Tome V'I de son éd., p
Il me deplaist de voir un si grand Roy de France,
et une autre encore à luy, dont le commencement est : Roy, le meilleur des Roys '. »
Mais Binet et L'Estoile n'eussent-ils rien dit, que les conseils au roi contenus dans cette ode paraîtraient encore venir du poète qui écrivit VInstilution pour l'adolescence du Roy Charles IX \ les critiques amères qu'on y lit à l'adresse des cardinaux, des « maçons » des Tuileries, des conseillers perfides, des « avares Italiens », et sur l'injuste répartition des faveurs royales, sufTiraient à en découvrir l'auteur -. Seul, Ronsard, du moins parmi les poètes du parti catholique, osa plusieurs fois se plaindre ainsi delà situation politique ; et seul, à vrai dire, il en eut la permission : Charles I\, à qui Ronsard déclarait son penchant à lasatire, ne l'avait-il pas instamment prié d'écrire sur le monde de la Cour des vers franchement satiriques ? Nous avons à ce sujet le témoignage formel du poète lui-même ^. Une invitation si pressante, venue de si haut, était un ordre auquel Ronsard obéit avec joie.
Quelques vers seulement nous étonnent et pourraient faire croire que la pièce est d'un protestant, ceux où le poète condamne les mascarades et les bombances et traite d'împerfimcn/a les femmes de la Cour aussi bien que les cardinaux. Mais n'oublions pas que notre poète, dyspeptique et goutteux, touchait à sa cinquantième année et que, en 1 373, le mécontentement devenait général à l'égard de la Cour, ou plutôt à l'égard des princes, qui profitaient de l'anarchie, et à l'égard des étrana^rs, favoris de la reine mère, vraies sangsues de la France, les Gondi, les Sardini, les Ruggieri, les Strozzi, les Gonzague, les Adjacetto. Ce qui avait achevé d'exaspérer l'opinion, c'est que la succession du chancelier Michel de L'Hospital, mort au mois de mars, venait d'être recueillie par René de Birague, un des fauteurs de la Saint-Barthélémy, encore un Italien i.
La dernière ode que Ronsard publia du temps de Charles IX fut consa-
1. Fie de Ronsard. On lil ces lignes pour la première fois dans le texte de 1597.
2. V. Bl., 111, 285. 375, 401 et passim ; VI, 266 et passim ; VII, ii elpassim.
3. Bl., III, 286. Cf. Binet, Vie de Ronsard (mon édition. Commentaire, aux mots « consacrée aux Muses » et suiv.).
4. Cf. .Uemoiresde L'Estoile, éd. Bruaet-Champ., 1,9, 18 à 20, 70à 80, 266, 273; XI, 293. Pour la date de 1573, nous ne nous appuyons pas seulement sur ce fait que la pièce
répond parfaitement à la situation désastreuse de tout le royaume que nous révèlent pour cette année-là les Mémoires et les Correspondances du temps. En outre, Ronsard dit textuellement qu'il a cent fois désiré mourir ou vivre à l'étranger « depuis dix ans ». Comme en 1565 il écrivait déjà à Paul de Foix que « depuis trois bons ans entiers " il aurait voulu dormir à la façon des loirs, pour ne pas connaître les misères de la France Bl., 111,364,, il faut compter de 1562 à 1572 les dix ans dont il parle ici.
DE l'OELVRE lyrique DE RONSARD 247
crée à la louange d'Homère et d'Amadis Jamin. D'abord simple page au service de Ronsard, Jamin, très épris de poésie, avait trouvé en son maître un protecteur, qui, après l'avoir « fait instruire », avec une sollicitude toute paternelle, sans doute par Dorât, le prit comme secrétaire, parfois même comme collaborateur, de lS6b environ à 1573, et finalement obtint pour lui la charge de « Secrétaire et Lecteur ordinaire de la chambre du Roy » ^. Jamin avait appris à goûter Homère auprès de Ronsard, relevant et collectionnant avec lui les comparaisons, épithètes, apophtegmes, descriptions et autres « matières » homériques, dignes d'être transportées dans l'épopée de Francus -. Ainsi lui était venue l'ambition de reprendre ou plutôt de compléter la traduction de l'Iliade commencée par Salel, pendant que son bienfaiteur faisait œuvre originale ; et dans les premiers mois de 1574 il publia les livres XII, XIII, XIV, XV et XVI, aux applaudissements de Ronsard, de Jean du Bourg^, de Vaillant de la Guérie ^ et de Dorât, auteurs des poésies liminaires *. L'ode de Ronsard Pour Amadis Jamin, sur sa traduction d'Homère :
Homère, il suffîsoit assez...
est un éloge hyperbolique, dicté par la sympathie ^. Jamin avait écrit
1. Deux seuls documents signalent Amadis Jamin comme « page » de Ronsard : le Temple de Ronsard (1562-63), et la Vie de Ronsard ftexte de 1597). Ronsard ne l'a jamais désigné ainsi, pas même dans la première pièce qu'il lui adressa, le Chant des Serenes (paru en avril 1567 i. V. ci-dessus, pp. 130. note 3 et 136, note 2. — On sait d'autre par que Jamin, << clericus lingonensis diocesis ". céda le prieuré de Croixval à Ronsard en mars 1566 et figure dans un acte d'avril 1568 comme « secrétaire du prieur de Saint- Cosme » (Froger, Rons. eccl., pp. 35 et 39). L'examen de ses œuvres, surtout de celles qui sont disséminées dans les publications faites par Ronsard de 1569 à 1572, nous a prouvé qu'il resta près de lui ces années-là comme " secrétaire ». — En troisième lieu le nom de Jamin n'est pas suivi du titre de « Secrétaire et lecteur ord. du Roy «avant 1574 .ni dans les pièces qu'il signe, ni dans celles qu'on lui adresse) ; mais il le porte dès la première moitié de 1574 (Trad. de l'Iliade ; Tombeau de Charles IX). Arnaud Sorbin raconte, dans son Histoire de Charles IX, que Jamin lisait la nuit à ce roi les poésies de Ronsard (d'après Colletet, Vie deRonsard\. Enfin une lettre publiée par Léon Dorez [Reu. d'Hist. litt., janv. 1895) nous apprend que Jamin remplit cette fonction auprès de Henri 111, à Avignon, en déc. 1574 ; il ne pouvait alors la tenir que de Charles IX. Cf. Annales Fléchoises, de septembre 1906. et mon édition de la Vie de Ronsard par Cl. Binet. Commentaire, aux mots « nourry avec soy ».
2. V. les tables qui terminent la Trad de l'Iliade (3" édition, 1580), et l'argument du premier livre de la Franciade.