Théog.. vers
4 II a d'ailleurs exposé une bonne part de ses connaissances à ce sujet dans la préface des Odes et dans la 2^ ode A Mad. Marr/uerite. Vierge dont la vertu redore.
ô. Pour ce rapprochement entre Ronsard et Boileau, cf. G. Pelissier, Introd de l'ed. der.4. P. de Vauquelin. p. c\i, et Fnguet, Seiz siècle, p 234.
DE RONSARD POÈTE LYRIQl'E {Ode r]rave) 343
d'ailleurs lui faire un grief moindre, car le sens historique a manqué généralement au xvi« siècle. 11 ne pensa pas un instant que cette poésie des jeux athlétiques de la Grèce du v^ siècle avant Jésus-Christ valait surtout par les circonstances de temps et de lieu qui la firent naître, parle milieu où elle se développa, et qu'elle répondait à un état d'esprit, à des sentiments religieux, à des habitudes et à des mœurs qui n'étaient plus. Il ne vit pas qu'elle avait perdu sa raison d'être, et que, détachée de l'ensemble des manifestations triomphales dont elle était une partie intégrante et inséparable, elle serait nécessairement froide et peu compréliensible, quelque chose d'abstrait, de fragmentaire et d'incomplet, tout au plus digne de la curiosité des archéologues.
Certes, ce n'étaient pas les événements ni les personnages glorieux qui manquaient; ce n'était pas la matière du développement qui faisait défaut ; le poète n'avait que l'embarras du choix parmi les exploits de nos armées, les talents de nos capitaines, de nos diplomates, de nos artistes, les réformes et les innovations de la Renaissance, les fêtes luxueuses de la Cour ou des grandes villes. Mais l'atmosphère physique et morale, mais la solennité religieuse, mais l'allégresse des peuples assemblés, mais la croyance aux légendes locales, mais les danses, mais la musique, mais les évolutions des chœurs, mais l'àme enfin de cette poésie, voilà ce qui était absent et ce qui ne pouvait pas se reproduire, malgré l'enthousiasme elle souffle créateur de notre humaniste *.
Au demeurant, Ronsard est loin d'être seul responsable de sa chimérique entreprise. Je soupçonne fort Dorât de l'y avoir poussé par ses conseils et par son propre exemple ; car ce maître ardent avait acquis sur ses auditeurs une puissante influence, en leur expliquant les textes les plus difficiles et les moins connus de la poésie grecque. Traducteur et commentateur merveilleux, il a dû communiquer sa llammeà l'élite de ses élèves, il a dû décider de l'avenir de la Brigade et en particulier de Ronsard, qu'il entraîna impétueusement aux imitations les plus audacieuses, osons dire les plus téméraires -. 11 fit miroiter à ses yeux
1. C'est ce que Th. de lïanville a voulu dire sous cette forme humoristique : « La grande difficulté qui s'oppose chez nous à ce que les poètes fassent des odes pindariques, c'est que lorsqu'on organise des courses à Chantill}- ou à Porchefontaine, les Dieux n'3' viennent pas, et peut-être même qu'ils ne savent pas les noms du major Fridolin et de M. de Lagrange. i> (Petit traité de poésie /'r, chap. vni, fin ) — Voirsur le caractère essentiellement inimitable de l'œuvre de Pmdare, A. Croiset, op. cit., toute la conclusion.
