‹ Ronsard, poète lyriqueChapitre 299 sur 509 · Mclam., IV. vers 194 à · texte numérisé non relu

Mclam., IV. vers 194 à

2. Il est à remarquer, en effet, que Pindare s'est bien gardé de cette antithèse. Il s'est contenté dédire en parlant de Memnon, tué par .\chille : *< L'Ethiopien, fils de r.\urore " [Olymp. II. vers 83) ; < le fils de la brillante Aurore » iSém. VI. vers 59) ; " le courageux et robuste Memnon » Jsth. VII, vers 54).

39't SOURCES ET ORIIUNALITÉ

ils imposaient le respect eliez les poètes primitifs ; une analyse plus exacte des passions de l'amour, parfois gâtée, d'ailleurs, par ce bel esprit ovidien que la lecture de Pétrarque n'a fait que développer chez Ronsard ; enfin de petits tableaux ou des scènes de genre qu'un peintre pourrait transporter presque tels quels sur sa toile. A méditer ces poètes, Ronsard a gagné le goût du détail romanesque, de la psychologie précise et des sujets décoratifs. L'ode .1 Monsieur le Dauphin, la Pe/loi-aiion de Léde et le RavisscinenI dcCephale sont peut-être, parmi les odes de longue haleine, les meilleures que Ronsard ait écrites, du moins si l'on considère l'elfort qu'il a fait dans ces pastiches pour rivaliser avec l'art des alexandrins grecs et latins qui ont eu des prétentions à la haute poésie ou à la poésie moyenne. Il a réussi là, dans une certaine mesure, à reproduire cet art en ce qu'il offrait de moins contestable, c'est-à-dire de plus accessible au grand public et d'éternelle-^ ment compréhensible. 11 a même donné dans la première de ces odes l'impression, sinon l'illusion d'un enthousiasme lyrique sincère, qui est rare chez les alexandrins purs, et cela tout en s'aidant de réminiscences d'Horace, de Tibulle ou d'Ovide, de Claudien, de Sidoine Apollinaire et de Navagero '. On pourrait à la rigueur en dire autant de YEpithalame d'Antoine de Bourbon et Janne de Navarre, qui est imité à la fois d'un épithalame de Théocrite et d'un épithalame de Catulle, habilement transposés et fondus, les vierges de Lacédémone étant devenues les « princesses de France » et les bords de l'Eurotas ceux du Loir, rivière tant aimée de Ronsard, qui baignait le château des ducs de Bourbon- Vendôme et le fief de la Possonnière -.

Mais cette médaille a un fâcheux revers. Ronsard a pris aux alexandrins, en même temps que leurs qualités propres, leurs pires défauts ;

1. Nous avons vu plus h.iut pp. 3.Ï0 el 388| que la première partie de l'ode A M. le Dauphin contient des imitations indirectes de l-'indare et directes de \'irgile et d'Ovide, C'est dans la deuxième partie ^ènumération des futurs exploits du Dauphin et description de son triomphe, depuis : " Kcoute un peu fils aine... ••', que Ronsard a imité d Ovide l'horoscope de Caïus Ca-sar, l'un des hls adoptii's d'Auguste [Art d'aimer, I, vers 191 et suiv.) ; d'Ovide encore, le triomphe d'Auguste [Trisl., IV, 2, 20 et suiv.j ; de Tibulle, le triomphe de Messala (I. 7, début) ; d'Horace, l'éloge d'Auguste {Garni. , IV, II, 45 et suiv.) ; de Claudien, l'éloge de Stilicon (11, 17-25 et passi'nii ; de Sid. Apollinaire le panégjrique de .\Iajorieu vers 586 et suiv. ; enfin la prédiction des Parques imaginée par Navagero pour la naissance d'un prince {Lusus, n° 41, Omen Parcarum de pticro recens nato ; la strophe ; « Et s'il reste quelque roi... », vient des vers : At tu si qua Ino restabutit bellu parenti; les derniers vers paraphrasent ; Felicesque anni et Saturnin régna rodibunt ..)

2. Théocr., Epithalame d'Hélène. Ronsard s'est inspiré de lui pour ses deux premières strophes, pour la str. : « Car lardeur qui nous tient... », et pour la sir. finale. — Catulle, Epithat. de Julie et de Manhus. Ronsard lui a pris la str. : « Le ciel fera beaucoup... ", et les deux str. qui précédent la finale, sans parler du refrain : « Hymen, o hymenée », qui est un procédé bien alexandrin.

