XLII LES POESIES LYKIOLES DE PIERRE DE RONSARD
odes isométriques à rimes plates, en apparence inarticulées, il l'abandonna à peu près vers 1553, et dès lors, sous l'influence de son école, la forme franchement strophique, par hétérométrie régulière ou par croisement régulier des rimes, régna presque sans partage jusqu'à nos jours dans la poésie lyrique.
Donc, loin de mettre au second plan cette variété de mètres et cette liberté de rythmes qui pour Sibilet étaient un caractère essentiel de rOde, les poètes de la Hléiade leur ont accordé une importance de premier ordre, et, ce faisant, ils ont continué l'œuvre de leurs prédécesseurs. Mais, en accentuant ce caractère et en l'améliorant, ils les ont surpassés singulièrement. Là encore, on ne peut constater entre l'ode ronsardienne et l'ode antérieure qu'une différence de degré et de qualité, non une différence de nature.
Même remarque sur les ornements dont Ronsard, pillant Rome et la Grèce, a voulu enrichir le style de l'Ode. Sans doute à ce point de vue son effort a été supérieurement puissant et frappa tellement les contemporains que l'un d'eux, Maurice de la Porte, a écrit ces lignes enthousiastes : « Le premier des François qui a représenté en notre langue le vrai et naturel stile de l'Ode a esté M. de Ronsard, lequel pour ceste cause est appelé prince des Odes » '. Pourtant cet effort n'était pas nouveau ; d'autres avant lui l'avaient tenté discrètement. Non seulement Sibilet avait écrit d'une façon générale que le poète devait « locupléler» son œuvre « de la lecture et intelligence des plus nobles Pôéfes Grecz et Latins », et que, si Ton interrogeait « les plus braves poètes » de son temps, ils avoueraient devoir aux Anciens « la bonne part de leur style et éloquence, car à vray dire ceuz sont les Cynes, dés ailes desquelz se tirent les plumes dont on escrit proprement » - ; non seulement Des Autels tout en présentant des restrictions sur l'obscurité des dizains de Maurice Scève, louait « les poétiques descriptions, haultesse de style, gravité de sentences, magnificence de mots innovez et translatez, et toutes sortes de diverse et variable érudition », qui en faisaient un poète « élaboré et non vulgaire ^ » ; mais
1 . Ce sont les termes qu'employait Du Bellay en 1550 : Peletier me fit premier | Voir l'ode dont tu es prince Oliue, 2" édition). « L'ode, quant à son vray et naturel stile, est représentée en nostre langue par P. de Ronsard. » Ibid., préface.) Le mot naturel veut dire ici « qui convient, qui sied à ■■ ; c'est ainsi que l'entend également Ronsard s'adressant à sa lyre :
Pour te monter de cordes et de fust,
\'oire d'un son qui naturel te fust,
Je pillai Thebe et saccageai la PouiUe. (El., II, 127-28.1
2. Art poétique, liv. I, ch. m. Cf. la dédicace de la traduction de V Art poétique d Horace par Peletier 1544).
3. Réplique, ha. Délie est de 1544. Scève est appelé par ses contemporains « le divin
INTRODUCTION XHH
encore les exemples de slyle métaphorique et mythologique à la fai-on des Anciens ne manquaient ni dans les œuvres lyriques de Lemaire de Belges!, ni dans celles de M. de Saint Gelais -, deDespé^ie^s•^ de Hugues Salel *, de Peletier 5, d'Etienne Forcadpl 6, ni même dans celle de Clément Marot ", bien que ses disciples vantassent presque exclusivement la grâce facile et la simplicité de sa manière. Seulement ils avaient eu le bon goût d'éviter les excès dans la recherche des expressions figurées, tandis que Ronsard, nous le verrons à propos des odes pindariques, en poussant trop vigoureusement la guerre, commencée par d'autres, contre la prose rimée, et en voulant coûte que coûte atteindre le sublime, mérita d'abord, de la part de ses propres admirateurs et amis, le reproche que Peletier et Charles Fontaine adressaient déjà à i'énigmatique Maurice ScèT€. Ronsard pouvait justement écrire :
Le premier de France J'ai pindarisé '.
le docte "Cf. Albert Baur,.U. Scéw et la Renaissance lyonnaise Paris, Champion, 1906).
1. V. notamment le Temple de Venus, le Conte de Cupido et dWtropos. Jean Lemaire était très érudit : son ouvrage en prose des Illustrations de Gaule en est la meilleure preuve.
2. V. l'édition Blanchemain, 1. pp 81, 121 à 132. Le recueil de 1547 était intitulé : Saingelais. Œuvres de luy tant en composition que translation, ou allusion aux auteurs Grecs et Latins 11 s'inspirait de l'Anthologie grecque, de Théocrite, de Catulle, d'Horace, de Properce, de Martial, de Claudien, sans parler des Italiens et les néo-latins qu'il connaissait fort bien Saint-Gelais était très érudit.
3 V. l'édition Lacour, 1. pp. 47,55, 59,60, 63, 66, 108. Despériers, dont le recueil parut en 1544, était très érudit.
4. Œuvres (1540 . V. notamment le n" 22, Chant poétique auquel Cupido est tourmenté par Venus traduit d'Ausone,. Hugues Salel savait hien le grec et était très érudit.
5. Œuvres poétiques 1547), ff. 59 v" à 84 v". Ronsard et du Bellay, l'appellent « le docte Peletier » Il était en effet très érudit.
6. Le Chant des Seraines, avec plusieurs cotnpositions nouvelles (1548). Dans sa dédicace, Forcadel nous apprend qu'il a fait ces vers '< ces ans passez ». Il y cite un vers d'Aristophane. Le recueil se termine par des traductions de Pétrarque, de Virgile, d'Ovide, de Théocrite.
7. V. l'édition Jannet, II. pp 90, 96, 97„ 99, 108, 116, 124. 191, 193-94, 197, 250, 252, 265, 267, 268, etc. — Sur le degré d'érudition de Cl Marot, cf. la Thèse latine de Henry Guy (chap. i à iv). Marot a imité — et avec originalité — beaucoup plus d'auteurs anciens, italiens et néo-latins qu'on ne le croit généralement, sans compter ses traductions.
On peut ajouter à cette liste Charles de Sainte-Marthe Poésie française, 1540', Ant. Heroët far/'ni/e amye, suivie d'épigr. et autres poésies légères. 1543), Charles Fontaine (Contre-Amye de Court, 1543; la lontaine d'Amour, 1546), et Germain Colin Bûcher, poète raarotique, loué par J. Bouchet. — Ils connaissent, eux aussi, l'antiquité et se sont inspirés particulièrement de Platon, de Théocrite, de Catulle, d'Ovide, de Virgile, d'Ausone [v. la dédicace de la Fontaine d'Amour, ; mais le premier eut très peu recours aux ornements mythologiques, bien que son ambition, dit-il dans sa dédicace à la duchesse d'Etampes, fût d' « illustrer >i sa langue maternelle ; le second et le troisième n'ont pas donné avant 1550 une forme lyrique à leurs œuvres, non plus que M. Scève ; pour le quatrième, v. l'édition de ses poésies par J. Denais (Paris, Techener, 1890), pp. 77. 84-85, 119, 129, etc.