Met., VI, fin ; XV, 844 et suiv
4. En., VIII, (J80. — Peut-être Ronsard s'est-il encore souvenu de Virg. [Bue. X, apothéose de Daphnis) pour peindre le Ijonheur de lame « incorporée avec dieu ». C'est d'autant plus vraisemblable que l'ode pastorale ; Bicn-henreuse et chaste Cendre, écrite en même temps que Vlli]nine trinniphal, également à la mémoire de Marg. de Nav., contient des strophes imitées de l'églogue sur la mort de Daphnis (les sir. 2, 3, t), 18).
5. \^. par ex. l'ode .Soyo/i constans (Bl., 11,398 où il a transformé une str. d Horace I, IX, 9-12) en vers chrétiens : <• Tousjours eu lui metton nostre espérance | Et en son
Fils nostre ferme assurance " ; la Prière à Dieu ponr la famine \l\, 451 ) qui commence par des souvenirs de la Bible et sur le lou des Psaumes de Marot, pour se terminer par une «oraison •> très peu chrétienne qui s'inspire dune ode d'Horace à Apollon (I, xxi, tin) ; VHyntne à St Gerifaise (\',267!, qui, écrit pour la fête annuelle du patron de l'église de Couture, contient la paraphrase d'une strophe écrite par Horace en l'honneur d'un Faune(lll, xvni); l'ode A la Raine de Xauarre : « Vien à moy mon luth » (cf. ci-dessus, p. 372 ; surtout VHijmne de l Hercnle cbrestien V, 168) qui assimile les œuvres du Christ aux travaux d'Hercule, ^'oi^ encore la dernière partie de l'ode A Monsieur
DE RONSARD POKTE LYRIQUE (Ode. grave) il9
partie de VH>/mne triumphal, est parfois égal el même supérieur à Virgile, les éléments sont ici trop hétérogènes et disparates pour être sullisamment fondus. Une poésie toute païenne, ou toute clirétienne, est nécessairement meilleure qu'une poésie d'inspiration mixte. Pour que le contraire se produise, il faut que le poète qui traite un sujet chrétien ne retienne des auteurs païens que les éléments applicables à sa conception, ceux qui préexistaient chez les philosophes et les poètes idéalistes antérieurs au Christ; comme cela est arrivé à Lamartine, notamment dans le fragment épique où il a dépeint l'ange Ithuriel, allant, sur Tordre de Dieu, « délier des entraves des sens » 1 ame de Clovis \
Nous préférons à ce composé hybride qu'est VHijmne triumphal l'apothéose, d'origine purement biblique et de style moins ambitieux, que Dorât écrivit en latin à la gloire de la même Marguerite, et que Ronsard traduisit dans l'ode -l/)i.v/ que le ravy Prophète. -. Il était naturel et poétique à la fois de comparer au prophète Elle la reine de Navarre allégée de son « fardeau corporel » et soutenue jusque dans le ciel parla Foi, l'Espérance, la Patience et la Ciiarité. A vrai dire, ces figures allégoriques désignent les « quatre roues du chariot » sur lequel la reine fait son entrée dans le ciel, et c'est précisément une invention à la façon du Moyen Age que nous avons critiquée plus haut -^ ; mais cette invention, réduite à une simple métaphore et présentée avec sobriété, est très supportable ici. C'est dans cette mesure que Ronsard aurait dii en user ailleurs pour poétiser l'expression de sa pensée, au lieu de suivre en leurs froides analyses de l'âme humaine les poètes chrétiens, qui, de l'rudence à J. Bouchet, avaient multiplié, outré, quintessencié les personnifications d'abstractions. Ce procédé d'exposition ne lui a réussi, en somme, que lorsqu'il s'en est tenu aux exemples classiques de ses modèles païens.
En résumé, Ronsard a vaillamment essayé de restaurer l'Ode grave,
rf'Oj/cniis 11,196;, qui coiilient une comparaison entre l'expédition de Bacclius dans les Indes et la croisade que le fils do Henri 11 entreprendra contre les musulmans d'Asie pour y l'aire « renaistre la loy de Jésus ».
1. .Voiiy Médit. : L'Ange On peut en dire autant de tel épisode poétique des Martyrs de Chateaubriand, œuvre chrétienne remplie de réminiscences d'auteurs païens.
2. Pour ceUe pièce de Dorât, v. Rev d'IIist. litt. de 1904, p. 449, notes, et ci-dessus, p 74. L'idée eu est empruntée au livre IV des Huis, chap. ii.
3. On lit dans la Vie de saint Adalhard, de Kadbert : Eqiiitalus ejiis erat quadriga virtuttim, rotae vero qtiadrigae illius, pradenlia, juslitia, fuiiitudo el temperaiitia .
(E. Langlois, op. cit., p. 50, n. 1.)
