Ibid
tendres et maniérés avec leurs répélilions et leurs diniinufifs, rappellent encore les hendécasyllabes catulliens de Pontano, le voluptueux poète napolitain qui pour les peintureslascives a montré la voie à Jean Second : niolliculi ac paruni pudici versicuU, eût dit Catulle lui-même *. On remarquera cependant que Ronsard a fait en cette ode une œuvre très personnelle par la suppression de traits qui lui ont paru forcés, et par l'addition de nombreux éléments qui proviennent de son cru ou d'autres sources : l'invocation aux Muses, les comparaisons avec Gérés, Apollon, Vénus, Bacchus, Thétis, Actéon 2, Ijénumération de toutes les parties du corps de Cassandre, l'introduction des oiseaux dans l'arbre, la prière païenne, la danse des dieux rustiques, l'allusion au Roland de l'Arioste 3, les détails locaux, l'antithèse de la nature éternelle et de l'homme éphémère, le souhait de la fin, où notre poète se montre, comme souvent ailleurs, préoccupé de son immortalité*.
Au surplus, riiin>;iril n a pas Iroiivé que des ressemblances ou des analogies entre la nature et Ihomme. Si, après cent autres poètes, il a doué de sentiments humains les animaux, les végétaux et les minéraux, s'il a cru découvrir entre eux et lui quelques liens mystérieux, quelques correspondances secrètes, si enfin son imagination est allée jusqu'à leur prêter nos émotions et nos passions en présence de l'objet
1. Pour l'imitation des hendécasjllabes latins, préconisée par Du Bellay et pratiquée par toute l'école de 1550. voir ce que nous avons dit à propos des Folastries (ci-dessus, pp. 96 ;i 08 .
J'ai consulté les poésies latines de Gioviano Pontano dans les éditions Aldines de 1518 et 1533. Pour la comparaison avec la 3^ ode A la fontaine BellerU. voir surtout les premières pièces des Hendecasyltabi, qui ont pour sujet les bains de Baies.
'2. Le passage où Ronsard se représente changé en Actéon a pour origine cette fin de la canzone 1 de Pétrarque : « Un jour que je chassais, je vis cette belle et cruelle béte (Laure). qui se tenait toute nue dans une source à l'heure où le soleil ardait le plus fort. Moi. qu'aucune autre vue ne saurait satisfaire, je m'arrêtai à la regarder, ce dont elle eut honte . .le me sentis dépouillé de ma figure et fus sur-le-champ transformé en cerf solitaire, errant de forêt en forêt et fuyant mes propres chiens, u
3. « Ne jamais quelque Roland... » Cf. Orl. fur., chant xxiii, le passage où Roland comble la fontaine, près de laquelle Angélique et Médor se sont aimés. C'est cette allusion qui m'a permis plus haut (p. 450 , de conjecturer que le même épisode du poème de l'Arioste a suggéré à Ronsard les paroles qu'il adresse à la fontaine Bellerie depuis : « El ces beaux vers que j'engrave ». jusqu'à : « A sa face remirée ». Mais chez Ronsard comme les circonstances sont différentes et le développement original !
4. Je pense, sans pouvoir l'aflirmer. que la fin de l'ode, depuis : « Et je dois bientôt en cendre... », a été suggérée à Ronsard par ces trois vers d'Ovide {Mêtam., XII, 615) ;
Jam cinis est et de tam magno restât Achille Neseio quid, paruam quod non bene compleat urnam, At uiuit totum quae gloria compleat orbem.
DE PONSARD POÈTE LYRiyuE {Ode légère) 461
Jl.luiest arrivé aussi de mesurer l'abîme qui sépare IJhomme de la nature inanimée. 11 l'a vue telle qu'elle apparaît, relativement immuable et insensible.
Retenons de la 3'^ ode /l la fontainf^ BMerie j'antithèse de Ja.nature éternelle &t„de.lHlQmQie éphémère. C'est, à mon avis, ce qu'elle contient de plus personnel, bien que le mouvement du début rappelle encore un passage de Flaminio '. La nature inanimée demeure et nous pas- sons : d'oîi la mélancolie du poète au milieu même de l'allégresse que lui causent la vue et la jouissance d'un beau site :
Mais, adieu fontaine, adieu ; Tressaillante par ce lieu Vous courrez perpétuelle D'une course perennelle, Vive, sans jamais tarir.
Et je dois bien tost mourir'....
C'est un sentiment qu'il a plus d'une fois exprimé. « Lève les yeux, dit-il à Christofle de Choiseul ;les astres, le soleil, la lune sont les mêmes que ceux qui luisaient pour nos aïeux ; là-haut rien ne se perd », tandis qu'ici-bas « le genre humain défaut»
Comme une rose pourprine Qui languit dessus l'espine Sitôt qu'elle sent le chaud '.
Celte antithèse est exceptionnelle chez les poètes anciens. On aurait tort de songer ici à Lucrèce. Physicien et moraliste autant que poète, il ne distingue pas l'homme de la nature extérieure, si ce n'est pour opposer les passions de l'un à l'impassibilité de l'autre. Tout pour lui n'étant que matière, tout se transformant et s'écoulant sans jamais s'anéantir, la nature n'est pas plus éternelle que l'homme, l'homme n'est pas plus périssable que la nature ; peu importe que l'individu disparaisse ; l'espèce demeure, cela suffit à la loi de l'univers et à Lucrèce. Aussi ne comprend-il pas que les hommes gémissent sur la brièveté de leur vie*. — Catulle et Horace, au contraire, poètes épicuriens au sens vulgaire du mot, sont de ceux qui s'écrient en soupirant, la coupe en main et la tête couronnée de fleurs : Brevis hic est fruclus homull'is. Pourtant ils n'ont pas écrit chacun plus de trois ou quatre vers où
1 Carm , IV, pp. 293-94 de Téd. de 1552 : Yalete siloae, tuque fons niihi care, Vale. vale antrum, myrte fïondula salue. \ Moritur lollas ille notas in siluis ..
2 Bl., II. 348.