‹ Ronsard, poète lyriqueChapitre 253 sur 509 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

3. Pindare dit par ex. : « Je crois sentir surnia langue une pierre à aiguiser, mélodieuse, dont je reçois avec transport le souille au beau courant. " (Olymp. VI, ép. 4.1 X'oilà ce que Malherbe, Perrault et Voltaire appelaient du galimatias. Cf A. Croiset. op. cit., pp 381-83 et 403. — Quant à Eschyle, on connaît la critique spirituelle, mais respectueuse, qu'Aristophane a faite de son style emphatique dans la comédie des Grenouittes.

4 II dira encore vingt ans plus lard qu'il " porte les pierres d'un temple saint ] Que Calliope ourdit de sou marteau » {VHydre dfsfaict, 1569;.

Sur l'abus des métaphores par l'école de 1550, surtout par Ronsard, v. le Quiiitit Uoratian (éd. de la Deff et Illuslr. par Person, pp. 196, 200 et 207 : éd. de Chamard, p. 99, note 5, p. 169, note 7, p 225, note 2l, et Esprit Aubert, Marguerites poétiques, chap. où il présente un « tableau raccourci du dénombrement des vices et erreurs que M. P. D. a remarqués es escrits de quelques-uns » (pp. 888-896). Ce livre d'Aubert a

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c. Ces défaillances disparaissent dans les comparaisons, c'est-à-dire lorsqu'il exprime les deux objets que son imagination rapproche, au lieu de sous-entendre celui que signifie la métaphore ou l'allégorie. Les comparaisons furent une des causes les moins contestables du premier succès de Ronsard. On lui sut gré d'éclairer ou d'égayer par ces lueurs la trame parfois obscure et sévère de son développement. Cependant nous devons reconnaître que celles des odes sont moins personnelles, moins neuves que celles qui donnèrent plus tard tant de charmes à ses Hymnes, à ses Poëmes, à ses Eglogues, à ses Elégies, à ses Discours. Oa sent trop qu'elles sont des ornements d'emprunt, et, la strophe ayant forcé le poète à les présenter en raccourci (ce qui d'ailleurs a son avantage), les lignes de la comparaison restent parfois fuyantes et vagues: d'où l'inévitable banalité. A la mode homérique son héros se rue sur l'ennemi « comme un lion aiïamé », ou jette des éclairs «comme la foudre » qui pulvérise les rochers ; telle princesse ou tel ministre brille « comme une planète » ou « la lune par la nuit » ; les vers de tel poète passent ceux des autres autant que le soleil elTace « les moindres feux du ciel », et sa Muse fait fuir l'ignorance « comme Phebus les ombres du malin » K

Ailleurs la comparaison semble plus originale, bien qu'Homère en présente d'analogues. Ayant à franchir les profondeurs de l'Océan pour y aller voir leur père, les Muses sont transies de frayeur et reculent sur les bords du gouffre,

Comme on voit dans quelque rivière Un jonc se pencher sous le vent -.

Mnémosyne, leur donnant l'exemple, se précipite dans les eaux,

Comme un cygne qui se plonge Quand il voit l'aigle plus haut '.

paru en 1613, et l'ouvrage qu'il résume en ces pages est l'académie de l'Art poétique, de Pierre Deimier, publié en 1610 (cf. Brunot, th. fr., p. 574, et Hist. de la lang . et litt. fr., tome IV, pp. 6S8-89,. C'est à la p. 892 qu'il blâme la » metaphorisatiou si estrange « contenue dans ces vers pindariques : a J'ay sous l'aisselle un carquois | Gros de flèches non pareilles ) Qui ne font bruire leurs vois | Que pour les doctes oreilles. B

1. Bl., II, pp. 55, 65 ; 50, 52; 103, 107. Cf. Iliade, 11,111, XVII, XIX, XX, XXII. Il se pourrait bien que les dernières de ces comparaisons vinssent tout simplement d'une str. d'Horace Carni., I, xu, vers 45 et suiv.l.

