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6. Les quatre dernières strophes rappellent les odes Miisis awicus, ^-Equam mémento et Quid bellicosns.
362 SOLRCES ET ORIGINALITÉ
Les autres, écrites sur des sujets variés, successivement ou simultanément satiriques, littéraires, religieux, politiques, ayant trait à toutes sortes de circonstances de la vie de la Cour ou de la province, sont plus difTiciles à classer.
Voici d'abord un groupe de trois pièces inséparables par leur objet : l'ode Contre Denise sorcière, la Palinodie à Denise et ÏEpipalinodie. Elles viennent en droite ligne d'Horace. Quelle est cette Denise à laquelle toutes les trois ont été adressées ? A ce sujet, deux hypothèses au moins sont possibles : ou bien Denise est une femme imaginaire, et Ronsard a simplement voulu rivaliser avec Horace sur un thème général, qui ne le touchait en rien, ni lui ni ses compatriotes ; ou bien c'est une sorcière qui a réellement existé dans le Vendômois, et qui fut fouettée par des bourreaux après un jugement comme il y en eut tant au XVI' siècle et au xvii' encore, auquel cas Ronsard se serait fait dans la première de ces odes l'interprète de l'indignation publique, et aurait manifesté dans les autres des regrets véritables de sa violente invective '. Quoi qu'il en soit, Ronsard a composé le début de l'ode Contre Denise avec les premiers vers de l'épode contre Menas, Lupis et agnis ; la fin avec les derniers vers de l'épode contre la magicienne Canidie, Ato deorum quidquid ; quelques strophes intermédiaires (la 5' à la H') avec des réminiscences de cette même épode et de deux autres ayant également pour sujet Canidie, Jam jamefficaci et Quid obseratis, en les mélangeant à des détails sur la magie ancienne, qu'il trouvait dans Théocrite, Virgile, Tibulle, Horace encore, Ovide, et peut-être Lucain^.
Dans la Palinodie il a suivi de bien plus près, et exclusivement, Horace. Il a paraphrasé, presque traduit, dans les cinq premières strophes, l'ode 0 maire pnichra, intitulée Palinodia ; dans les huit strophes qui précèdent la dernière, l'épode Jam jam efficaci, dnmoins les vers 1 à 29. Puis il a soudé ces deux parties à l'aide d'une idée
1. Ce qui autorise cette interprélatiou, ce sont deux strophes de Vode Contre Denise, qui ont un accent très personnel ; « Tu es la frayeur du village », et la suivante ; « J'ai veu souvent ton œil sencslre >■ (Bl., Il, 159). Ce sont aussi deux autres pièces de Ronsard, qui nous prouvent qu'il croj'ait avec la plupart de ses contemporains à la raagîe, à la sorcellerie, la Fotastrie : «En cependant que la jeunesse »,el l'Hymne des Daimons, — Cependant l'existence de cette série de trois pièces sur le même sujet, correspondant à trois pièces d'Horace, tend à confirmer la première hypothèse, d'autant plus qu'à la fin de sa Palinodie, Ronsard présente Denise non plus comme une vieille sorcière, mais comme une ancienne maîtresse, avec laquelle il se serait fâché, ainsi que l'a fait Horace pour la jeune fille à qui est adressée la Palinodia : O matre piihhra. Ronsard semble bien avoir cru qu'il s agissait de la même personne dans les trois pièces latines, d'après les vers 22 à '25 de celie-ci,
2. Cf. Théocr., la Magicienne ; ^'irg., Egl. VIII ; Tibul., I, vni ; Hor., Sat., I, viii, 18 à 40 ; Ov,. Met.. VII. 180 à '292; .4mor., I, viii, 5 à 20 ; Lucain, PAars ,VI. - Sannazar avait déjà tracé d'après les anciens uu portrait de la Sorcière et de ses enchantements, dans VAixadia itrad. J . Martin, f" 58).
DE RONSARD POÈTE tyRiQUE {Ode grave) 363
générale qui vient de Pindare par Horace', et d'un rappel de ses vers injurieux, dont il implore le pardon du même accent sincère qu'Horace dans son ode 2. Enfin, dans la dernière strophe, il a fondu les mots « Compesce mentem » de l'ode avec les mots « Marsa nsenia » de l'épode, pour en faire ce vers:
Apaise ta vois Marsienne,
et il a paraphrasé les deux derniers vers de l'ode.
