‹ Ronsard, poète lyriqueChapitre 331 sur 509 · Techaufer les veines tendrettes · texte numérisé non relu

Techaufer les veines tendrettes

6. 1560 : Vien seule auprès de ces coudrettes. | Je te donrai mes beaus presens. — En 1567 la dernière strophe est totalement changée, ainsi qu'eu 71 et 73 : Tu viennes quérir tes presens | Dessous la coudre où je t'atteus. | Tu sais oij elle est. mignonelte : \ Mais vien, mon cœur, toute seulelte. — Celte letton, que Hl. a reproduite II, 485i, rend la pièce irrégulière en changeant l'ordre des rimes de même genre.

DE RONSARD POÈTR LYRIQUE (Odo lérfrre) 443

l'amour qui brûle les moelles ; le conseil de venir seule. La pièce a pris ainsi une couleur toute nouvelle : on la croirait enlièremept originale . Elle semble à l'antipode de l'inspiration antique ; on dirait la simple transcription d'une chanson de paysans vendômois. Cela étonne mèm e ,

à première vue, de la part djiinjoètejQn 2L?i5P^^iii§JiSSÊL]£.^S^^ lyre française. Atajg min .'trinno mrM'na rpmnt^ nn gnngp à la sympathie profonde que Ronsard ressentait pour tons les êtres de la campagne, h&tpg pt frpng, pniir cpiiv Ap. ga rallpp du [nir en particulier. Et Cela n'pinnnp plut; du tout quand on sait que cette pièce pnnit d.ins Je Bocage de looi, que ce Bocage fait partie d'une série de recueils où Ronsard est descendu volontairement très bas des hauteurs pindariques où il regrettait sans doute de s'être égaré, et s'est rapproché tant qu'il a pu delà manière populaire des poètes maroliques. 11 n'est donc point besoin de supposer ici. comme on l'a fait, l'influence du célèbre poème conladinesco de Laurent de Médicis, la Nencia da Barheritin, dont l'odelette de .Taquet à Isabeau reproduirait « le ton et la manière rustiques » ^. Il suffit que Navagero ait fourni le thème à Ronsard ; celui-ci a spontanément « rendu Vandomois » le « doux babil » du patricien de Venise °.

Comme une pareille œuvre est loin des bergeries de convention qui sortiront du Pastor Fido et du roman de VAstrée ! Comme on sent que l'inspiration littéraire s'est retrempée avec Ronsard aux sources vives de la vraie campagne, et qu'il est resté un poète campagnard en déjlt de ses séjours prolongés à la Cour et de son admiration pour l'artificielle Arradie de Sannazar ! Ce style « humble », cet accent sincère ne se retrouveront plus guère après lui. C'est en vain que Vauquelia essaiera de les conserver dans ses Milites, notamment dans celle qu'il imitera, lui aussi, du latin de Navagero, et que Sainte-Beuve a citée avec éloge sans en connaître l'origine 3. Il évitera les noms vulgaires, il chantera les Phillis et les Galatée ; il déclarera déjà que « les Guillot et les Pierrot au lieu de Thyrsis et Tityre ne contentent pas son opinion ». Puis, après les noms, les choses rustiques disparaîtront peu à peu de la poésie, sous l'influence de l'Hôtel de Rambouillet, et malgré l'exemple de Racan *. Enfin le plus fameux disciple de Malherbe n'aura pas assez de mépris pour les disciples attardés de Ronsard qui oseront

1. Reu. de [a Renaissance de janv. 1905, art. de .M. Parturier sur Quelques sources italiennes Je Ronsard, p. 9 et note. Sur le poème de ta Nencia, voir Ginguené, Hist. litt. de rilalie, III, ch. xxn. p. 494.

2. Les termes guillemetcs viennent de la fin de l'nde Plus dur que fer (Bl , II, 378K

3. Tableau delà Poés. au XVI' s., pp. llfi et 117 de l'éd. Charpentier.

4. Voir la thèse fr. de Louis .\rnould (Paris, 1898 , chap. viii et iiii § 1 ■

Faire parler leurs bergers comme on parle au village Et changer, sans respect de l'oreille et du son, Lycidas en Pierrot et Philis en Toinon.