2. Nous pensons que cette comparaison vient directement d'Ovide (.4rs amat., liv. I) : a Horruit, ut stériles, agitât quas ventus, aristae, | Ut levis in madida canna palude tremit. »

3. El., II, pp. 71, 72. Cf. Iliade, XV, 690 et smv. — La comparaison avec le cygne est suivie dune autre qui revient souvent dans Homère, celle de « l'arc des cieux », Qui d'un grand tour spacieux 1 Tout d'un coup en la mer glisse. Cf. Iliade, XVII, 547 ; XXI\', 77 et suiv.

324 SOURCES ET OKIGlNALtTF,

A sa suite les Muses s'élancent et leur ardeur les emporte la tête en avant

Comme le plomb dont la secousse

Traîne le filet jusqu'au fond.

Plus loin, quittant l'Olympe et portées « sur les ailes du vent », elles accompagnent en France Michel de L'Hospital,

Ainsi qu'on voit entre les nues De rang un escadron voler Soit de cygnes ou soit de grues, Suivant leur guide parmy l'air '.

D'autres comparaisons viennent directement de Pindare, et ont, de ce chef, un cachet particulier ; elles sont relatives au poète, à ses œuvres, à ses envieux. La strophe II de VOde à J. du Bellay est la contamination d'un passage de la2''01ympique, et de la tin delaS' iSéméenne, où le génie est comparé à l'aigle rapide et les esprits médiocres aux corbeaux et aux geais criards. Dans Y Ode à Carnavalet, Ronsard affirme à son ami qu'il doit ressentir autant de joie à se voir immortalisé par des strophes tardives, qu'un père à qui naît un fils,

De sa femme en sa vieillesse,

et c'est une traduction presque textuelle dune strophe de la 10'^ Olympique -. Ailleurs il se souvient de ce vers de la 2' Pythique :

et il écrit que plus l'Envie « nous veult plonger »,

Plus elle nous faict nager

Haut dessus l'eau comme un lîége ■'.

Enfin le poète répand la gloire de ceux qu'il chante « plus tost que les

1. Bl., II. 73, 93. Cf. Iliade. XXIV, 80 ; II, 459 et suiv. — Les Muses sont encore comparées, d après Homère, à de petites nues au moment où elles quittent le ^ creux des flots chenus » pour se répandre sur la terre ,B1., II, 87. — Iliade, I. 359 . — Enfin Housard compare le choc de deux armées et les efiets de la mêlée aux énergies des phénomènes naturels, tout comme Homère : v. la str, 9 de VOde à M. de 1/ Hospital qui réunit des réminiscences homériques Iliade, XI\*. 394 et suiv. ; III, 10 et suiv j et certains détails de la Titanomachie hésiodique, imitée directement dans cette petite épopée cf. Théog., 680 à 686 ; 705 à 710).

2. Ibid., 99 = Olymp. II. str. 5; Ném. III. fin : V. str. 2. — Ibid., 62— Olymp. X, str. 5.

'à.Ibid.Qi — Pylh. II, str. 4.

DE RONSARD POÈTE LYRIOl'E {Odp ifmvfi] 325

feux ne s'élancent » du ciel ; il « trafique ses vers à la mode que le marchand baille son bien » ; ou encore il abreuve de nectar la race royale.

Comme un qui prend une coupe, Seul honneur de son trésor Et de rang verse à la troupe Du vin qui rit dedans l'or '.

Ces comparaisons sont en général symétriquement développées en quatre, ou trois, ou deux vers pour chaque terme, précédés de comme, ainsi que, tout ainsi que, d'où une raideur et une monotonie qui n'ont rien d'homérique ^. D'autres fois elles sont plus sobrement indiquées, à la façon de Pindare, mais avec ces mêmes particules comparatives, que le lyrique grec évitait. Ronsard les multiplia en dehors des Odes, dans des œuvres plus longues, telles que les Hymnes, les Poèmes, les Eglogues, les Elégies et les Discours, où les décasyllabes et les alexandrins se prêtaient à leur développement,. et alors elles prirent une ampleur et une précision telles qu'on en trouverait difficilement de plus belles d'Homère à V. Hugo.