L'£'pipa?i)70cfte 3 est empruntée en grande partie à la deuxième moitié de l'épode Jamjam efflcaci. Les deux premières strophes délayent les vers 30 à 33 : « 0 mare, ô terra, ardeo... » Les deux strophes suivantes délayent les vers 23 et 26 : « Urget diem nox... » La strophe G développe le « Quid amplius vis », du vers 30, et le « Qua? finis... Effare », des vers 36 et 37. Les strophes 7 et 8 traduisent à peu près les vers 38 à 44 : « Paratus expiare... » La strophe 9 est faite du vers 43 : « Et tu, potes nam, solve me dementia », du vers 7 : « Citumque rétro solve, solve furbinem..., » * et d'un détail à la fois horatien, virgilien et ovidien, relatif à ces figurines de cire dont se servaient les magiciennes de l'antiquité, aussi bien que les sorciers du Moyen Age, pour les envoûtements 5. Enfin la dernière strophe rappelle l'avant-dernière de l'ode 0 maire pulchra.
On a rapproché avec raison les épodes d'Horace des ïambes d'Archiloque^. Une seule des pièces de Ronsard sur Denise mériterait d'être rangée dans cette variété du genre lyrique. C'est la première, dont le fond est aussi virulent et la forme aussi cinglante qu'ils pouvaient l'être chez le poète grec. Dans la Palinodie il n'y a pas trace de l'ironie âpre qu'Horace a mise dans sa feinte rétractation adressée à Canidie, et s'il y en a dans VEpipalinodie, elle n'apparaît qu'avec ces deux vers
tout horatiens :
Je t'envoiray là-haut aus cieus Par le son menteur de ma Ij're.
L'ode A Ch. de Pisseleu sur la diversité des goûts humains, l'ode Contre les avaricieux et surtout l'ode Contre la jeunesse française
1. Cf. Piad.. Ném. XI, fin, et Hor., Carm., III, xxix, 29 à 31. 2 Carm., I, xvi, avant-dernière strophe.
3. Ces mots « palinodie », « epipalinodie », sont probablement des inventions de Ronsard, surtout le second, qui signifie ; deuxième rétractation
4. L'expression elle-même « Recliante tes vers », qui a le sens très particulier de : Défais les charmes que tu as faits contre moi, — vient de 1 expression horatienne " recantaiis opprobriis ", qui est à la fin de l'ode 0 maire pulchra.
5. Hor., Epode XVII, fin; Sat., I, vm, 29 à 32; Virg., Egl. Vlll, 73 à 81 et 102; Ov., Amor.. 111. vil, 29.
6 Horace lui-nu'iiie a fait le rapprochement : Carm., 1, xvi, 24 et suiv. ; Epode VI, 13 ; Epist., 1, XIX, 23 et suiv.
364 SÔLHCES KT ORIGINALITÉ
corrompue, toutes trois imitées d'Horace, sont certainement plus voisines de la satire lyrique représentée par les ïambes grecs ou par les épodes latines.
Eoflu la pièce des Isles Fortunées, rangée d'abord parmi les odes, est en grande partie la paraphrase de l'épode Allera jam terilurK A la guerre civile qu Horace reprochait à ses contemporains Ronsard a substitué la guerre étrangère, les luttes religieuses et la décadence morale qui désolaient l'Europe vers 1 353. Mais, depuis : « Parton Muret... » jusqu'à : « Que songes-tu ... », un peu plus loin et encore vers la fin, il a délayé, parfois presque traduit, les cinquante derniers vers de l'épode latine 2.
Un autre groupe d'odes a un caractère plutôt littéraire. Ronsard y loue les divers mérites, surtout les mérites poétiques, de quelques amis, et ses propres œuvres. L'ode A René Macé rappelle pour le tour et le mouvement du début le commencement de l'épitre à LoUius, Trojani belli scriptorem. Mais au lieu d'opposer les exercices oratoires de la jeunesse romaine à la lecture d'Homère, Ronsard met en regard de la Chronique rimée de son compatriote la lecture et l'imitation d'Horace. Les strophes 4 et 3 viennent directement des strophes 6 et 7 de l'ode à Pollion, Moliim ex MetcUo ; mais au lieu des guerres civiles du temps de Pompée, il s'agit des premières luttes des Français contre les Maures, et Charlemagne remplace Caton^.