Nous qui pensons que l'art et le naturel, même celui du village, ne sont pas incompatibles, nous ne saurions trop louer les « idylles gothiques » de Ronsard.

Mais, dira-l-on, Ronsard, si imprégné de la vie de la campagne, n'avait pôrnf~TJësorn, pour mettre eii scène un paysan, de recourir à l'œuvre d'un étranger y^on'iirspiralTonpôiïvail-ëlle donc être sincère en restant ainsi livresque ? Oui, à une époque où la principale préoccupation de l'artiste était de transcrire dans sa langue les jolies choses écrites dans une autre langue, vivante ou morte ; et oui en tout temps, pourvu que la forme soit, comme ici, une garantie suffisante de spontanéité.

Au reste, il semble bien que souvent aucun intermédiaire n'ait existé entre les paysans et Ronsard, entre le paysage et lui. L'objet de la vision matérielle s'est réTléchi dans ses yeux comme dans un miroir et a été reproduit tel quel sur le papier, sans que le livre, ou la mémoire, ou même l'imagination soient intervenus. Les détails pittoresques directement tirés par Ronsard de la nature extérieure sont innombrables: un volume ne suffirait pas à énumérer seulement les êtres et les choses qu'il a vus de lui-même, et bien vus, sur les eaux, dans les prés, les champs et les bois, et qui ont passé dans ses vers sans autre parure que leur « beauté na'ive et franche » '. Mais il a observé plus particulièrement les fleurs et les oiseaux, toutes les fleurs et tous les oiseaux du pays. Ses vers sont remplis de rosée, de senteurs sauvages ou cultivées, de sucs chers à l'abeille ou au papillon, d'ailes, de chants et de nids. Un églantier qui se mirait dans le blé en herbe lui inspira l'une de ses premières odes :

Dieu te gard, l'honneur du printemps

Qui étens Tes beaus trésors [desjsus la branche ..

et depuis lors il fut « toujours » le poète des roses, des vergers et des jardins °. La violette de mars eut également ses préférences, non

1. lîl.. II. 430. Voir notamment les Sonnets anioureu.\, le Voyage de Tours, la Ber- (jerie el les Eglogue%, les £/egies. les Pot'//(es (surtout le l*^"" livre et les Plaisirs rustiques].

2. Ibid. \'oir entre autres pièces les odes Mignonne allon voir, et Ver50/i ces roses en ce vin. le sonnet Douce, belle, gentille et bien flairante Rose, le début du poème de Sarsiis, le soiuiet Comme on voit sur la branche.

DE RONSARD POÈTE LYKiov E \Ode légère) ■i'io

seulement pour sa « soefve odeur », mais pour être à sa façon la messagère du printemps. Aussi l'a-t-il associée à la rose dans le même éloge, simple et frais comme elle :

Sur toute fleurette deselose J'aime la senteur de la rose... '

Ailleurs il salue du même « Dieu vous gard » tous ces témoins fidèles du renouveau, comme l'eût fait un trouvère ou encore le prince poète Charles d'Orléans : hirondelles, huppes, coucous, tourterelles et rossignols, qui de leur ramage « animent les bois verdelets » ; pâquerettes, roses, jacinthes. Heurs de thym, d'anis et de mélisse, qui répandent leurs subtils arômes; papillons, dont la <■ Iroupe diaprée » « suçote » les herbes de la prairie ; abeilles, dont le nouvel essaim « baisote » les corolles « jaunes et vermeilles » :

Cent mille fois je resalue

Vostie belle et douce venue ;

0 que j'aime cette saison:

Et ce dons caquet des rivages,

Au prix des vents et des orages

Qui ni'enfermoieut en la maison -.

D'autres fois, couché « sus du poliot )),a à l'abri de quelque fougère», il écoute la « tirelire » de la « douce alouette », dont il note les moindres mouvements, soit qu'elle « frétille des ailes », soit qu'elle « se laisse fondre du ciel d, « pour pondre ou pour couver »,

Ou pour apporter la bêchée A ses petits, ou d'une achée Ou d'une chenille, ou d'un ver ^.

