient pas que des « rimeurs ignorants », et ces jeunes gens, si pleins d'eux-mêmes, si faussement persuadés de l'importance de leur réforme, de l'exquise nouveauté de leurs premières œuvres, devaient regretter quelque jour une ingratitude si prétentieuse, et changer d'opinion quand l'âge aurait mûri leur jugement '°.
En tout ceci Aneau me semble avoir vu juste. Il ne sentait pas, évi- /
1. «Le chant royal est une ode, dit M. Faguet, et ici les adversaires de la Pléiade ont presque pleinement raison. » {Seizième siècle, p. 217.)
2. Comme le dit Fabri dans sa Rhétorique, liv. 11, p. 96, de la réimpression Héron : « Et nota que l'en faict cent mille chansons, que les enfants chantent et les pages, de rithme goret sans art et mesure, ainsi que les ignorans le sçaivent faire, et de celles là n'est point à propos. »
3. Appendice de l'édition de la Deffence par L. Person, pp. 202 à 204. Cf. éd. Chamard, pp. 208 à 214, noies.
4. Ibid., pp. 193, 194,200. 202 Cf. p 207 : .■ Ton Ronsard trop et 1res arrogamment se glorifie avoir amené la Lyre Grecque et Latine en France, pource qu'il nous faict bien esbahyr de ces gros et estranges motz. Strophe et Antislrophe. Car jamais 'par adventure) nous n'en ouysmes parler ! .lamais nous n'avons leu Pindar ! » et p. 211 : « Mon amy, sache qu'il y en a deux mille en France qui ont leu les Grccz, Latins, Italiens, Hespaignolz, Hébreux et Allemands, aussi bien que toy, qui toutefois ne se les arroguent pas, ce que tu fais •> , Au début de sa critique, Aneau raconte qu il a « tourné » en vers français r.4r( poétique d'Horace <« y a plus de vingt ans, avant Pelletier et tout autre », et déclare qu'il est un « admirateur des anciens ».