L'ode /l Ch.de f'isseleu: «Vous faisant demonescrilure...», où Ronsard s'excuse de ne pouvoir écrire des odes guerrières ni chanter dignement les hautes vertus de son parent, a été inspirée par l'ode à Agrippa, Scriberis Vario, du moins à partir de la troisième strophe. Deux mots
1. Sur la croyance au séjour des bienlieureux dans un archipel de l'Atlantique appelé les Iles Fortunées (aaxàofov vr^ao'., ari'a beata, divites insitlac^' ^ v. Hés., Trav. et Jours, lfi9 et suiv. ; Hom.. Odyss., 1\', 563 et suiv. ; Pind., Oltjwp. II, antistr. 4 ; Hor.. Carm.. IV, viii, 26 ; Plutarque, Vie de Sertorius, ch. i.\.
2. Je ni"étonne que M. Steniplinger, dans sa revue des sources horatiennes de Ronsard, ait aflirmé que « Ronsard, à l'opposé de Du Bellay, n'a pas fait entrer dans le cercle de ses imitations les épodes d'Horace, sans doute parce que ses fortes préoccupations esthétiques ne lui permettaient pas de leur donner une place dans ses odes " IZeitschrift fur Franzosische Sprach, août 1903. p. 90}. — Ronsard s'est encore souvenu de l'épode Mollis inertia dans deux odes légères ^déhut de l'ode Tu me fais mourir, et fiu de la chanson D'un gosier machelaurier] ; de l'épode Beatus qui procul dans le poème des Armes; des épodes Hogare longo et Quid tihi uis dans la 3= Folastrie.
3. Les deux dernières strophes ont été suggérées par les vers 10 à 12 du livre III des Géorg. de Virgile, qui ont également inspiré la cinquième strophe de Iode .4 la rivière du Loir.
DE KONSARD poKTE i.YKiorE (Ode grave) .105
seulement, tenues gvandia, rapprochés de quelques vers de l'épître aux Pisons : Sectantem levia nervi \ Dcficiunt anrmique... Sumile materiam vestris, qui scrihitis, xquam \ Virihus..., ont suggéré la deuxième strophe. Le texte primitif contenait une avant-dernière strophe où Ronsard avait fait passer le début de l'ode horatienne en remplaçant le poète Varius par Maclou delà Haye.
L'ode écrite A son retour de Gascongne, très originale puisqu'il y fait l'éloge de Paris, et qu'il y parle de sa « librairie », de ses amis Peletier, Dorât, Berger, Maclou de la Haye, d'Oradour, se termine cependant par douze vers qui sont une habile transposition de la fin de l'ode Non usitata, non tenui ferar, où Horace avait feint de se changer en un cygne aux ailes puissantes, et avait rejeté, sûr de ne pas mourir, les honneurs superflus d'un tombeau. Ronsard de même, dans l'enthousiasme de ses premières compositions, se voit célèbre à jamais parmi les peuples civilisés :
Ainsi qu Horace, en cygne transmué, J'ay fait un vol qui de mort me délivre.
Horace avait écrit: « Le Colchidien, le Dace.., le Gelon lointain me connaîtront; l'Hibère instruit et le peuple qui boit le Rhône apprendront mes vers. >) Ronsard à son tour :
L'Espagne docte et l'Italie apprise.
Celui qui boit le Rhin et la Tamise Voudra m'apprendre ainsi que je l'appris '...
L'ode A sa Lyre, épilogue du premier livre, est d'un ton plus orgueilleux encore. Ronsard y vante les services déjà rendus par lui à la poésie française, et remercie les Muses de la gloire qu'elles lui valent de son vivant. Les deux premières strophes, qui viennent de Pindare -, sont solennelles à l'excès et anachroniques, le poète y exaltant la puissance musicale de ses vers, dont l'harmonie règle les pas des danseurs, éteint la foudre et endort l'aigle de Jupiter. Mais le reste, qui vient en grande partie d'Horace, ne manque ni d'élégance ni d'àpropos, surtout la fin :
Par toi je plais, et par toi je suis leu : C'est toi qui fais que Ronsard soit leu Harpeur François, et quand on le rencontre Qu'avec le doigt par la rue on le montre : Si je plais donc, si je sçai contanter,