Il écoute encore « le cossi » de la « gente arondelle », ou le « lerelot », le « long lerelot », que « degoise la jeune bergère » non loin du « verd buisson » ■* ; et l'on dirait alors qu'il saisit au passage, pour en orner ses couplets virgilieus ou anaurêontiques, l'écho de quelque vieille pastourelle ou de quelque chanson à danser, que, depuis les trouvères, chantaient les Théocrites de village « à l'orée d'un verd bois » ou « en l'ombre d'un buissonnet » ^ ; rien de plus populaire, en tout cas, ([ue

1. Bl ,11, 342.Sur la«£leur de.Marsï, v.lei?onso-d deMarty-Laveaux I, 413; IV, 384).

2 Ibid.^ 274-75. Cf. le début du Voyagede Tours et du Xarssis.

3. Ibld., 438 ; VI. 348. Ces doux pièces sur l'alouette sont de 1554 et de 1556. • 4. Ibid , et VI, 240.

5. Voir G. Paris, Chansons du XV' siècle, pp. 20 el 32; J. Tiersot, Hist. de la chanson popul., pp. 78 el suiv., 124 et suiv., 151 et suiv.

4iG SOURCES ET ORIGINALITÉ

ces onomatopées, dont l'une rappelle certainement un refrain de chanson rustique des provinces de l'Ouest i.

Enfin Ronsard s'arrête un jour devant un aubespin en Heur, au bord de la Braye ou du Loir. Tous les vers de Virgile, d'Horace, d'Ovide et des néo-latins sont dépassés par l'harmonie de ce simple arbuste ; sans recourir à eux il le dessine, le peint et le chante :

Bel aubespin verdissant

Fleurissant Le long de ce beau rivage.

Tu es vestu jusqu'au bas

Des longs bras D'une lambrunclie sauvage.

Rien n'y manque, ni les « camps drillants de fourmis en garnison sous la souche», ni les loges des « avettes » dans le «tronc mi-mangé », ni « sur la cime » le nid fait « de laine et de line soie », où tous les ans « le rossignolet » vient « alléger ses amours ». Elle poète, attendri devant cet arbre odorant et hospitalier, ne peut retenir l'inévitable souhait :

Or vy, gentil aubespin,

Vy sans fin :

Vy, sans que jamais tonnerre, Ou la colgnée, ou les vents,

Ou les temps Te puissent ruer par terre.

Tableautin pliin de grâce et de vie, oii la fraîcheur du coloris le dispute à la pureté de la ligne et à la douceur du sentiment ; œuvre d'un artiste fin et sensible, qui peint d'après nature, non d'un artisan qui copie un modèle, bien qu'on retrouve un mouvement analogue à celui de la fin dans le néo-latin Flaminio, l'un des auteurs favoris de Ronsard :

Jnigiii fonlcs, cl fonlibus addila imllis, Cinctaque pinifcris siloa caciimiiiibus...

1. I^e Dictionnaire de dodefro}', qui renvoie seulenienl pour le mol lerelot à iode de lîonsard sur l'alouette, le délinit vaguemenl « refrain joyeux u. Nous pensons que ce refrain remonte, ainsi que le derelo poitevin du xvi"^ siècle et le tanderelo du xv** siècle, aux anciennes pastourelles, dont le trouvère Adan de le Haie a le plus contribué à perpétuer le souvenir par son Jeu de lîobin et de Marion .Jacques du l'^ouilloux cite le derelo comme refrain d'une chanson de bergère dans son Adolescence, qui parut avec sa Veneriecn 15(H. ^Cf. G. Paris, op. cit.^ p. 3U ; Tiersot, o/). cir, pp. 152- 53 ; Bartsch, liumances et pastourelles, Richard de Semilly, p 242). — Quant au mot tirelire, il désignait au xv"^ et au xvi« siècle une espèce de flûte champêtre, ainsi que les mots liirlure. loiirloiire et lurlululu lliujeaud, Chants et chansons popul. des provinces de iOuest, II, 25'J ; Tiersot. p. 330).

DE RONSARD POÈTE LYRIQVE {Ode lérjère) 447

Vivile feliccs, ncc vobis aiit graris aeslas,

Aiit noceal saevo frigore trislis hienis, Nec lympham qiiadnipes, nec silvam dura bipeunis,

Nec l'iolcl lencras hic lupus acer oves '...

