XXXIV LES POESIES LYRIQUES DE PIERRE DE RONSARD
encore le monopole de la chose. Avait-il celte fois raison ? Nous avons déjà fait connaître notre sentiment sur cette prétention, en approuvant ceux de ses contemporains qui la lui ont contestée. Reste à examiner les arguments qu'on a fait valoir de nos jours pour la justifier.
M. Chamard distingue l'ode antérieure à Ronsard, « chant lyrique sur un sujet quelconque, essentiellement caractérisé par la liberté des rythmes et la variété des mètres », de l'ode de Ronsard, chant lyrique sur des sujets d'une nature particulière, caractérisé par la matière qu'il développe beaucoup plus que parla liberté des rythmes et la variété des mètres. C est ainsi, dit-il, que Ronsard et ses amis ont entendu rOde, et la preuve qu'ils s'en faisaient « une conception très précise et très étroite », c'est que lorsqu'ils ont voulu déterminer son domaine ils se sont inspirés, à des dates diverses, de ces trois vers d'Horace :
Musa dédit fidihiis Dinos piicrosryiif Deoriim
Et pugilcni inctorein et eqmim certaniiitc priiniim.
Et jui'cniini curas et libéra vina referre '.
11 est possible qu'ils aient eu l'illusion de découvrir ces trois vers latins, Peletier quand il traduisit en vers français l'^'/JÏ/re aux irisons, Ronsard et Du Bellay à Coqueret ou ailleurs ; mais nous ne devons pas la partager. Rhétoriqueurs et Maroliques les connaissaient et s'en étaient inspirés ; ils avaient chanté, comme le remarque Sibilet, les Dieux et les Déesses, les charmes de l'amour et les fumées du vin, — et cela dans des pièces de forme lyrique. Les Ronsardiens en firent autant. Mais, tandis que leurs devanciers avaient à dessein négligé le deuxième vers, qui n'a qu'une valeur historique et ne convient qu'au lyrisme grec, Du Bellay en 1349 lui substituait — ce dont il faut d'ailleurs le louer — « le discours fatal des choses mondaines » ; Peletier, en l.ïSo, lui donnait comme équivalent « les jeuz festiz et samblables passetans », — termes imprécis. Ronsard enfin, vers 158S, tenant coûte que coûte à le paraphraser, rangeait parmi les sujets de l'Ode
1. Je rappelle la paraphrase de Du Bellay : « Te fourniront de matière les louanges des Dieux et des Hommes vertueux, le discours fatal des choses mondaines, la solicilude des jeunes hommes, comme l'amour, les vins libres, et toute bonne chère. » (Deffence, II, chap. iv ; cf. ci-dessus, p xxi.) — On lit d'autre pari dans VArl poëliqiie de Peletier ; <( La matière de l'ode sont les louanges des Dieus, Demidieus, e des Princes, les amours, les banquez, les jeuz festiz, e samblables passetans : qui montrent qu'ele et capable de divers argumans e de divers stile. » (p. 65.) — EuHn Ronsard a écrit trente ans plus tard pour l'édition posthume de ses œuvres : » La Lyrique a (pour sujet), l'amour, le vin, les banquets dissolus, les danses, masques, chevaux victorieux, escrime, joustes et tournois, et peu souvent quelque argument de philosophie. " (Bl , II, p. 7.) Cf. Vauquelin, Arl poétique,}, vers 677-82.
Les trois vers d'Horace ne ligurent pas seulement dans l'avis au lecteur qui précède les Odes de Ronsard en 1587 ; on les trouve déjà en tête du premier recueil Ij-rique de Rémy Belleau, qui date de 1556.
introdui:tion xxxv
« les chevaux victorieux », dont pourtant ses odes, même ses odes pindariques, ne contiennent pas trace, et, quant aux « danses, masques, escrime, joustes et tournois », par quoi il remplaçait le pugilem victorem, c'est le fond des cartels et mascarades, auxquels, à vrai dire, il a donné parfois une forme lyrique, mais qui ne constituaient pas un genre nouveau en France. Si l'on ajoute que Ronsard, je ne sais par quel oubli, a négligé l'iiémistiche IHvos puerosque Deoruvi, qui pourtant résume une partie notable de ses poésies lyriques, on avouera que ces définitions se complètent plutôt qu'elles ne se correspondent, et sont ou trop vagues, ou trop livresques, pour servir à prouver une ditTérence de nature entre l'ode ronsardienne et l'ode marotique.
Au surplus, elles ne sont guère que théoriques, car Ronsard et ses amis ne se sont pas contentés de traiter dans leurs odes des sujets religieux, héroïques, erotiques et bachiques, domaine déjà considérable. Ils ont singulièrement agrandi ce domaine, en chantant toutes les douleurs et toutes les joies, y compris celles qui viennent de la contemplation de la nature, des méditations sur la vie et sur la mort. Une grande partie de leurs odes sont élégiaques, descriptives, morales, philosophiques. On ne peut donc pas dire que le domaine de l'ode ronsardienne est « bien déterminé ». Il nous apparaît au contraire illimité, et, somme toute, l'ode ronl^ardienne, au moins dans la pratique (ce qui importe ici bien plus que les principes), est un chant lyrique sur n'importe quel sujet. Or c'est là justement la conception vague et large que les prédécesseurs de Ronsard s'en étaient faite ; c'est ainsi qu'ils l'avaient pratiquée sous des noms divers.
Dira-t-on que l'ode ronsardienne est mythologique, tandis que l'ode antérieure était chrétienne ; que, notamment, la Vierge, objet du culte catholique et des chants lyriques jusqu'à l'époque des lUiétoriqueurs inclusivement, disparait tout à l'ail des odes, et même de l'œuvre entière de Ronsard '? Rien de plus juste, et lobjection aurait de la valeur, si celte différence dans la source d'inspiration était essentielle et avait sulTi à créer un genre poétique ; mais cette ditférence créait tout au plus en France une variété de l'Ode. En effet, les forces naturelles divinisées du mythe païen n'avaient-elles pas quelque parenté avec les abstractions personnifiées de l'allégorie chrétienne ? En pénétrant l'ode, elles en modifièrent le ton, les moyens d'expression, l'ornèrent d'images plus pittoresques et plastiques, qui parlaient davantage à l'esprit et aux sens ; mais elles servirent à la même fin que les inventions allégoriques du moyen âge, elles répondirent au môme besoin intellectuel, qui est de représenter sous «ne forme con-