DE RONSARD l'OÈTE LYRIQUE {Ode ijvave) 395

non pas seulement aux alexandrins grecs, tels qu'Aratus, Callimaque, Apollonius, Nicandre cl Lycopliron, mais encore aux alexandrins latins, tels que Properce, Ovide, Stace, Claudien, Sidoine Apollinaire. Ces poètes diffèrent très sensiblement les uns des autres, surtout par leurs époques, puisqu'il existe entre le premier et le dernier un intervalle de huit siècles, et quel intervalle 1 Mais ils ont ce trait commun d'avoir voulu faire parade de leur science livresque, et, pour cette lin, d'avoir rempli leurs œuvres de légendes, de noms et d'adjectifs rares, empruntés à la mythologie, à l'astronomie et à la géographie mythique. Or de tout leur bagage littéraire, c'est ce fatras et cette phraséologie qui semblent bien avoir le plus séduit Ronsard, comme ils ont séduit certains poètes néo-latins de la Renaissance, avec lesquels on dirait qu'il a voulu rivaliser. C'est à eux surtout qu'il doit l'abus profondément regrettable de l'érudition mythologique, et très probablement aussi cette étrange conception que la grande poésie, et simplement la poésie, ne va pas sans une certaine obscurité sibylline, digne d'Apollon, le dieu inspirateur, qui « aime à parler à demi mot ' ».

Il est entendu que Ronsard voulait écrire des odes qui eussent un caractère héroïque et répondissent à la première partie de la définition donnée par Horace :

Musa dédit fidibus Divos piierosqite Deoriim ireferre),

et que cette prétention était légitime. — Nous reconnaissons encore avec lui que la poésie lyrique manquait de ton et d'éclat, et qu'il était

1. Certaines œuvres de Callimaque, Vlhis et les Aetia, ont fait le désespoir des grammairiens ; un scoliaste qualifie son style &éiiigmatique. (( En ce point le chef de l'école alexandrine ne se distinguait pas de ses émules. » L'obscurité des poésies de L3'cophron et d'Euphorion était proverbiale. « Les poètes alexandrins aimaient à se laisser deviner plus qu'à se faire comprendre ; ils ne livrent pas à la première lecture la clef de leur savant langage ; on les reconnaît quelquefois à ce qu'ils sont inintelligibles. » (Coual, Poésie alexandrine^ p. 130.) — A l'autre extrémité de la série, Sid. Apollinaire s'autorisait surtout de l'exemple de Stace pour justifier ses défauts, qui sont analogues ; pour avoir renchéri sur les vieilles traditions mythologiques, et recouru aux notions les plus obscures de la géographie mythique, il mérite aussi bien que Stace l'épithète de axoTî'.vo^, ténébreux, qu'on appliquait à L3'cophron. ^Cf. édition Eug. Baret, Collect. Didot, Introd. et Xotes.l

Sur le bien et le mal que 1 on a dit de l'alexandrinisme. état d'esprit et manière de concevoir l'œuvre d art aux époques de jeunesse et de déclin des littératures, voir, outre les ouvrages spéciaux d'A. Gouat et de G. Lafaye, cités au cours de mon travail, un article de E Faguet dans la Revue des Deux Mondes du 1"" mai 1894, p. 126.