Les Epithètes. — Ronsard a pris encore à Homère et à Pindare, entre autres ornements, les epithètes que le lyrisme grec avait héritées de l'épopée en les multipliant, les renouvelant et les raffinant, et qui étaient devenues un élément essentiel du style dithyrambique.

On a pu railler avec quelque raison les epithètes composées de Ronsard, son Apollon guide-dance, lire-loin, son Bacchus aime-pampre, cuisse-né, son Achille pied-vite, son Hercule porte-ciel, ses Satyres chevre-pieds et autres inventions analogues. Mais, outre qu'il les a parfois employées avec un art véritable, nous devons reconnaître qu'elles sont extrêmement rares dans ses odes pindariques. Je n'y vois guère en ce genre que l'adjectif substantivé, le Tu-geant (pour

1. Bl., II, 38 —Pyth. III, str. 4, fin. — Ibid., 40 =: Pyth. II, ép. 3. — Ibid., 41 — OZymp.VIl. début; Isthm. V, début.

2. Outre les exemples déjà cités, v. BI-, 11,35 : « Ainsi que les champs... •> ; 37 ; « Mais lout ainsi que les flambeaux., n : 76 : o Comme un chevalier. . u ; 79 : « Sifloit aigu, tournoyant | Comme un fuseau... »; 103 : « Toui ainsi que la mer passe... »; et, p. 45. cette var. primitive de l'antislr. 2 : « Comme on ne conte les fleurs ] Du Printems, ne les couleurs 1 Qui peignent la verte place : | Ainsi je ne puis penser I De nombrer ni recenser 1 Les louanges de ta race. »

326 SOl'RCES ET ORIGINALITÉ

Tue-géant), qui désigne Jupiter dans l'ode A Michel de L'Hosprtal ' ; je suis même étonné de ne pas y trouver davantage de ces mots doubles, comme disaient les Grecs (SntXaT XéÇek;), « capables d'offrir un beau sens uni à un beau son, et de condenser une peinture magnifique en un seul terme » 2. En revanche, il a usé volontiers des qualificatifs de la géographie mythologique, parfois substantivés, tels que la nictijnne guerrière, les bords Dirceans, la croupe Othryenne, les champs Phlegreans, les Amgcleans flambeaux, le Delien,le Cronien, le Lemnien ^, pourtant avec plus de discrétion que dans les autres odes graves, comme nous le verrons*.

D'ordinaire, dans ses odes pindariques, il a fait un usage assezjudicieux des épithèles. Il pensait sans doute, avec Du Bellay, qu'elles doivent venir à propos, pour préciser le sens ou renforcer une idée, et non pas seulement pour remplir levers. Il a, comme lui, condamné les épithètes de nature et recommandé celles de circonstance s, bien que ses modèles grecs, Pindare surtout, eussent multiplié et répandu les premières à profusion dans leurs œuvres. Tantôt il se contente de transposer l'idée ou l'image qu'elles suggèrent ; ainsi Pindare appelle les Muses (OTtAoxa|jioi, notre poète les a coiffées d'un torlis de violettes ; l'Apollon de Pindare joue d'une lyre à sept langues, kinriYXtoaaoi;, notre poète fait chanter les vertus de L'Hospital aux sept langues de sa lyre 6. Tantôt il transforme l'adjectif pindarique en une proposition attributive qui convient à la description du moment, ou qui a une valeur démonstrative ; il dit par exemple en temps opportun : le dieu par qui la foudre est lancée, le dieu qui soutient son foudre rougissant, le dieu qui lance son foudre pirouettant, l'an qui tout mange, l'eau qui bruit profondément, la nuit d'estoilles accoutrée. Ailleurs il le décompose en une locution plastique ou pittoresque, conservant les attributs symboliques créés par l'imagination des Grecs ; il écrit : les Muses bien peignées, la Chimère à trois formes, les Parques filles de la Nuit ''. Enfin il retient

1. Bl. II, 76. Cf. I, 127," le tu'-geant Hercule » ; expression créée par analogie avec le surnom de Hermès, 'ApY£Hj)ôvxr)c; ; on trouve d'ailleurs dans Euripide •^i'(:L'jX'j<frj\irji^ [Herc. fur . 1191).

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