A-10 SOURCES ET ORIGINALITR
de lui rendre en français la noblesse, la dislinclion, les qualités artistiques de fond et de style qu'elle avait reçues des poètes gréco-latins et perdues au cours du Moyen Age par suite de circonstances qu'il est inutile de rappeler ici. Si l'enthousiasme au service d'une cause que l'on croit juste, si la conviction et la contlance, si le labeur acharné, si la science, si l'amour du grand et du beau, si le tempérament même avaient sulli pour le succès de cette tentative, Ronsard aurait pleinement réussi ; car il avait loutcela pour lui, et il l'avait à un très haut degré. Mais il lui a manqué une qualité indispensable au triomplie certain etdélinitif, le sens de la mesure, au moins dans la première partie de sa carrière, où précisément virent le jour toutes ses odes pindariques et presque toutes ses autres odes sérieuses. L'mtenlion était excellente, l'exécution fut maladroite, par suite d'une exagération juvénile , d'une passion ardente de l'originalité et d'un besoin violent de réaction contre le passé d'hier et d'avanthier. Pour parler comme Ronsard, il » rua sou trait outre la borne », et, dépassant le but, il manqua la clioso.
Son mérite indiscutable, c est d'avoir vu, non pas le premier, mais avec plus d'esprit de suite et de système que ses prédécesseurs, comment l'ode héroïque, politique, religieuse, morale, philosophique, pouvait être rendue plus éloquente et plus poétique : la lin à atteindre et même les moyens de 1 atteindre. Il s'est fait avec raison une idée très liante du poète et de sa mission, d'après Pindare, Platon et Horace. 11 s'estapproprié avec raison les sentences et les idées générales des poètes gréco-latins, de l'indarc et d'Horace en particulier. 11 a pensé avec raison que l'essence de la poésie est le symbolisme, qui se traduit par le mythe, l'allégorie, la personnification, la comparaison, la métaphore cl l'image. H a pris avec raison à Pindare et à Horace les procédés (• dynamiques » de l'ode qui permettent de mouvoir d'un bout à l'autre l'evpression ou les diverses expressions d'une idée ou d'un senlimenl ; à Ovide le pittoresque de ses tableaux et l'ingéniosité de ses analyses morales ; à Pindare, à Horace, à Ovide et à Virgile, pour ne citer que les principaux, des figures de mois, des périphrases, des épithètes, des accouplements de termes abstraits et concrets, toutes les curiosités de style qu'on n'emploie pas dans la conversation courante ni même dans la prose écrite, et qui constituent le domaine propre de la poésie.
Ces moyens d'enrichissement étaient tous admissibles, tous recommandables, à la condition toutefois d'en user avec discrétion, c'est-àdire avec discernement et mesure. L'emploi de quelques-uns, des idées générales, des comparaisons, des descriptions, dfs mouvements
DE RONSARD POÈTE LYnioiR (Oile qrnvf) 421
lyriques ou oratoires était relativement facile : Ronsard y a réussi presque toujours. Mais l'emploi de quelques autres, des mytiies, de l'allégorie, delà métaphore, delà périphrase, était particulièrement délicat et périlleux, car ou peut les comparer à ces produits minéraux ou végétaux qui sont salutaires pris en petite quantité, mais funestes pris b. haute dose. Leur dosage, leur mixture, leurabsorption, exigeaient des précautions infinies et continuelles ; soit manque de sérénité en présence des trésors antiques qu'on lui révélait, soit absence d'esprit critique, de tact et de doigté, Ronsard ne l'a pas toujours compris ou l'a trop souvent oublié.
Ce qui ressort surtout de la revue que nous avons faite des passages obscurs de ses odes graves, c'est le goût, c'est la passion de Ronsard pour la périphrase sous toutes ses formes, avec toutes ses variétés, y compris celle de l'épilhète religieuse ou dithyrambique isolée. Avec son ami Du Bellay, préconisant sous le terme savant d' « antonomasie » ce procédé qui consiste, dune façon générale, à ne pas appeler les choses par leur nom, mais par une de leurs qualités propres, il ne voulait pas que l'on dit « simplement et en paroles nues » qu'il était jour, qu'il était nuit. Je sais qu'à la fin de sa carrière il mit les poètes en garde contre l'abus des périplirases, mais il y tomba lui-même si longtemps qu'il fut ensuite impuissant h réagir lii contre '. Au reste, sa constante préoccupation fut de créer en France une langue particulière à la poésie et qui ressemblât le plus possible à celle des poètes grecs et latins. Or le moyen qui lui parut le meilleur pour atteindre cette fin, ce fut de puiser à pleines mains dans la mythologie comme dans un vaste arsenal de symboles, d'allusions périphrastiques, de noms propres et d'épithètes qui ne « sentaient pas la prose » -. Outre l'avantage qu'il y trouvait personnellement de paraître par sa « doctrine » 3 supérieur aux simples mortels, il pensa qu'il y gagnait encore de s'exprimer dans une langue rare et choisie, digne des dieux et de leur interprète. Il s'agissait avant tout pour la nouvelle école de ne pas parler comme tout le monde et d'éviter en vers le style prosaïque « ennemi capital de l'éloquence poétique » *.
Ronsard n'y réussit que trop ; il ne songea pas d'abord que ce principe, excellent en lui-même, ne vaut rien quand il est outré ; qu'un poète peut éviter le style prosaïque tout en restant accessible à ses
i. Pour les références, v. ci-dessus, pp. 316-17, notes.