opportun de chercher à lui rendre l'allure hautaine, solennelle, j'allais dire aristocratique, de certaines odes ou de certains hymnes païens. — On peut penser d'autre part que ses emprunts à la mythologie n'étaient pas des ornements déplacés dans les pipces qui s'adressaient aux dieux de la Cour et aux enfants de ces dieux, les comparaisons entre l'Olympe grec et l'Olympe royal de France étant devenues presque un lieu commun sous François 1". Au LouA're, à Blois, à Fontainebleau, Jupiter, .iunon, Fallas, Diane, Mars, Neptune et Mercure apparaissaient au poète, fils d'Apollon ou Apollon lui-même, sous les traits de Henri II, de sa femme, de sa sœur, de sa maîtresse, de ses capitaines Montmorency ou Fr. de Guise, de son amiral Coligny, de son ministre Charles de Lorraine ; l'assimilation était complète dans l'imagination des artistes et flattait singulièrement les grands seigneurs qui en étaient l'objet I. — Enfin il a bien fait de rester païen dans son art avec la plupart des poètes, des peintres et des sculpteurs de la Renaissance, de donner comme eux des âmes à toutes les énergies naturelles, de les exalter, de les diviniser. On peut soutenir avec Th. de Banville — et c'est également l'opinion de Boileau — « qu'en toute poésie bien construite les Dieux grecs sont les seuls Dieux possibles », parce qu'ils sont humains et d'une humanité éternellement jeune, belle, rayonnante de santé et de joie -. L'antiquité païenne avait animé d'une âme commune les plantes, les animaux, les hommes et les dieux, « célébrant chez la reine des Immortels des yeux de génisse, cachant des divinités sous 1.1 chair des arbres plaintifs, et sur le bord des eaux mélodieuses unissant la femme et le cygne ». Uonsard en fit autant : il mêla le ciel et la terre, affirmant ainsi, plus ou moins consciemment, ce mystère des anciens jours, qui est en même temps la grande pensée des temps modernes, « l'immense hyménée de toutes choses » et l'universelle parenté des êtres de la Nature 3.

La mythologie dans les Orfe* avait donc un certain à-propos esthétique, historique et philosophique, par quoi elle s'explique et se justifie. Mais Ronsard l'a trop souvent gâtée par une obscurité voulue, et cela sans l'excuse qu'aurait pu faire valoir Callimaque ou Lycophron.

1 . Voir à ce sujet quelques pages très fines de M. Hourciez, Les Mœurs polies et ht Litlérature de Cour sous Ileurill. — Cf. Bl., II, 42, 4i, 49, 178, 199, 301, 308 ; \-, G4, 72-74 et passim.

2. Boileau, A. P , 111, la Poésie épique ; Banville, étude sur La Fontaine, à la 6n de son Petit Traité de poésie fr. (éd. Cfiarpentier, p. 316'.

3. Banville, /oc. cil. J'ai ciu pouvoir appliquer à Ronsard les termes dont se sert Banville au sujet de La Fontaine. \'oir d'autre part ce qu'ont dit, à propos de la Léda de Léonard. Michelet Hist. de Fr., Renaissance, ch. xvii) et Taine (PhiL de l'Art. II, 21)6:.

DE RONSARD POÈTE LYRIQUE {Ode gravp) 397

Callimaque au moins, en imaginant que les Muses luiavaient dicté dans un songe les fables rares de ses Aeiia, en excusait d'avance la bizarrerie ténébreuse ', et il est assez naturel d'autre part que Lycopliron ait misdes énigmes dans la bouche de Cassandra, puisqu'elle vaticine dunbout à l'autre de son poème. A vrai dire, les songes et les prophéties ne manquent pas dans Ronsard, mais ce sont pour lui des procédés d'exposition plus encore que des moyens de vraisemblance, et d'ailleurs ce n'est pas là particulièrement qu'il est obscur. 11 l'est un peu partout dans ses odes graves — et même, nous le verrons, dans ses odes légères — pour le plaisir de l'être et pour l'avantage qu'il croyait naïvement en retirer. De sorte que son œuvre lyrique récèle, à côté de réelles beautés, dignes de la poésie primitive et de la poésie classique, le défaut le plus caractéristique des littératures de décadence. Il est nécessaire d'en donner ici de nombreux exemples, qui seront comme autant de pièces à conviction et permettront d'apprécier, un peu plus justement qu'on ne l'a fait, les vraies raisons de sa disgrâce deux fois séculaire.

Il s'agit quelque part des Argonautes qui ont échappé aux enchantements des « tilles d'Achelois », entendez des Sirènes 2. C'est Orphée, dit le poète, qui tira du danger « ces demi-dieux passagers »

Qui dévoient par la I^ibye Porter leur mère affoihlie ■".

Il faut avoir lu une page, d'ailleurs très explicite, du poème d'Apollonius pour savoir que cette « mère » est le navire Argo, que les héros portèrent en effet sur leurs épaules à travers les sables du littoral africain, après avoir interprété à grand'peine les paroles mystérieuses des divinités tutélaires du pays *. Comment saisirions-nous le sens d'un oracle que Jason lui-même ne comprit pas tout d'abord?

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