Ce qui fait l'intérêt des odes rustiques, ce n'est pas seulement la sincérité. ds5§Êngâtiûns ÊI)r2inêêS.^âJLJiâ.n siyid^

fidélité avec laquelle il les reproduit : ce sont plus encore les sentiments qui s'y mêlent et qui décèlent à chaque instant la personnalité du poète ; c'est enfin la façon dont il comprend la naluje, l'idée qu'il s'en l'ait, l'interprétation qu'il en donne d'après ses lectures favorites, son tempérament physique et son état moral.

La brièveté de toutes ces pièces est frappante. Elles ne méritent certes point le reproclie de prolixité qu'on adresse parfois aux Eijluijues et aux Elégies ; on serait plutôt tenté de trouver que Ronsard y a péché par excès de concision. Q^est^que rien n'est moins descriptifj au seJis S-trict du mpt^ sauf l'ode un ^eu plus longue sur la Fejjuerfe l'Esté, oAlA^jer^o^^ne^du poète dispjy;aîtpre^^ derrière les

paysans et lejpay?sage . Le plus souvent un verbe, un adjectif, suffisentà noter en passant les sensations élémentaires d'ombre, de verdure, de fraîcheur, de limpidité, de lumière, de chaleur, d'abondance, de mouvement et de bruit. Ce sont les sentiments qui dominent, se manifestant par des apostrophes, des exclamations, des prières et des souhaits qui sgoiautant de preuves de l'émotion spontanée, autant d'élans ou de cris de l'âme, autant d'expressions du lyrisme subjectif: « 0 terre fortunée... Là je veux que la Parque ; Gasline je te chante... Tes bocages soient toujours pleins ; Loir... fay bruire mon renom... Ainsi Tethys te puisse aimer ; Source d'argent toute plei ne.. . Va donc et reçoy ces roses. . . Ainsi du Dieu vénérable ;0 fontaifl£ Bellerie... Toujours l'été jerepose... lo, tu seras sans cesse ; Ecoute un peu fontaine vive, En qui j'ai rebeu si souvent... Ainsi toujours puisses tu estre ; 0 beau cristal murmurant... C'est toy, douce fontelette... Je t'asseure, endette chère... Mais adieu fontaine, adieu... Je vous prie, n'oubliez pas ; Dieu te gard, l'honneur du printemps... Près de toy je façonne un vers... Mais moy tant que chanter pourray ; J'aime la senteur de la rose... Que puis-je pour le passe-temps ; Dieu vous gard, messagers fidèles. . . 0 que j'aime

1. Cannina, lib. III, p. 2R7 de l'édilion de Florence (1552).

cette saison... Je veux ma dame aller trouver; Je veux célébrer ton ramage... Qu'il te fait bon ouïr à l'heure... Mais je vy toujours en tristesse ; Hé Dieu que je porte d'envie... Ainsi jamais la main pillarde... etc. » Le moi de Ronsard est partout présentdansces passages, fier, reconnaissant, joyeux ou triste, plein de regret ou d'espoir.

Le poète traite d'ailleurs toute celte nature comme une collection d'êtres intelligents et sensibles, dont il est le familier et l'ami. Ili'associe à ses joies et à ses peines comme si elle était capable de les comprendre et de les partager. Il lui parle, il la prend à témoin, il lui contie ses espérances et ses déceptions, il lui crie ses désirs et ses regrets. 11 en fait même la dépositaire de ses dernières volontés :

Antres et vous fontaines...

Et vous forests, et ondes Par ces prez vagabondes, Et vous rives et bois Oyez ma vois '.

Et la nature l'écoute avec sympathie. Les « bois oyans», dont il « allège les peines », se penchent fraternellement vers lui ; aux accents de son luth, la forêt prête l'oreille et « courbe en bas les cheveux verts de sa cime ployante » ; les tleurs enfin « ont pitié » de lui -,

De tout temps les po tes ont ainsi attribué une àme aux choses inanimées, depuis qu'Orphée arrêta le cours des fleuves et attira sur ses pas les chênes « aureillés » 3. Dans Théocrite, Bion, Moschus, et dans Virgile, qui les imite, la nature prend le deuil et se lamente à la mort de ceux qu'elle chérissait *. Dans Virgile encore les lauriers, les tamaris, les pins et les rochers ressentent le chagrin de Gallus, abandonné par

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