'2. C'est ce qui ressort des pièces assez nombreuses ou des passages que lui ont cousacrés ses disciples, surtout Ronsard, Baif et Du Bellay- Cf. Rons. éd. Bl. II, 109 et HQ ; IV, 32, var. ; V, 190, '213, et au tome I, p. xix, une ode pindarique de Dorât, Lyrae patentes Canicenae, parue en 1550 à la fin des Odes de Ronsard : Baif, éd. Marty- Lav., I. p. VI ; II, 160; Du Bellay, I, 146; II, 14'2 et 228. — Baïf l'appelle à juste titre le <( père des Poètes » II, 440). \'oir encore Binet, Vie de Ronsard teste de 1586J,
les images hardies du poète Uiébain, lui vaulales idées générales dont il parsème son récit, le ton courageux qu'il prend même à la face des rois, la liberté de ses allures, le symbolisme de ses mythes, la noblesse de ses moyens oratoires ou lyriques, tout le mécanisme ingénieux de cette poésie chorale, dont il évoquait sans doute le cadre plastique et musical. Il lui montrasurtout la nouveauté de cette source inspiratrice, unique en son genre parmi les « reliques » des littératures anciennes, et exploitée dans les temps modernes tout récemment par le seul poète italien Alamanni '. Il lui dit quelle gloire devait nécessairement obtenir le poète français qui, moins timide qu'Horace, oserait s'élever à ces hauteurs encore inconnues de nous. Enfin il traduisit devant ses disciples beaucoup de Pindare en latin ; il écrivit même — c'est du moins probable — des odes entières sur le modèle des Olympiques et des iN'éméennes, et ses disciples admirèrent la puissance de l'effort et la grandeur du résultat. Ce fut une révélation -.
Ronsard ébloui ne se donna pas le temps de réfléchir que tout imitateur moderne de l'indare devait fatalement subir le sort d'Icare, et qu'Horace avait eu raison de le déclarer inimitable dès l'époque d'Auguste-*. H avait hâte de sortir des sentiers battus, d'acquérir des chances d'originalité, d'attirer l'attention et de frapper un grand coup. H importait avant tout qu'il fît quelque chose de nouveau et que dès l'abord il fût célèbre. Il voulut, suivant ses propres paroles, « étonner » sa génération et la postérité* par le style éminemment métaphorique, par la gravité du ton, par l'allure majestueuse et prophétique, par la « copieuse diversité » elles « inconstances » de ce lyrisme, tout à fait difTérentdes bagatelles prosaïques de l'école deMarot^. 11 résolut donc
el Papirc Mnsson, Etoijia (cilé par Chamard, éd. de la Dcif'encc, p. 158, note 4). Muret, qui rivalisa de science et d'éloquence avec lui à Paris en 1552, l'appelle [jiou<tT|YÉTtjç, conducteur des Muses {EpislAl du liv. III).
1. Les Opère Toscane de ce poète Ilorenlin exilé à la cour de France avaient paru à Lyon en 1532-33. Le deuxième vol contient hiiil hymnes pindariques en triades iv. la thèse fr. de H. Hauvette, 1903, p. 225). Les odes pindariques de lionsard neleur doivent rien pour le fond ni pour le style ; nous verrous plus loin 3'' Partie: qu'elles ne leur doivent rien non plus pour la forme métrique.
2 Dans une note de la Hev. d'Hisl. litt. (190(), p. 312), M. Foulet a voulu prouver que Dorât n'a point devancé Ronsard, mais a au contraire imité son élève en écrivant des odes pindai-iques latines. Peut-être a-t-il raison, bien que sa démonstration ne me paraisse pas concluante. Fn tout cas. Dorât reste à mes yeux, comme philologue et humaniste, l'initiateur en faraude partie responsable des odes pindariques de Ronsard.
3. Carm. IV, ii, début. Cf. RI.. 11, 103, et ci-dessus, p. (il.
4. Bl., Il, 98-99 et 303. - Baif dit de son côté dans une ode à Dorât :
J'ay mieux voulu rendre ébahis
Ceux-là dont la voix m'autorise... (éd. M.-L., II, 162.) Cf le Quintil Horatian : « Comme ton Ronsard trop et tresarrogamment se gloriBc avoir amené la Lvre (irecque et Latine eu France, pour ce qu'il nous faict bien esbahyr de ces gros et estranges niol^., Stro])he et ..\ntistrophe... » (v. ci-dessus, p. xxvii, u. 4.)